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Jean Revol

1er février 2006

par Claude Vigée

L’univers matériel halluciné de Jean Revol

Jean Revol, en me dédicaçant l’exemplaire n° 78 de sa magnifique lithographie La Lutte avec l’ange (1997), évoque « l’éternel face à face » de l’artiste écartelé au plus profond de lui-même ; là se perpétue le combat du même charnel avec l’autre angélique ou démonique qui lui est intérieur ; là renaît chaque nuit la rixe amoureuse entre l’homme créé et son double divin, entre « le poids et la grâce infinis » [1] . Les torses virils puissants et les bras musclés enlacés des protagonistes, dont les têtes baissées aux traits illisibles, mais confondus dans l’agôn, s’affrontent comme celle de béliers rivaux, ou de taureaux obstinés lâchés dans l’arène, semblent surgir ensemble de « ce vide dont émerge seule l’énergie créatrice, vouée au dépassement ou à la dépossession, capable de tout devenir parce qu’elle est la liberté suprême : rien en soi » [2] . Comme le dit à son propos Michaël Lonsdale, l’œuvre résolument figurative et expressive de Jean Revol est une « image du destin de personne », ce que le peintre appelle lui-même une « personimage ». « Nous sommes ce couple de Dioscures, l’un mortel, l’autre immortel, unis pour l’éternité dans leur propre déchirure. » [3]

Dans le prodigieux portrait en pied du Minotaure rivé à sa proie érotique (1987), le visage bestialement fraternel du monstre crétois et celui de sa victime consentante dans son offrande féminine, au profil pétrifié, comme absent, à la fois figée et renversée dans la jouissance mortelle de l’étreinte animale, se rejoignent jusqu’à se fondre dans une extase unique. Portés par le rythme dans le royaume d’orgasmes obscurs, ils célèbrent en mourant une longue danse immobile, au seuil éblouissant de la disparition ultime qui déjà s’annonce, au cœur du labyrinthe : « C’est par un dépassement, un éclatement successif de ses formes antérieures que le créateur reste tel, toujours sur le chemin de Damas, menacé par la lumière autant que par la cécité. » [4]

Dans le champ des forces déchaînées qu’est d’abord toute peinture digne de ce nom, un espace de violence défiée et contenue où se mesurent sans jamais se neutraliser les flux opposés nés du jour et de la ténèbre, de la tendresse et de la dureté, se prolongent sans fin le duel brûlant des sexes et la bataille glacée des galaxies : étoiles de terre contre étoiles de lumière ! C’est pourquoi cette œuvre hallucinante, monumentale, poursuivie depuis plus d’un demi-siècle à travers les pires épreuves, au mépris d’une certaine méconnaissance, avec une volonté de produire sans faille, constitue tout entière, depuis la série initiale des autoportraits adolescents, « le témoignage d’un immense effort, d’une énergie encore sans objet désigné et qui se cherchait dans sa propre projection » [5] . Elle s’y guette encore aujourd’hui, en tâtonnant dans la suie d’usine de la vie quotidienne, noire comme la craie ou le fusain charbonneux de ses créatures obsédantes. Les inquiétantes montées ou descentes d’escalier à Fourvière dans son Lyon natal, dans le métro ou dans les vieilles bâtisses parisiennes, les ponts aux piliers massifs, opaques, ouverts des deux côtés sur le vide de l’absence, les torrents souterrains charriant des rats d’égout aux faces quasi-humaines, anonymes, innombrables, que dégorge le gosier géant urbain des bas-fonds de l’uomo qualunque grouillant dans les mégapoles sans âme de l’humanité tardive, toutes ces images, comme des éclairs dans la nuit, captent de manière indélébile le rêve de l’abîme sombre, obstinément recommencé sur la feuille blanche.

