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Jean-Claude Pirotte

9 mars 2007

par Anne Mounic, Guy Braun

Jean-Claude Pirotte, Un bruit ordinaire, roman-poème, suivie de blues de la racaille. Paris : La Table Ronde, 2006.
Une adolescence en Gueldre. Roman. Paris : La Table Ronde, 2005.


Ces deux ouvrages, chacun en sa forme particulière, témoignent d’une vie en littérature, où l’on se réclame de Mac Orlan, d’Henri Thomas, de Francis Carco et de son ami Tristan Derème, ainsi que de bien d’autres.
Dans Un bruit ordinaire, roman-poème composé en majeure partie de quatrains, souvent rimés, règne une atmosphère qui évoque Villon (« plus becquetez que des a couldre », p. 68) ou Rutebeuf (« que sont les anges devenus », p. 71, le poète étant nommé p. 83). L’allusion à la complainte de Gaspard Hauser (« je suis venu triste complice », p. 71, et le nom de Verlaine est cité p. 98) ainsi que la référence au Gaspard de la nuit (p. 77), le diable lui-même, d’Aloysius Bertrand, prolongent cette atmosphère de complainte médiévale que créent toutes ces allusions, directes ou indirectes. D’ailleurs, le poème de Verlaine, du recueil Sagesse, se compose de quatre quatrains, forme la plus fréquente au sein des cinq chapitres et épilogue de ce « roman-poème ». Y apparaissent aussi, à la suite des quatrains, des vers isolés (pp. 20, 48 et 56) qui chacun mettent en valeur un verbe, au présent, au passé composé puis au futur, nous menant de la mort précoce au renforcement de la négation. A signaler également deux sonnets, par lesquels on passe de « je » (p. 71) à « nous » (p. 79), et des sizains (p. 88) à trois rimes, dont la troisième rime avec elle-même comme refrain.
Ce plaisir des retrouvailles qu’induisent les allusions littéraires et le recours à la prosodie d’antan, s’annonce dès le premier poème en ce retour à l’enfance éclairé par l’allusion à la comptine de compère Guilleri qui « s’en fut à la chasse / A la chasse aux perdrix » et montant sur un arbre en « tombit » se cassant la jambe et se démettant le bras.
nous sommes plus décatis
que le compère Guilleri
pourtant c’est comme si demain
était toujours notre cousin (p. 11)

Le sujet de ce poème, c’est le temps, ou comment le poème met au monde le poète lui-même :
je suis déjà
mon propre fils en quelque sorte (p. 12)

Au fil des allusions à Trenet, à Gide, à Laforgue, se tisse un cheminement rebelle (« mais déjà tu n’étais pas dupe », p. 44) qui donne au poème sa tonalité fondamentale, rébellion contre la figure maternelle, « harpie intime » (p. 55), contre « ces faux Princes » complices du « négoce des bouchers du mal » (p. 78), contre ces « Assassins qui nous gouvernent » (p. 92), rébellion, au fond, contre ce qui vient briser l’enchantement du « temps infini de l’enfance » (p. 90) pour nous livrer « au cabaret des asticots » (p. 87).
Le dernier vers du poème (« voici le lais de la racaille », p. 102) annonce, en un raccourci entre poésie médiévale et modernité, du « lais » (le « lais » de François Villon, pièce poétique contenant des legs) au « blues », un poème virulent qui puise pour partie son inspiration dans la récente flambée des banlieues.

Le roman, Une adolescence en Gueldre, fait retour sur l’enfance. Si le poème (postérieur au roman) s’ouvre sur notre cousin demain, le roman débute avec hier et se présente comme « roman de mon propre apprentissage » (p. 24). Une fois encore, celui-ci se fait dans l’intimité des textes littéraires : « Qui prétend qu’à mon âge on n’a pas de souvenirs ? Il me semble au contraire ne vivre que de souvenirs (ceux de Nerval ou de Chateaubriand, pourquoi pas, viennent éclairer les miens). » (p. 42) Ceci donne lieu à ce que j’appellerais bien volontiers défense de la lecture (et donc de la création littéraire), considérée sous deux angles, ce qu’elle permet d’élargissement de l’esprit, en premier lieu (« C’est comme si ma mémoire était nourrie déjà de ce qui m’arrivera demain. » p. 43), puis ce qu’elle révèle de la réalité profonde de notre être littéraire, notre existence prenant forme dans la narration que nous en faisons : « Nous ne nous écrivons pas, nous ne nous désignons pas comme des êtres vivants, nous évoluons guidés par une inspiration romanesque dont nous ne sommes que les personnages sensibles assurés d’une seule qualité : celle de notre impuissance. Ou de notre ivresse. » (p. 50)
Comme si écrire consistait à renouer cette alliance avec le Temps qui fut rompue au sortir de l’enfance : « Tu as rompu ton alliance avec le Temps, c’était cela l’enfance, un accord immédiat. Le cœur de l’être, l’apogée. » (p. 97) On recouvre alors cet apogée en devenant imaginaire (pp. 69 et 187). Ecrire établit une connaissance en acte : « Rien ne me touche qui ne soit passé par le crible de mes lectures. » (p. 186) D’où, à nouveau, l’abondance des références, dont celle de deux écrivains assez peu connus, Marcel Thiry (p. 33) et François Augiéras (p. 69). Toutefois, si « vivre, ce n’est qu’une illusion » (p. 178), cette hésitation entre le réel et son image a ses limites, qui sont celles de la vie :
« La musique des lieux, le murmure du vent, le grincement des girouettes, je ne les entends plus. Ma grand-mère est morte, et la vue d’un piano me bouleverse encore, mais les pianos sont muets. J’ai peur de devenir vraiment aveugle et sourd. Je croyais au secours des livres. Ce sont des tombeaux.
À qui donc aurais-je le bonheur d’écrire ? » (p. 173)

Du roman, dans lequel la peinture prend une place non négligeable (rêverie sur le visage d’une jeune fille, pp. 80-81) au roman-poème, on relève de nombreux échos ; on y rencontre la mère et Germaine, et les relations complexes du temps et de l’écriture y sont explorées par le menu. La prose a son rythme, qui crée une intériorité. Le poème conjugue rébellion, ironie et le goût de l’enchantement « des fées jadis » (p. 88).

