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Jean Malrieu, par Yvon Le Men

30 septembre 2009

par Yvon Le Men

Jean Malrieu, la parole donnée

Jean Malrieu
J’avais traversé la moitié de la France pour rencontrer Jean Malrieu à cause d’un vers qui s’échappa de l’un de ses livres, Le bruit court qu’on peut être heureux. Pour moi, qui vivais dans la nuit, au bord du malheur qui, comme chacun le sait, touche le bonheur, ces mots tombaient à pic. Je les ai pris au mot. Si le bruit court, je vais le rattraper et découvrir celui qui les a écrits.

En ce temps-là, je ne connaissais de la poésie que celle que transportait Léo Ferré dans ses chansons ; les autres poètes, je les avais oubliés sinon enterrés sous des tonnes de mauvais souvenirs scolaires et je commençais à peine à entrevoir les auteurs étrangers. Quant aux écrivains bretons, ils m’étaient encore inconnus. C’est alors qu’en cette merveilleuse année 1974 je découvris en même temps mes trois pères Guillevic, Xavier Grall et Jean Malrieu et ils sont toujours présents dans mon cœur.
Jean-Luc Steinmetz m’avait offert le recueil de Jean Le Nom secret en me disant qu’il me parlerait autant qu’à lui-même. Jean-Luc ne s’est pas trompé. Et rien que pour ce geste, je lui suis reconnaissant. Le bruit courait qu’on pouvait être heureux. Si je mets son vers à l’imparfait, c’est pour lui donner le goût des Evangiles : « En ce temps-là, Jean disait à ses amis : Le bruit court qu’on peut être heureux. » Il ne s’agit pas ici de mettre Jean sur un piédestal, mais simplement de tenter de transmettre l’effet de cette phrase sur moi, l’effet d’une bonne nouvelle. Et pour la première fois qu’un poème avait une conséquence concrète dans ma vie, je pris la voiture et j’allai voir ce qui se cachait derrière ces vers.

Il y a toujours un poète derrière un poème. On l’oublie trop souvent. Un homme derrière ses mots, un acte derrière une parole. Je tombai amoureux de lui et je puis dire que ce fut réciproque, même s’il avait quarante ans de plus que moi. Nous étions à niveau, lui, l’aîné, moi, le cadet, et ensemble deux amis, deux camarades de travail. Il m’apprit que la poésie, si elle est inspiration, est aussi un métier comme n’importe quel métier. Je ne l’écoutai pas sur le moment. Mais, plus tard, quand le temps fut venu, je m’en souvins.
Jean était instituteur. J’aurais aimé l’avoir comme maître d’école. Je l’imagine, assis sur son bureau, après le repas de midi et à l’heure de la sieste, racontant les histoires de l’Histoire. De n’importe quel fait, il bâtissait une épopée, de la perte de ses clefs de voiture ou de celle de son chat qui s’était carapaté.
Oui, à ses côtés, le bruit courait.

Un titre d’Éluard dit que la poésie est contagieuse. Pour une fois que ce n’est pas de maladie qu’il s’agit, mais de vie qui pousse, tremble et pousse encore, nous pouvons, ainsi que ce fameux bruit, n’en revenir que plus heureux sinon vivants.
J’ai toujours craint qu’il y ait une contradiction entre la vie et l’écriture : à la limite, écrire, c’est détourner la vie par des mots qui empêchent les rivières de couler, l’air de monter et le sang de nous réchauffer. Assis à nos tables, la vie file et ne nous attend plus. Et pourtant, il faut en passer par là. Pour que la vie, en nous, prenne du sens.
Il faut la retenir, la regarder par l’écriture, les yeux dans les yeux. Il faut, par le langage, la vérifier, peser son poids de vérité, au prix parfois de l’abandon des autres qui nous reprochent notre présence au monde par une absence à leurs jours.
C’est ainsi. Nous ne pouvons agir autrement. Tout ce que nous entreprenons s’incarne, ainsi que dans l’Evangile, par des noms, des verbes. Si je ne nomme pas, je ne sais pas. Chez Jean Malrieu, tous les noms étaient propres et montaient du corps au cœur et du cœur à la tête. Même si, parfois, il lui suffisait d’écrire pour être. D’où sa passion des lettres. Elles reposent aujourd’hui dans mes tiroirs et m’empoignent quand je les relis comme si elles avaient été écrites hier soir. C’était il y a trente ans et par chance nous n’avions ni l’un ni l’autre le téléphone.

