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Jean-Marc Moutout

1er mai 2008

par temporel

Jean-Marc Moutout, La fabrique des sentiments. Février 2008. Avec Elsa Zylberstein, Jacques Bonnaffé, Bruno Putzulu, etc.

Ce film, présenté comme une comédie dramatique et réalisée par l’auteur de Violence des échanges en milieu tempéré, nous fut annoncé, dans le cinéma où nous l’avons vu, comme un film sur « la difficulté de trouver l’âme sœur dans notre société consumériste ». « Comment aimer, en effet, dans un monde où règne l’individualisme ? » se demandaient les présentateurs. Comme nous avions aimé le premier film, nous nous sommes risqués à aller voir celui-ci.
Disons-le tout de suite : les acteurs, particulièrement Elsa Zylberstein et Jacques Bonnaffé jouent très bien et, jusque, peut-être, le milieu du film, on peut croire que le récit va quelque part – je veux dire vers un discours réfléchi, sensible et approfondi sur ce que veut dire de se rencontrer, de s’aimer et de vivre ensemble. A mi-parcours toutefois, le film piétine, car le cinéaste se contente d’une juxtaposition de vignettes. Au lieu d’approfondir le malaise intérieur de cette femme qui réussit professionnellement, mais n’a pas de vie amoureuse, il nous la présente comme atteinte d’une maladie comme si la mal-être physique allait suppléer le défaut de perception intérieure. De même, une scène nous mène au rez-de-chaussée du musée Guimet, puis à l’étage (art du Gandhara), mais ce qui aurait pu nous amener vers une vision de l’intériorité, demeure sans résonance et sans suite. On va même jusqu’à vouloir nous faire croire – c’est tout de même un peu naïf – que les gens avant notre époque bénie de liberté ne s’aimaient que par habitude, ne se souciant, en couple, que d’élever leurs enfants. Conclusion : entre jadis, où les mariages étaient arrangés, et maintenant, où l’individualisme et la réussite sociale des femmes les empêchent d’aimer, l’amour a dû se réfugier dans les vers idéalistes des poètes qui y croyaient. Ceci frise la caricature, même si l’intention, peut-être, est bonne.
En somme, ce film hésite entre critique sociale, comme dans le précédent, et réflexion existentielle – et là, il manque l’être, la réflexion éthique sur ce que c’est que de vivre, d’assumer sa liberté tout en la partageant avec quelqu’un. Enfin, le désir profond de l’autre, la difficulté de l’existence en couple, la question du temps. Il ne suffit pas de juxtaposer des vignettes et de fournir l’inéluctable scène d’amour et la non moins inévitable question : « As-tu joui ? », pour parler d’amour. A une autre époque, Ingmar Bergman avait fait cela avec maestria dans la plupart de ses œuvres, sans oublier bien sûr les Scènes de la vie conjugale, qui nous avaient bouleversés quand nous avions vu ce film. L’amour n’est que dans l’intériorité, dans cette intimité que tisse, chaque jour, le temps. Notre monde voudrait rendre impossible ce respect de soi-même qui consiste à prêter attention à ce qui en soi s’élargit à l’autre par la médiation de la caresse et de la parole. Il est symptomatique que, dans ce film, on nous épargne les moments où se noue la relation amoureuse pour nous transporter quelques années plus tard dans le modèle petit-bourgeois du couple installé dans son pavillon de banlieue avec ses deux enfants – le stéréotype publicitaire. Suffit-il de montrer pour dénoncer ? Peut-on dénoncer sans penser profondément les relations humaines ? Qui dit humanité, dit choix. Tout ne nous est pas infligé en pure extériorité. Dans la notion de choix, commence la pensée.


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