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Jean-Baptiste Para

9 mars 2007

par Anne Mounic

Jean-Baptiste Para, La Faim des ombres. Sens : Obsidiane, 2006.

La lecture de ce recueil laisse une impression de grande retenue, de réticence même. Si le « je » apparaît au second vers du premier poème, « Svetla », il s’efface la plupart du temps, derrière le « nous » : « Nos voix sont des barques sans lien. » (p. 11) ; le « tu » : « Poème est la table par toi dressée » (p. 18), ou bien une multitude de troisièmes personnes, « Vieillard » (p. 10), « Belle endormie » (p. 38) ou « Iannis » (p. 39) pour ne citer que ces trois poèmes. Il faut aussi parler de la voix des choses terrestres. L’écriture se mêle alors au geste de la main qui se persuade de la substance du monde :
« Le jour est sa table d’offrandes
quand il roule dans ses paumes
une noix de cyprès. » (p. 10)

Ce qui est lointain, inaccessible, le soleil lui-même, acquiert une pesanteur toute terrestre :
« Comme une vache de sa litière
le soleil se lève. » (p. 11)

Ce qui est presque impalpable devient chaleur vivante :
« Du fleuve montent les brumes
à douce langue de chien » (p. 16)

Il semble que c’est en se mêlant aux choses que le poème prend sa substance. Jean-Baptiste Para parle d’ « une cédille de chair » (p. 21), du « nom / où mordent les dents claires » (p. 26), d’une « strophe rouge et d’une combe déserte » (p. 31), d’un « dialecte / de branches élaguées » (p. 35) ou des « syllabes qui penchent, des insectes à petits bruits » (p. 46).
Et si l’on considère le titre du recueil, La Faim des ombres, on songe au monde souterrain et à la descente aux enfers par laquelle Virgile conduit Enée au Livre 6 de l’Enéide (« trois fois, l’ombre, saisie vainement, s’échappa de ses mains comme un souffle léger, comme un songe qui s’envole ». Traduction M. Lefaure), œuvre qu’évoque Dante par la bouche du poète Stace (« elle [l’Enéide] a été ma mère / Et ma nourrice en l’art de poésie ». Traduction de H. Longnon) au Chant vingt et unième du Purgatoire, dont le dernier vers est placé en exergue du recueil : « Pour traiter un esprit ainsi qu’un corps de chair. » Ainsi le langage s’incarne-t-il dans le poème.

Ceci nous éclaire sur l’inquiétude qui sous-tend l’ensemble de l’ouvrage et fait de l’appréhension de la substance des choses terrestres une quête de sens (il me semble d’ailleurs que l’on est proche ici de la poésie de Claude Esteban) :
« Tu as plongé la main dans un bol de riz froid. » (p. 73)
« C’est une main qui roule des ronces » (p. 25)
« c’est la main qui a pris des chardons sous les langes » (p. 29)

L’existence terrestre se voit alors soumettre au questionnement :
« Quelle mémoire gèle au fond d’un seau ? » (p. 30)
« Mais pourquoi n’y a-t-il pas de clé ? » (p. 39)

L’invisible s’incarne :
« les airs mangent le fer et les temps mangent l’homme » (p. 49)

Le poème, en son ancrage terrestre :
« Le poème s’apprend
à plat ventre dans les orties. » (p. 19)

compense cette impalpable immatérialité des ombres (« comme un songe qui s’envole », écrit Virgile) pour tenter de retourner le temps chronologique et de faire résonner dans l’avenir ce qui fut :
« Qui pourrait séparer les ombres
pour qu’à nouveau elles connaissent l’attente ? »

La tâche transcende le simple « je » lyrique :
« Je sais que je dois étouffer ma voix. »

La voix de ce recueil appelle d’autres voix, non seulement Dante, mais Pétrarque, Mandelstam, Pouchkine et le poète indien d’expression ourdou qu’on dit parfois proche de Robert Browning, Ghâlib (1796-1869), ainsi que Zukofski et Hopkins, associé à Rosa Luxembourg. Plutôt que de réticence, on parlera avec plus d’exactitude de « pudeur », pudeur qui inscrit la quête poétique dans le paradoxe du « malheur indocile » (p. 94) : « La pudeur fut la source abondante du désir. » (p. 72) Ce désir prend en effet racine dans « L’inconcevable », la révélation de la mort à « l’enfant ». C’est dans cette troisième partie du recueil que la descente aux enfers atteint son centre et, lisant les vers qui suivent, on songe à Enée demandant à son père qui sont ces âmes qui se pressent au bord du Léthé. Anchise lui montre dans ces visages du passé la « longue suite » de ses descendants :
« L’enfant pressent-il que la mort de sa grand-mère ouvre grand les portes
Aux générations innombrables d’avant sa naissance ? » (p. 96)

Alors, le désir du poème naît du deuil, comme le pain qu’il faut cuire selon le rituel, pain qui est don et transcendance (« manne », p. 97), pain qui est offrande, douleur et labeur, mais surtout, et revient la main, pétrissage de substance :
« Au lendemain des funérailles, on commence à pétrir.
[…]
« Et s’il y avait autant de miches dans le four que de mots dans un livre ?
Alors j’écrirai un livre et ce sera mon offrande », dit l’enfant. »

En ce travail de pétrissage, on relèvera le choix de mots rares, l’équilibre de la syntaxe et le rythme, tout en retenue, du vers.

A.M.
octobre 06


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