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Jean-Luc Wauthier : LE SEUIL DU TEMPS

27 septembre 2006

par Jean-Luc Wauthier

Pourquoi diable un jour où sa femme et lui traversaient la ville de T*** en voiture, Lucien avait-il brutalement arrêté son véhicule devant la petite maison blanche sur la haute fenêtre de laquelle un vieil écriteau, « A vendre », achevait de moisir ? Geste d’autant plus inexplicable que Lise et Lucien, locataires jusqu’ici d’une maison bourgeoise, venaient à peine d’achever l’aménagement de leur nouvelle résidence, une superbe propriété mosane ?

Au coup de sonnette de Lucien, une très vieille dame avait ouvert, une de ces veuves aimables qui ont l’allure proprette d’une arrière-cousine enseignante, oubliée depuis vingt ans dans un coin de Province. Le couple s’était contenté d’une visite superficielle. Par la suite, il ne devait plus revoir celle qu’il avait baptisée « l’institutrice » : chez le notaire, la vente s’était déroulée en son absence.

Située dans une rue étroite, bruyante, altérée jour et nuit par un charroi continuel de poids lourds internationaux, la petite maison blanche n’avait aucune grâce particulière. Une pièce à rue, ornée de quelques toiles banales, aux deux divans usés ; un vivoir sombre, un water-closet minuscule, une kitchenette insignifiante. Au premier, deux chambres. Ni cour, ni jardin et, à l’exception de celui de la rue, des murs aveugles.

Lucien revendit en vitesse sa villa mosane et décida, sans qu’il sût au juste pourquoi, de s’établir à T *** sans tarder. Curieusement, Lise ne fit aucune objection à cet engouement subit.

Au milieu de la première nuit passée dans sa nouvelle demeure, Lucien crut d’abord à un rêve. Deux heures venaient de sonner. Certes, le charroi du jour s’était tu, mais, lorsqu’il ouvrit brutalement les yeux, Lucien fut doublement surpris : par la fenêtre ouverte de la chambre lui parvenaient des bruits de pas, des bribes de conversation, des murmures, des exclamations sourdes, suivies de rires étouffés. Mais aucun bruit de moteur, ni de pneus crissant sur le bitume. Pas de pétarades de motos, qui eussent pu expliquer son réveil brutal.

Lucien avait vaguement soif. Il descendit au rez-de-chaussée. Mû par quelque mystérieux instinct, il n’alluma pas, se dirigea à pas feutrés vers la porte d’entrée, qu’il ouvrit lentement. Un spectacle extraordinaire l’attendait : nulle lumière dans la rue, comme si tous les néons venaient d’être soufflés par une main invisible. Au centre de la chaussée, des dizaines de gens, qu’il prit d’abord pour des inconnus, paraissaient se promener sans but. Les uns chuchotaient, se saluaient discrètement de la main ou d’un coup de chapeau. Les autres, des femmes surtout, marchaient sans un mot, le regard fixe, comme absent. La plupart des visages étaient plongés dans l’ombre. Ce détail aurait dû l’alerter : après tout, ces gens, au milieu de la voie, se trouvaient tout au plus à trois ou quatre pas de lui et il y avait pleine lune. Lucien restait calme. Soudain, il vit surgir de l’ombre Fernand B***, un ancien ami de son père ; un appareil kodak en mains, il s’affairait à photographier cette foule étrange. Aujourd’hui, Fernand devait avoir près de quatre-vingts ans mais, cette nuit-là, quand il passa tout près de notre héros, ce dernier fut frappé par l’extrême jeunesse de ses traits et son abondante chevelure noire.

- Tiens, c’est toi, Fernand ? murmura-t-il .
-Oui, bougonna l’autre (le timbre de sa voix semblait comme ouaté, très assourdi, presque inaudible) .
- Ce que tu as changé ! Tu parais si jeune .
- C’est normal, répondit Fernand, la voix à présent tout à fait claire, il y a beaucoup de temps qui a passé.

L’illogisme du propos, énoncé du reste sur le ton de la vaticination, n’étonna Lucien qu’à demi.

