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Jean-Luc Wauthier : LA RÉSERVE

27 septembre 2006

par Jean-Luc Wauthier

A travers la fenêtre, Laurent laisse errer son regard, au-delà du grand frêne, jusqu’aux caisses en cartons moisis, extirpées des locaux de l’ancien Internat, et placées au milieu du parc en attendant leur incinération.

Au coeur de la bibliothèque, Laurent est seul ; une solitude absolue où il se sent bien, et qui lui rappelle ses premières années d’enfant unique, au coeur de la haute maison, posée en clair-obscur sur une petite ville grise.

Il se détourne, fait pivoter son grand fauteuil en Skaï et regarde ses amis les livres, cette armée secrète qui, dans les rayonnages, palpite doucement sous les derniers rayons du soleil. En cette fin d’après-midi automnale, tous les volumes qu’il pourrait, tels des êtres vivants, désigner par leurs prénoms, semblent frémir, battre leurs ailes de papillons contre les vitres du regard.

Cinq heures. Laurent descend les dix-huit escaliers qui séparent la mezzanine où il se tient de la salle de lecture, au rez-de-chaussée. A la main droite, il tient sa petite mallette de cuir noir. Il ouvre la porte, s’apprête à la refermer derrière lui, tandis que, dans le long couloir mouillé d’ombre, l’ombre d’ un étudiant frôle les murs aux grandes fenêtres découpées sur le ciel couchant ; soudainement, il se ravise. Il a le temps, après tout.

Rendu vulnérable par le soir naissant, il baisse les yeux, coule un regard fait à la fois de remords et de curiosité vers la réserve, là, au sous-sol, où, depuis des mois, il se promet de mener enfin le grand classement que les livres « dépassés », ces soldats déshonorés, méritent plus que tous autres : la défaite apparente d’un livre, perçu par d’autres comme non utilitaire, ne signe-t-elle pas, en réalité, la victoire de l’esprit martyrisé sur le matérialisme à courte vue ?

Cette réserve, constituée par un de ses prédécesseurs, - un humaniste érudit qui, comme tous ceux de sa race, ne s’était pas résigné à voir mourir un livre -, que de trésors elle devait contenir ! Naguère, l’Ecole, aujourd’hui presque déserte, avait été florissante : plus de deux cents étudiants, et pas un qui eût la télévision. Dans ces années-là, vers 1930, on avait acheté les volumes avec boulimie, comme si, une dernière fois et dans une manière de baroud d’honneur, les derniers hommes-livres avaient constitué digues et remparts contre la vague techonolgico-médiatique qui allait déferler bientôt, faisant coïncider le crépuscule d’un siècle avec celui du savoir vivant.

Cette réserve qui, à présent, l’attire comme une femme... La gorge serrée, Laurent pose sa mallette de cuir noir sur une des tables de la salle de lecture, va fermer de l’intérieur la porte de la bibliothèque. Il fait presque nuit, maintenant. Le voici Roi d’un Domaine, à lui seul désormais jusqu’au matin s’il le souhaite (et j’ignore délibérément la ronde d’une concierge négligente qui, d’ordinaire, ne surveille rien, sinon les acteurs américains à la mode, défilant sur son téléviseur comme des poupées tristes et grimées).

Il descend les marches. Les livres sont là, les premiers empilés, étranglés par des ficelles puis, posés en deux rangées parallèles, laissant entre elles un passage étroit, pour un seul homme. Laurent ne se doutait pas que la réserve fût si vaste. Protégé par deux piles de livres qui, autour de lui, forment les deux rives d’un long défilé silencieux, tranquille, Laurent marche, marche depuis longtemps. Parfois, il s’arrête : voici toute la collection du « Disque vert » ; plus loin, les premiers exemplaires de Marginales. Voici une édition fin de siècle des Fleurs du mal ; ici, un traité de mathématique ; là, une histoire de la musique qui s’arrête à Stravinsky ; là, une anthologie agonisante qui, çà et là, jette les derniers feux des textes porteurs de la beauté convulsive.

Laurent s’avance ; il ne veut ni voir ni entendre, au fur et à mesure qu’il leur tourne le dos, la chute lente et silencieuse des volumes qui, entre l’unique porte de la réserve et lui forment peu à peu des éboulis, des torrents de neige, de hautes montagnes à jamais infranchissables...

(Nouvelle inédite)


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