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Jan Fabre, par Camille Aubaude

26 septembre 2011

par Camille Aubaude

Prométhée sorti tout armé du cerveau de Jan Fabre


On reste plusieurs jours dans la sphère de ce Prométheus infernal sorti du cerveau d’un flamand prodigieux, Jan Fabre, « artiste-alchimiste » dont le travail choque, étonne, détonne.
Juste après cet énorme spectacle au théâtre de la Ville, Jan Fabre expose ses Chimères  : des cerveaux (sculptures) et des dessins (autoportraits) au crayon à la Galerie Daniel Templon, au 30 rue Beaubourg, également siège des éditions de la Maison des Pages. Il y avait déjà exposé de fascinantes têtes d’oiseaux empaillés, aux yeux fixes, totems du règne animal que l’on ne côtoie plus.

J’ai lu ses premiers livres à la librairie belge de Beaubourg où j’anime des « Dialogues de poésie ». Les photos de scène montrent à elles seules qu’il se passe quelque chose d’exceptionnel, une sorte d’incarnation de la poésie. Les thèmes de la prison et du désir, l’envoûtement, la reprise excessive du symbole mâle du Scarabée (« kepher  » : le devenir, en hiéroglyphes), la revendication vraie ou fausse, réelle ou imaginaire, d’une filiation avec l’entomologiste français Jean-Henri Fabre, traduisent une inspiration de l’ordre de la délivrance. Se délivrer d’un climat étouffant en créant une généalogie imaginaire... Le communisme des profondeurs, les ancêtres jardiniers et les manifestes sur la beauté, les mythes et la poésie sont des appels qu’aucune âme d’artiste ne peut ignorer.
Le spectacle Prométheus-Landscape II où l’on voit Prométhée enchaîné sur scène de diverses façons est une chambre d’échos dont chaque émotion transforme le public, en évoquant l’art absolu des grands romanciers russes, capables de la plus grande tristesse suivie de joie (cf. Ma vie d’enfant de Gorki), dans un jaillissement de figures aptes à ciseler la destruction.
Prométheus-Landscape II est aussi le gigantesque foutoir de la beauté saccagée. Prométhée est ligoté par les fils des idées, tendues devant un astre en fusion, Terre ou Soleil. La dévoration du foie n’est pas montrée, car tous les organes du « corps sans organes » (Artaud) s’aimantent et se rétractent sur scène. La « scène cosmique » (mais pas « comique »), l’invocation déjantée des dieux et des déesses : une dimension « origine sacrée » qui s’allie aux questions sur le cerveau humain.


L’existence humaine est détériorée, mais ce n’est pas révulsant s’il s’agit de couvrir l’interminable rengaine des pratiquants d’une irreprésentable destruction — hier, les promoteurs, aujourd’hui, les banquiers, et demain ?


Qui dérobe le feu prométhéen…


Toute l’activité humaine se réduit en une fumée blanche asphyxiant les spectateurs qui saturent, ont du mal à suivre, mais sont touchés comme par la foudre avant que ne pleuvent les larmes du Ciel.


Les mythes et les réflexions sur l’Art et le Temps font regretter que l’ambition fasse écrire Jan Fabre en américain, quand le néerlandais eût été sublime. Plus « fidèle au plaisir qui essaie de me tuer » (écrit-il dans Je suis une erreur).
Son art est puissant, mais ses concessions aux débilités de son temps (masturbation façon Houellebecq, crachats, seaux de poussière et de cendre, etc.) le rendent démodable, parfois irregardable — je ne me réfère pas aux scènes montrant les corps et les sexes, car la sexualité, de tout temps, perturbe. Lorsque Fabre aborde les rivages de Jérôme Bosch, à l’instar des grands maîtres, il ne verse ni dans la vulgarité ambiante, ni dans le pornographique.
Jan Fabre ne réinvente pas pour donner : il prend pour s’interroger sur l’impossibilité de l’art aujourd’hui, dans un tohu-bohu, comme s’il fouillait les entrailles des désillusions, magnifiées une fois pour toutes par Chateaubriand. C’est un ballet de viscères, de fumée et de cendres, un « umbraculum » dans l’air d’un temps qui ne s’occupe plus de la beauté mais de ses secrétions, à la façon dont les artistes de la Renaissance s’attachaient à représenter des salamandres, des crapauds, des oiseaux et des rats.


Paradoxe qui rend cet art assez complexe : Jan Fabre revendique la Beauté — un « guerrier de la beauté » ; « J’ai choisi un parcours dans la beauté » —, en des formules inspirées. Ses grands oiseaux décapités, joyaux étincelants de pureté, nous capturent dans leur regard immobile. Ses cerveaux semblent veiller sur la nuit de l’imaginaire, tandis que ses mises en scène montrent la destruction, le jaillissement, la satire effrénée de sociétés balnéarisées, dévoratrices d’animaux, de forêts, de fleuves, de musique...


Bizarrement, Jan Fabre trouve du réconfort dans la rationalité, comme Tennessee Williams savait agencer ses pièces touchant la folie.


Ceux qui parlent de « sabotage » et s’écrient :

« Cachez cet art qui nous agresse ! »

occultent sa continuité, celle d’une immense maison dont les pièces avalent les unes après les autres les intrus, les visiteurs.

Au grenier surgit la tête d’un écorché, sans peau, sans chair, le cerveau mis à nu.

En suivant Jan Fabre, artiste protéiforme, démiurge autant que réceptacle d’idées répandues comme de la cendre entre ses doigts, les Prométhée, Dédale et autres Icare qui cherchent à apprendre sur eux-mêmes ne sauraient être déçus de la vanité des réponses.


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