Dans la maison du peintre, qui lui sert de refuge contre le mal et le froid, le grand Chat-Soleil persan, avec ses pupilles immenses, nimbées d’aurore paradisiaque, règne en souverain absolu. Il trône au cœur de sa photosphère géante aux rayons de fourrure épaisse, porteuse de mille couleurs irisées, comme Louis XIV emperruqué régnant solitaire sur la gloire déclinante de Versailles. C’est un vrai mandarin cosmique ! Dehors, les rails plombés des chemins de fer de banlieue se tordent dans la nuit en enjambant la masse indistincte des villes en béton qui s’effritent. Dans l’arrière-monde vide, au loin, marchent les forêts de hautes colonnes inquiétantes, hantées d’arbres morts aux bras effeuillés, aux allées plantées de fantômes en déroute, peuplées de troncs nus aux branches maîtresses cassées, qui s’agitent en courant sous l’averse incessante : une foule de damnés que fouette aveuglément l’ouragan invisible.

En nous entraînant dans la spirale vorace de l’Hypnos, sans fin et sans but, le peintre « franchit marche à marche les escaliers qui ne mènent nulle part » (René Berger) ; nous demeurons fascinés par le miroitement lointain, irréel à force de réalité matérielle aveuglante, d’une promesse de révélation insensée. Gaston Bachelard l’avait bien vu dès 1961 : par la vigueur de sa peinture polychrome qui se rapproche parfois de l’art du vitrail, dans les paysages forestiers si mystérieux, tout en profondeur, pleins de la résonance muette du silence premier - (la forêt n’est-elle pas la porte du mystère ?) −, mais aussi par la précision extrême du trait de son dessin, « Jean Revol domine les cauchemars. Avec ses visions, il fait des réalités » concrètes, qui débouchent étrangement sur l’invisible. On y pénètre après lui, comme on entre dans les grands bois crépusculaires de ses peintures, à travers une série d’yeux d’abord béants, puis entrouverts, dont les orbites se creusent, en nous regardant sans ciller, dans l’écorce épaisse des vieux troncs, géants convulsés par la nuit.
L’artiste déchiré, aliéné souvent à soi-même dans un monde étranger, impitoyable, ne nous tend alors, comme un miroir, que les masques roidis de nous-mêmes, afin que nous nous découvrions, avec lui, sous ces figures de cauchemar animales, végétales ou humaines presque dépourvues de visage, expressions simultanées de la terreur ou de l’ennui universel. De l’ange à l’angoisse, il suffit d’un pas, d’une autre syllabe noire et sifflante !

L’expressionnisme prométhéen délirant, une fois libéré de ses obsessions inconscientes fatalement inhibantes, révélera, dans l’acuité extrême de ses couleurs pures et de ses formes tourmentées, une activité existentielle et une matière picturale éclatante, enfin chargées de signification universelle. A la pointe ultime de la souffrance tragique, Dionysos déchaîné parle en couleurs par la bouche musicienne d’Apollon, et celui-ci revêt pour ses oracles harmoniques, le masque crispé de Dionysos : chez le peintre aussi, l’un s’exprime par le truchement de l’autre, car ils ont, comme les Dioscures séparés dans la mort, comme Jacob luttant toute la nuit avec l’ange étranger, retrouvé leur unité sur ces confins agoniques. L’âme humaine apaisée rejette les chaînes oppressantes qui liaient son moi individuel et social, enfin illuminé, comme les forêts, les collines et les parterres vibrants de coquelicots dans les vallées en feu de Jean Revol ressuscitent en dansant, hors de leurs profondeurs nocturnes intactes. Elle chante sa peine pour tous, renversant sa solitude, annonçant peut-être dans la dérision, au plus angoissant de son doute, une communion nouvelle, dans la joie à venir encore impensable d’un monde sauvé de soi-même, restauré, vivant, au-delà de tout...

6 juin 2005

Notes

[1Jean Revol, La Lutte avec l’ange. Lyon : Editions Michel Chomarat, 2001, p. 32.

[2Ibid., pp. 32-33.

[3Ibid., p. 15.

[4Ibid., pp. 10-11

[5Ibid., p. 14.


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