Temporel.fr

Accueil > à l’écoute > Notes de lecture > Jean Witt

Jean Witt

1er mai 2008

par Anne Mounic

Jean Witt, La plume du silence : Toi et moi… et Alzheimer. Paris : Presses de la Renaissance, 2007.

Ce livre rassemble des extraits du journal que son auteur amorça au début de la maladie de son épouse Janine, frappée d’Alzheimer. « De mon journal fait de lettres à une Alzheimer, j’ai tiré ce livre. Janine, ma femme, ne le lira jamais. (p. 9) Elle ne le lira jamais, mais toujours il s’adresse à elle : « Ce n’est jamais le « elle », c’est toujours le « tu ». » (p. 10)
L’ouvrage se compose de six chapitres : « Ebranlement », « Dépaysement », « Amour », « Dépouillement », « Exode » et « Acceptation », entre le prologue et l’épilogue. Ils retracent l’évolution du mal de sa révélation à ses manifestations de plus en plus sévères. Janine, qui se sent dépaysée, n’a plus l’impression de vivre chez elle, mais dans une maison d’emprunt qui ressemble à la sienne – déplacée, comme en exil. Elle a l’impression qu’on lui a tout pris, ce qui parfois suscite sa colère. Jean Witt parle de son « exode » avec elle et fonde sur son amour la possibilité, pour tous deux, de vivre encore malgré la transformation complète de son épouse, consciente, au début, de sa métamorphose : « Je ne sais plus parler à cause de ma bouche. Je ne sais plus écrire à cause de ma main », dit-elle (p. 160).
En dépit de l’impossibilité partielle de réponse à ses dires, l’auteur, qui se réfère souvent au Cantique des cantiques, ne cesse de parler à sa femme et surtout continue de lui écrire dans ce journal en lequel il sauvegarde les principes de la subjectivité, ce Je/Tu dont parle Emile Benveniste, mais aussi Martin Buber.
« Mon étrangère bien-aimée, à qui est-ce que je parle quand je t’écris ? À qui cette lettre est-elle adressée puisque je ne te l’envoie pas et que tu ne la liras pas ? Qui es-tu, toi qui me « caches ta face » ? Qui suis-je, moi qui t’écris ?
Si je parlais de toi à la troisième personne, ce serait comme si je parlais de toi aux enfants ou à nos amis. Le « tu » de la conversation, ce ne serait pas toi, mais eux. Je pourrais encore me parler à moi-même. Mais cela n’a pas de sens. Parler, écrire suppose un autre.
Tu es celle à qui je parle, mais tu es aussi les autres. En te parlant, je ne parle pas qu’à toi. Tu n’es pas pour autant un « tu » imaginaire. Tu es cette personne singulière et universelle à la fois : mon « étrangère bien-aimée ».
Et quand je t’écoute, qui est-ce que j’écoute ? Mais il faut que je t’écoute. Car tant que tu me parles, tu es. Je t’écoute, toi, et en toi la profondeur humaine, la pauvreté humaine, la détresse, le cri et la beauté humaine. Et même ton silence. » (p. 162)
En cela, il est fidèle au principe du journal – cet alter ego de plume et de papier créé par la parole elle-même –, mais c’est aussi l’essence du langage de lui-même, et de son usage le plus achevé, la poésie, que de faire surgir la subjectivité au cœur de l’intersubjectivité. Et l’on s’approche ainsi de la prière, puisque l’orant n’ignore pas que Dieu ne lui répondra pas, mais c’est ce dialogue intérieur, qui est aussi celui qui fonde le poète, qui le fait être, malgré tout.
Inutile de dire que le livre de Jean Witt est poignant. Il y parle lui-même de lutte avec l’ange : « Relecture ce soir-là dans la Bible du récit de la lutte de Jacob avec l’Ange (Gn32, 23-33). Janine est mon chemin vers l’Ecriture et l’Ecriture est mon chemin vers Janine. » (p. 194)


temporel nous contacter | sommaire | rédaction | haut de page