Marseille, 14 janvier 1975

Cher Yvon,

Nous sommes heureux, très heureux d’avoir de tes nouvelles. Enfin ! Comme la carte de France me devient sensible, le soir à la télé quand le speaker me parle de la pluie et du soleil. Ces petits nuages ou ces rayons règnent ou brillent sur mes amis dispersés, et je sais d’un coup d’œil ce que leur réserve le temps. Maintenant, je regarde du côté de la Bretagne depuis que je te connais, cette Bretagne un peu magique et magicienne où je ne suis jamais allé. Les Côtes-du-Nord, c’est le bout du monde, quoique, l’an dernier, je me sois décidé à aller en Belgique à la fin de l’été.

Été de fiesta ! mais qui s’est achevé en catastrophe, Lilette ayant été piquée par une méchante araignée (elle est maintenant guérie depuis longtemps) et Pollux mort, car il a avalé une boulette de poison à lui non destinée. Il est mort en deux jours, sous la pluie de septembre, et dort de son dernier sommeil sous les rosiers. Quelques jours plus tard à Marseille, nous en adoptions un autre, non pas que nous soyons infidèles à Pollux, mais parce qu’un chien perdu dans la grande ville et promis à la chambre à gaz de la fourrière ou de la vivisection s’est attaché aux pas de Lilette. Nous l’avons adopté. Et voici Platon, berger allemand, un an, tout jeune et tout fou, dans la maison. Platon, nom choisi pour lui inspirer la sagesse car il nous a mangé un matelas.

Voilà la grande nouveauté. Car pour le reste, il n’y a pas grand-chose à raconter. La vie quotidienne est faite d’histoires scolaires, de saluts dans la rue, de commissions dans le quartier, de promenades sur le Prado. Promenades assez mélancoliques car c’est certainement mon dernier hiver à Marseille. Je vais partir à la retraite et, sauf imprévu, nous regagnerons notre pays d’origine, le Sud-Ouest. Penne ou ses environs. La vie à la campagne nous séduit assez car de la grande ville, j’en ai marre et je n’ai jamais été à Marseille qu’un exilé. Ou, du moins, je n’ai jamais pu assimiler ni être assimilé par la ville. Mes fêtes d’herbes et de soleil, tu sais où elles se situent, dans les vergers, les collines dures ou molles du Tarn, mes champs de maïs et de vignes bleues. Depuis que j’ai annoncé mon idée de retour, mes amis de Toulouse, de Montauban, de Rasbatens, de Gaillac nous cherchent une fermette. Ah ! du côté de Tréguier, n’y aurait-il pas quelque chose avec un jardin pour nos animaux... mais là, je ris, je plaisante. Je serais dépaysé en Bretagne, sauf à tes côtés. Ces idées de départ me bouleversent et m’agitent. Cela m’empêche de dormir. Une nouvelle période de ma vie va s’ouvrir. Le 3ème âge dont on parle tant. Et je suis inquiet…
Mais laissons là les pensées mélancoliques. La vie ne finit pas ce soir, elle s’invente et nous tâcherons d’enflammer les derniers brandons. La poésie, ce n’est pas une manière d’écrire, mais une manière de vivre. Il faut sans cesse le dire et le redire car la plupart des gens nous croient des littérateurs. Eh non ! Nous sommes des hommes d’action. Tout ce qu’on dit, tout ce qu’on fait, il faut le faire avec minutie et en connaissance de cause, car cela engage chaque fois plus que nous-même. Être sur la brèche, un éternel combattant, et parce que tant qu’on vit on vit d’espoir. Les « hommages » me couronnent comme un soir d’été ou d’automne. Je viens d’être lauréat du prix 74 de la critique poétique avec le livre que j’ai écrit sur Gérald Neveu. Je figure dans les anthologies. Quel beau tombeau ! J’ai l’air d’apporter la sérénité ou des réponses aux questions alors que désespérément je cherche moi-même. On n’est jamais arrivé, et c’est ce qui est admirable, on continue ! C’est cette course haletante, sans repos, qui est exaltante.