Anne Mounic

Jean-Claude Pirotte, Absent de Bagdad. Paris : Table ronde, 2007.

Ce roman est une méditation, poème en prose, pamphlet ponctué d’aphorismes, sur l’individu confronté à la grande machine de l’Histoire, qui sépare les destins entre oppresseurs et opprimés. Jean-Claude Pirotte, et son narrateur, prennent le parti de ces derniers et la référence au poète andalou et penseur du soufisme, Ibn Arabi (p. 91), va dans le sens de l’affirmation de l’être en sa quête spirituelle singulière. Le propos est plutôt épique que réaliste. La vraisemblance du roman, toutefois, est maintenue par des détails sur l’enfermement, les mauvais traitements et l’attitude des geôliers américains dans cette prison de Bagdad, mais l’auteur de ce livre vise à une défense de la conscience individuelle en son intégrité, envers et contre tout. Malgré la difficulté du propos, il ne verse pas dans le sordide.
Nul psychologisme, mais un abord philosophique des questions que soulèvent la relation bourreau-victime (« qui donc leur dira qu’en niant la dignité de l’autre c’est à la leur qu’ils portent atteinte, c’est leur propre humanité qu’ils piétinent » p. 115), la justification de la guerre (l’auteur cite André Gide sur La condition humaine : « je ne sais plus qui se bat, ni contre qui » p. 118), la dérive de l’Occident (« il me semble que c’est la voix de mon vieil ami que j’entends me rappeler que l’homme, animal religieux d’abord, a été perverti par le système qui fait de lui une fois pour toutes, un animal économique, non seulement l’esclave mais l’objet, la matière presque inerte, irresponsable, du déterminisme économique, et sans espoir de s’en affranchir… » p. 120), la morale (« et que te dire, moi, sinon que j’ignore toujours où est le Bien, s’il réside dans la mort ou dans la vie, dans l’orgueil de mourir ou l’angoissante humilité de vivre » p. 102), ou la foi (« mais dangereuse est la foi qui prend sa source dans le ventre, car elle travestit la haine et le ressentiment, elle se nourrit de la fureur et du dégoût » p. 101).

Ce Je, en sa résistance (« la guerre est le péché contre l’esprit, la résistance est l’esprit » p. 125), s’en remet aux enseignements de son « vieux maître », qui lui a enseigné à penser au travers d’œuvres littéraires, citées de par le roman (une large place est faite à Bernanos). Les phrases dont il se souvient deviennent dès lors des repères qui soutiennent le combat de l’individu pour « durer » (p. 127) : « mon vieux maître m’a donné tant de livres à lire, et je croyais les avoir oubliés, mais c’est ici, dans ce trou, que les phrases que je n’avais pas comprises surgissent de ma mémoire comme d’anciennes prières » (p. 119) Par contre, dans le monde de l’action non visitée par la subtilité des mots, c’est l’absolue confusion : « l’humain et l’inhumain voisinent à telle enseigne qu’ils se confondent, et comment distinguer un bon malfaiteur d’un autre, un honnête assassin d’un tueur fou ».
Il y a quelque chose de kafkaïen dans la situation de ce détenu (« j’ignore toujours de quel crime je suis accusé » p. 118), mais Kafka, à certains égards, se voit récuser dans les dernières pages : « je croyais naguère faire mienne cette phrase du journal de Kafka […] mais rien n’est perdu, je le découvre peu à peu, non, rien n’est perdu pour l’enfermé que je suis » (p. 123).

Le point de vue est ici politique également. D’ailleurs, le Je est composite, car il tient un peu de l’auteur (par cette foi en la littérature) tout en esquissant le point de vue du narrateur. Je songe à cette assimilation qu’établit le prisonnier entre ses bourreaux et les nazis. L’auteur nous fait ici appréhender l’immense confusion qui règne dans ce conflit où s’embourbe l’Amérique.
Ce livre, toutefois, fait de la littérature l’arme de la résistance individuelle dans un monde qui se trahit lui-même en confondant le moyen (l’économique) avec la fin (l’être). Dans les dernières pages, Jean-Claude Pirotte, qui a également cité Tocqueville (p. 116), en appelle au merveilleux de la légende, qui devient une sorte de libération de l’esprit : « chacune de ces femmes, dans le mystère de leur vie, pouvait être, avoir été, devenir la biche miraculeuse de Turgut le chasseur
et moi, l’enfant des hameaux aux mosquées branlantes, où le chant du muezzin ressemblait aux lamentations des peuples abandonnés, moi aussi je serais un soir visité par la grâce comme le fut Turgut » (p. 128)

Le roman se présente, sans majuscules et sans points, comme une suite de versets, évoquant par là la méditation secrètement notée du détenu, mais aussi la composition des sourates du Coran, d’ailleurs cité. Et, en reprenant ce dernier livre, je tombe, dans la sourate 3, sur ceci, que j’avais souligné : « Les hommes sensés réfléchissent. » A méditer, et Jean-Claude Pirotte nous y invite…


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