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Jean-Louis Giovannoni, par Nelly Carnet

26 avril 2010

par Nelly Carnet

Jean-Louis Giovannoni, Ce lieu que les pierres regardent, suivi de Variations, Pas japonais, L’invention de l’espace. Paris : Lettres Vives, 2009.

Les éditions Lettres Vives réunissent pour la première fois quatre recueils de Giovannoni parus entre 1984 et 1992. Ainsi nous est donné un éventail de la création de cet auteur et une évolution sur huit années.

Avec Ce lieu que les pierres regardent , Giovannoni répète, dès les premières pages, l’acte de création ou de naissance se confondant dans les mots qui mettent en acte. Le corps qui tient une place liminaire devient source de toutes les hypothèses ou interrogations. « Peut-être que le corps/n’est que le début de l’imprononçable » Il est plein de mots comme de silence.

L’expérience d’assistant social en milieu psychiatrique n’est sans doute pas sans répercutions sur l’usage de la langue poétique de l’auteur. Que voit-il en face de lui si ce ne sont justement des corps qui se mettent à parler de travers ou à se muer dans des silences difficilement décryptables. Sans compter que « celui qui se tait/cherche le lieu/de son absence ». « Il est en nous un lieu/qui ne peut être touché/où personne ne viendra//où seule la douleur/peut parler. » Toute blessure est « l’âme » du corps, autrement dit « son centre ». Si son propre corps échappe, celui de l’autre est encore plus hermétique. L’ici présent « jamais atteint » est comme une pierre fuyante. Avec des mots tout simples, dépourvus de création d’images mais par pour autant terre à terre, Giovannoni recentre le problème de l’identité et de l’altérité dans la relation à soi-même et à l’autre tout comme celui de l’existence, de la disparition et de la perception toujours individuelle et que chacun porte sur son environnement. C’est le corps de la langue qui permet de réfléchir ces connexions. « Tout ce qui apparaît/est voué à l’effacement ». La mouvance est perpétuelle. Une voix rythme les phrases parfois inachevées lorsque toute ponctuation disparaît. L’écriture, comme la parole, désire faire advenir du corps, le « corps aérien » ou l’intériorité de la voix. « On parle/on écrit/pour que les autres/oublient leurs corps/pour qu’ils viennent habiter/notre voix / nos mots ». « Nous n’écoutons les autres parler/que pour entendre la présence/de leur corps dans l’air ». Ce qui signifie alors que l’écoutant est aussi celui qui désire disparaître de lui-même pour investir de l’autre, s’y reconnaître et s’y différencier. Toujours l’auteur alterne entre aphorismes, expression d’une vérité, d’une hypothèse ou révélation d’une incertitude autour des termes conducteurs : voix, corps, mots, espace.

Ecrire et respirer se confondent. C’est aussi un repère pour inscrire des marques, ne pas se perdre de vue. « Ecrire, c’est chercher sans cesse un point d’appui ». Trois phrases, trois pas réunis sur une page avec entre eux l’espace blanc de la réflexion, c’est à peu près ce qui compose l’ensemble de la section Pas japonais. Les pas sont au corps ce que la voix est à l’esprit, mouvement du corps, mouvement de la réflexion, rythme et respiration. Du corps au pas, du pas à la chose, la langue glisse d’un motif à un autre car ils sont tous intimement liés. Cette liaison est assurée par la langue même. « La parole d’une chose/c’est son corps/l’entièreté de son corps ». Finalement, le monde composé de choses, d’espaces et d’êtres n’existe que parce qu’il est nommé par celui qui parle ou écrit.


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