Si j’étais plus jeune, je serais avec toi dans les « festoù-noz ». Merci de m’y associer.

Lilette, Pierrot et moi t’embrassons.
Jean

Oui, Jean écrivait beaucoup – tous les dimanches et les jeudis – et quand il n’écrivait pas de mots nouveaux, il recopiait des mots anciens, de sa belle écriture de maître d’école. Il n’était pas au sens strict un intellectuel, même si, comme toute grande poésie, la sienne enfantait de la pensée, de l’intelligence, créait plus vite que son ombre, tranquillisait nos contradictions, équilibrait nos paradoxes.

Ne serait-ce qu’une fois, si tu parlas de liberté,
Tes lèvres, pour l’avoir connue, en ont gardé le goût du sel,
Je t’en prie,
Par tous les mots qui ont approché l’espoir et qui tressaillent,
Sois celui qui marche sur la mer.
Donne-nous l’orage de demain.

Les hommes meurent sans connaître la joie.
Les pierres au gré des routes attendent la lévitation.

Si le bonheur n’est pas au monde nous partirons à sa rencontre.
Nous avons pour l’apprivoiser les merveilleux manteaux de l’incendie.

Si ta vie s’endort,
risque-la.

Vingt ans après, ces vers se sont retournés. Ce qui était un risque hier ne l’est plus aujourd’hui. Mais il y en a d’autres qu’il me faudra prendre. Oui, si ta vie s’endort, risque-la. Nous pourrions bomber cette phrase sur les murs des villes comme nous l’avions fait pour Le bruit court qu’on peut être heureux. Ce ne sont pas des mots d’ordre mais d’harmonie. Ils ouvrent, ouvrent encore car, à n’importe quel âge de la vie, si ta vie s’endort, risque-la.
Et puis, il y a toutes les autres pages de ses livres qui, comme les poissons, filent dans les draps de l’eau. En écrivant ces lignes, je ne vérifie pas les feuilles dont elles sont issues. Je les sais par cœur :


Les écrits restent

Je m’éloigne

Adieu
Le temps est merveilleux aujourd’hui
Tes yeux sont parfaitement bleus
On dirait de l’encre
J’écris tes yeux
C’est une heure tranquille celle de la poésie et de la vie
Il fait un temps de poème
Ta chair neige j’écris la neige
Parce que c’est beau et parce que c’est vrai.

Quelle meilleure approche peut-on avoir de la poésie, qui est et n’est pas, dit et ne dit pas, se tait quand elle parle et parle quand elle se tait ? À Lannion où j’habite et où j’accueille des poètes, ce vers est devenu une sorte de laissez-passer de la journée. Il se partage au café, dans la rue ou à la gare quand je prends le train pour prendre l’air. Aujourd’hui, me dira-t-on, il ne fait pas un temps de poème, et on se frottera les mains pour se réchauffer du vent ou de la pluie. Une autre fois, il le fera vraiment et cela se verra sur le visage des gens et dans la façon dont ils se parlent. Et même s’ils ne lisent jamais un poème, ces mots se seront un jour déposés sur leurs épaules et, comme les hirondelles de passage, ils leur donneront un peu du ciel dont elles ont le privilège et les soulageront alors du trop plein de la terre.

