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Jean-Luc Wauthier : LIBERTÉS SURVEILLÉES

27 septembre 2006

par Jean-Luc Wauthier

Les premiers n’étaient pas bien méchants.

Ils posaient quelques questions, suggéraient un problème simple. Parfois même, il se laissaient aller, m’accordaient une petite promenade. Aujourd’hui, leur mission m’apparaît clairement : me faire aimer à tout prix cette salle nue et d’une blancheur aveuglante. Ce lieu étrange, où ils m’ont jeté et dans lequel peu à peu, ils ont introduit d’autres prisonniers qui, chaque jour, à heure fixe, sortent de leur abrutissement pour faire avec moi quelques pas dans la cour.

Mais rien ne peut me faire oublier le landau, au bord du fleuve. L’odeur gourmande de la pluie, la senteur des foins coupés, les jeux troubles d’une petite enfance aux joues en feu... Les derniers arbres roux qui annonçaient l’automne. « Alibis puants, souvenirs crasseux », murmuraient alors nos gardes...

A l’époque déjà, ceux-ci, pourtant bienveillants, déplaçaient les irrécupérables, dont il ne me vint jamais à l’esprit de rejoindre les rangs. Sans doute la peur de l’inconnu et une docilité naissante firent-elles alors beaucoup pour me maintenir dans ce que nos geôliers appelaient entre eux le droit chemin.

Au bout de six ans, alors que nous nous étions faits à ces surveillants bonasses, la situation changea brusquement. En haut lieu, Ils avaient décidé de choisir quelques-uns d’entre nous, de les revêtir d’un nouvel uniforme et de les conduire dans une autre salle, plus blanche, plus grande et plus nue, aux gardiens, disaient-ils, plus spécialisés.

Il eût mieux valu pour nous que ce changement ne se produisît jamais. Nous pénétrâmes dans un monde sec, inhumain, limité à quelques gestes strictement hiérarchisés. Un univers infernal où il fallait mater son corps, raidir son esprit, saluer, flatter, opiner du bonnet. Défense de rire, de manger, de parler dans la salle nue. Ce fut l’ère des questions insidieuses, des pièges mortels, des chausse-trapes. Pour survivre seulement, nous étions condamnés à de lâches expédients, à des délations ordurières. A présent, il n’était plus question de déplacer les irrécupérables : nos nouveaux gardiens comptaient, en leur sein, quelques éléments d’élite aux mains d’étrangleurs.

Nécessité de suivre le droit chemin (encore !), sens de l’effort, loi pragmatique de la compétition, besoin intense d’éliminer les parasites sociaux, voilà tout ce qui, alors, cautionnait les plus horribles crimes.

Peu à peu, dans le local, nous ne resterons plus qu’une poignée de forçats soumis, lâches, terrorisés. Mis en confiance par notre veulerie consentante, nos gardiens nous regarderont bientôt comme de vagues complices. Certains tenteront même de dialoguer avec les plus soumis d’entre nous. Malheur à eux : dénoncés, ils seront renvoyés et nous ne les verrons jamais plus.

Au bout de six nouvelles années, les survivants furent répartis dans de nouveaux services carcéraux. Cette fois, l’uniforme n’était plus obligatoire et l’on nous fit comprendre que, si ce troisième séjour se passait bien, nous pourrions être un jour remis en liberté surveillée. On avait tellement bien détruit, en douze ans, toute idée de rébellion que certains d’entre nous accueillirent ce troisième déplacement avec des cris de joie...

Les maîtres de la troisième salle se différenciaient considérablement de tous ceux que nous avions connus jusque-là : tenue plus élégante, art plus subtil de se faire obéir en évitant les ratonnades ou les punitions corporelles. Bref, mise à jour progressive d’un certain libéralisme.

Malheureusement, le travail que nous devions fournir ici devenait hallucinant et rendit fous nombre de mes compagnons. Les problèmes, les équations, les astuces étaient innombrables, de plus en plus absurdes. Sans relâche, on nous interrogeait, on nous criblait de questions abstraites à un point tel que nous prîmes l’habitude de nous les passer entre anciens et nouveaux prisonniers.

Rompus à ce rythme dément, nos nouveaux gardiens n’eurent même plus besoin de se muer en étrangleurs. Ceux d’entre nous qui mouraient d’épuisement étaient évacués sur l’heure. Jamais de charogne : chaque matin, la salle, blanche et nue, apparaissait à nos yeux d’une propreté hallucinante.

Brutalement - notre incarcération durait depuis seize ans - un grand espoir nous secoua : enfin, on nous laissait en paix. Nous pouvions même sortir de la prison, arpenter seuls les rues étroites d’une grande ville triste et inconnue.

Un jour, ce qui restait de notre groupe fut convoqué chez le geôlier-chef. Il nous fit un brillant exposé, clair, méthodique, militaire pour tout dire. Il proclamait que, l’entraînement terminé, nous étions désormais des hommes à part entière ; que, pour nous, un soleil neuf -celui de la liberté - allait se lever.

En baissant la voix, il ajouta qu’Ils avaient décidé d’augmenter le nombre de surveillants ; que certaines salles - surtout de niveau II - « souffraient d’un manque de personnel ». Il ne vint à l’esprit d’aucun d’entre nous, je l’avoue, d’exiger notre liberté et, moins encore, de demander qui étaient ces fameux « Ils », maîtres suprêmes dont on ne nous avait jusqu’ici que fort peu entretenus. Par contre, la vie de sentinelle nous parut alors une telle consécration que, non contents de signer notre engagement, nous nous abaissions à suggérer des passe-droits, à obtenir des pistons, à souhaiter être nommé gardien à vie dans telle prison plutôt que dans telle autre.

****

Dix ans ont passé depuis la fin de mon écolage. Après quelques années d’observation, ils m’ont nommé surveillant-central de mon ancienne salle de niveau II. A côté de la prison, je me suis fait construire une petite maison.

Chaque matin, j’entre la tête haute et la conscience tranquille dans cette vaste salle nue et blanche, où je fus jadis prisonnier. J’étrangle les marginaux, je fouette les tièdes. Je prépare les questions insidieuses, les pièges mortels. les chausse-trapes. J’écris les problèmes au tableau noir. J’use, paraît-il, beaucoup de craie. Parfois, un peu honteux, je lève fugitivement la tête vers une fenêtre que je suis seul à pouvoir atteindre : un fragment de ciel me rappelle, tapi dans un coin de ma mémoire, la douceur d’un landau au bord du fleuve. L’odeur gourmande de la pluie, la senteur des foins coupés. Tandis que je me déchaîne contre mes élèves, je revois avec gêne, au plus profond de moi, les jeux troubles d’une petite enfance aux joues en feu. Et les derniers arbres roux qui annonçaient l’automne.

Jamais je ne raconte mes rêves. Ni à mes élèves, ni à mes collègues : pour eux, tout cela ne serait qu’alibis puants, souvenirs crasseux.

Je ne sais toujours pas qui sont ces Ils dont je suis l’esclave ni, même, s’ils ont un visage ou une âme. Je m’ennuie souvent. Je m’ennuie et je suis heureux.

Je suis heureux. J’attends la mort.


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