Dehors régnait une extraordinaire douceur. Peu à peu, sans raison apparente, les visages des passants s’éclairèrent. Avec stupéfaction - mais une stupéfaction sereine - Lucien reconnut soudain des aînés, des voisins, tous disparus, et dont certains, très proches, avaient peuplé les rêves de son enfance. La rue elle-même avait repris l’apparence de la fin des années quarante : l’appareil photo de Fernand (à nouveau mangé par l’ombre), les pavés de la chaussée, les tenues vestimentaires des silhouettes, tout semblait avoir rajeuni de cinquante ans. Alors, l’un après l’autre, émergèrent de l’ombre des tantes, des oncles, puis le grand-père maternel de Lucien et, enfin, son père, mort dix ans plus tôt.

Absorbé dans sa contemplation, Lucien n’avait pas entendu Lise, réveillée, descendre les escaliers, et venir se placer sans un mot derrière lui. Il se tenait sur le seuil, immobile, en retrait du trottoir. Il percevait distinctement les moindres bruits de la maison : le ronronnement du frigo, le tic-tac de la pendule, le déclic d’une minuterie. Mais lorsque, fasciné par le spectacle, il se penchait vers le dehors et que son visage dépassait l’embrasure de la porte d’entrée, tous ces bruits familiers étaient remplacés par un insupportable bourdonnement d’oreilles.

Quand il vit passer sa grand-mère maternelle, qu’il avait passionnément aimée, Lucien se pencha davantage, fit un pas sur le trottoir, aurait franchi le seuil si sa femme ne l’avait retenu par le pan de sa robe de chambre, tentant désespérément de le haler vers elle. Le visage bouleversé, Lucien troubla le silence, en hurlant presque, d’une voix enfantine : « Mamy, où sont les morts ? » L’espace d’un instant, les bourdonnements d’oreilles cessèrent : comme éveillée lentement d’un très long rêve, l’aïeule se retourna vers lui, eut le merveilleux sourire qu’il avait bien connu et lui répondit, avec une lenteur envoûtante : « Rassure-toi, mon petit, les morts sont dans l’arche. »

Avec l’énergie du désespoir, Lise le retenait toujours. Sur le seuil du temps, Lucien gardait un pied dans le présent, l’autre dans l’ailleurs du passé. Les effigies défilaient toujours. Tout à coup, un gros homme s’avança vers lui, lui parla d’abondance ; Lucien ne comprenait pas un mot. Ensuite, ce fut le tour d’une vieille tante, avec laquelle on était brouillés depuis longtemps. Il eut beau la supplier de parler plus lentement, et d’une voix moins aiguë, il ne comprit rien à son discours hoquetant qui prenait l’allure de la prophétie.

A présent, la rue s’éclaircissait, devenait presque lumineuse. « L’aube . Je vais me réveiller », pensa Lucien. Mais soudain, en une fraction de seconde, tout eut lieu en même temps : la lumière s’éteignit - exactement comme si la rue se muait en une scène de théâtre que le geste bref d’un éclairagiste avait rendue à la nuit ; tous les figurants disparurent ; Lise lâcha le pan de la robe de chambre ; Lucien, avec un grand cri, tomba dans la rue comme dans un gouffre, le souffle coupé, les bras levés, muet, écrasé par l’écroulement du temps mort.

****

Aujourd’hui, tout est rentré dans l’ordre : atteinte de démence, Lise, a dû être internée.
Quelques-uns se souviennent d’un certain Lucien, mort d’un arrêt cardiaque dans le vestibule de sa belle villa mosane, à peine âgé de cinquante ans.

Dans la Grand’Rue de la petite ville de T***, une étroite maison blanche porte, sur sa vitrine disgracieuse, un panneau poussiéreux : « A vendre » . Si l’on sonne à la porte, une vieille dame charmante vient vous ouvrir. Une de ces lointaines cousines de Province oubliée depuis vingt ans. Comme la rue est très bruyante et que l’institutrice - c’est le nom que vous lui donnerez - est un peu sourde, elle vous invitera à entrer dans le salon. Alors, vous aurez la curiosité de regarder le seuil de cette petite maison. Et vous remarquerez, presque à votre insu, qu’il porte, en son milieu, une fissure étroite sur laquelle achève de s’effacer un peu de sang caillé.

(Nouvelle parue dans la revue Le cri d’os ).


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