Âpre cette femme dit n’aimer personne, mais ce n’est pas vrai. Elle est dure,
Se défend pied à pied.
Elle mourra dans cette lumière, adossée au néant.
Humilié de sa défaite
Son corps voudrait gémir. Elle le châtie,
Et tient, au creux de la poitrine, une fleur crispée
Sans savoir qu’elle est son offrande. [1]

Michel-Ange, chapelle Sixtine

Comme il a raison ! Comme nos mères, parfois, ressemblent à cette femme, celle qui n’a pas les mots et dont la pudeur est si épaisse que la nuit occupe toute la place, sauf peut-être le dernier jour ! Mais ce n’est pas vrai. Et cette femme est sauvée, par la grâce de ces cinq mots qui voient au travers des visages et des rides. Et cette femme est nommée telle qu’elle est et telle qu’elle ne le sait pas.
Probablement, elle ne connaîtra jamais cette parole, car elle est au plus loin du livre qui l’a écrit et ce n’est pas faute d’avoir tenté de dresser des ponts par-dessus les mots qui cloisonnent, séparent et nous abandonnent chacun de l’autre côté de l’autre. Mais il est vrai que les poèmes n’arrivent pas toujours au bon endroit, dans la bonne boîte aux lettres. C’est pour cela aussi que j’ai aimé cet homme à qui, à peine éclos, j’avais écrit, comme on jette une bouteille à la mer, et qui m’avait répondu, de la main à la main.
Nous nous sommes connus trois ans par lettres, vingt-trois jours et quelques heures par la vie. Et je n’ai pas oublié ce poète qui a donné sa parole, l’a tenue et a aimé, avec désespoir, car, écrivait-il, « Cela se voit, je suis joyeux. »

Il y a trente ans que Jean s’en est allé. Vingt ans plus tard, ce fut l’heure de son épouse de quitter ce provisoire des merveilles, comme le nommait si bien mon ami. Vingt ans ! Le temps pour moi de devenir un homme et, pour Lilette, de retrouver celui qu’elle aimait. Si je parle d’elle, avec lui, c’est que tous ses poèmes lui sont dédiés. Aujourd’hui, ils sont à nouveau ensemble, au moins dans le petit cimetière de Penne-de-Tarn que Pierre Dhainaut a évoqué dans son recueil Dans la lumière inachevée.

En parcourant l’arbre au-dessus de la stèle
les pluies ont sali le poème, les noms les dates.
Sur le sol ravagé notre gerbe a sa place. [2]

J’aime ces trois vers. Ils nomment, à la fois, l’humble acte de tous, de toutes, et l’extraordinaire de chacun devant la tombe que je connais. Le poème de Jean résiste,

Même le temps est accepté
ce provisoire des merveilles

ainsi que les restes d’une phrase, d’une couronne de fleurs dont les mots disent en brillant « Le village à son poète », car le poète avait donné de l’écho à ses phrases et l’écho est infini. Les enfants le savent bien. Ils crient dans les vallées qu’ils sont là, qu’ils sont là…

Au bord de l’Aveyron
où il repose
en elle

son poème ne dort pas

le pin grandit
la stèle va de travers
dans la terre

qui se tient
à flanc face à la colline
d’en haut

dans la Vallée des Rois

Il est celui
qui a écrit
et j’ai traversé

son poème

comme l’ombre, un jour
s’éclaire du corps qui la porte

quand il s’approchait de la mort
elle ne le laissa pas
lire le livre

qu’il écrivait

et son poème s’est tu
comme la vie se meurt de se vivre

mais il m’arrive
qu’il neige en été
d’une image de l’hiver

qu’il pleure dans mes yeux
d’un visage qui sourit
d’être debout
dans un lit, étendu

de voir la goutte d’eau dans un lac
dans le ciel

dans le ciel
un chemin naître
d’une étoile qui s’éteint

et le prendre

comme les mots
le poème

Yvon Le Men, extrait de Besoin de poème, Le Seuil 2006

Notes

[1Jean Malrieu, Libre comme une maison en flammes, Le Cherche Midi, Paris, 2004, p. 65, p. 34-35 et p. 330.

[2Pierre Dhainaut, Dans la lumière inachevée, Paris, Mercure de France, 1996.


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