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Jacquette Reboul, prose

26 avril 2014

par Jacquette Reboul.

Une femme seule

Georges la déposa à la porte d’Italie, près d’une station de taxis. Elle attendit que la voiture ait disparu pour partir à pied. Elle ne voulait pas avouer qu’après les dépenses de la journée, le billet de train, une plante pour Marthe, des friandises pour les enfants et pour Georges du tabac, il ne lui restait plus assez d’argent pour payer un taxi. Malgré l’heure tardive, elle ne craignait personne. Elle avait toujours eu de bons muscles et, quand à la ferme la vache lui avait envoyé sa corne au visage, elle lui avait planté dans le ventre un coup de fourche dont la bête avait dû se souvenir longtemps. Depuis cet accident, elle portait un dentier.
Elle marchait d’un bon pas, tenant son sac sous le bras. Si quelqu’un s’avisait de la suivre, elle lui règlerait son compte en vitesse. Mais les rues restaient vides. C’était étrange cette ville immobile, silencieuse, noire, comme s’il n’y avait plus âme qui vive.

Pour se donner du courage, Madeleine se mit à fredonner. Elle n’avait guère pu aller à l’école, mais elle aimait les mots. Sur des airs à la mode, elle inventait des paroles qui jouaient entre elles. Sa chanson préférée était La Chanson du métro, qu’elle avait composée quelques années auparavant quand elle habitait dans le vingtième et devait traverser tout Paris sous terre pour atteindre son travail. Elle chantait doucement, avec plaisir, contente d’entendre le son de sa voix, de retrouver les paroles bien connues et rassurantes, essaim sonore qui l’enveloppait avec délicatesse :

Une BONNE NOUVELLE !
ÉTIENNE MARCEL et LOUIS BLANC,
Le CADET,
Sont partis en BAGNOLET,
Ont COURONNÉS la BELLEVILLE
De MÉNILMONTANT,
Font la RÉAUMUR
À SÉBASTOPOL,
Prient les morts du PÈRE-LACHAISE
À LA CHAPELLE,
Ont demandé des VOLONTAIRES
Pour la VAISSELLE
À la PORTE DE VERSAILLES.
Vont voir BLANCHE de Castille
À l’OPÉRA.
À l’entracte boivent un ROME
À PIGALLE.
Ont COURCELLES qu’il ne fallait pas,
Sont FOURCHE.
Vont dîner sous la statue de Victor Hugo
Avec des pommes DAUPHINE
À la belle ÉTOILE.

Elle riait toute seule de ses trouvailles. Comme le chemin était long, elle commença d’improviser une nouvelle chanson :

GUY s’est MOQUET du PASTEUR,
Car il était le BIENVENUE
À MONTPARNASSE.

Si elle avait pu étudier, elle aurait voulu devenir chanteuse. Elle y songeait parfois en faisant les escaliers ou en épluchant les marrons en automne pour les restaurants et les épiceries de luxe. Et puis, un vrai boute-en-train. Elle avait passé un bon dimanche chez ses amis du pays. C‘étaient les derniers qui la rattachaient à son enfance. Quand on est de la D.A.S., on cherche plutôt à oublier. Mais Marthe avait toujours été gentille à son égard et elle aimait aller la voir de temps en temps. Si seulement elle habitait plus près !

Tout en marchant, elle pensait à sa jeunesse. Elle avait toujours travaillé dur. Quand elle avait voulu suivre les cours de soir pour entrer dans les hôpitaux, elle était si fatiguée qu’elle s’endormait pendant les leçons et avait fini par renoncer. Elle avait fait la difficile pour se marier. Il n’était pas trop tard et parfois, elle rêvait d’un bon feu, d’un petit père et d’une petite mère assis dans leur fauteuil de chaque côté de la cheminée, qui égrèneraient paisiblement leurs souvenirs. Mais pour se mettre en ménage, il faut de l’argent. Elle économisait et, quant elle aurait suffisamment, alors, elle ferait l’aimable. Ce n’était pas les occasions qui manquaient.
Elle approchait de sa rue. Devant La Belle Époque, elle pressa le pas. Ce bar, encore décoré de mosaïques délabrées et de vitraux, voué à la démolition comme toute cette partie du quartier avait mauvaise réputation. Clos, sombre, il ressemblait à une funeste caverne d’où sortaient avec des bouffées de musique des messieurs plus ou moins ivres. Quand elle passa, trois hommes fumant sur le seuil la dévisagèrent. Elle pressa le pas vers son immeuble, franchit le porche et respira avec soulagement. Elle était arrivée.

Elle ôta ses chaussures et les déposa avec son sac sur la borne intérieure, puis se mit au travail. Le jour allait se lever. Elle devait se hâter, car elle avait bon nombre de poubelles à sortir. Les boîtes étaient lourdes. Madeleine les traînait en les soulevant pour faire le moins de bruit possible. Elle allait les ranger les unes à côté des autres sur le trottoir. Parfois, elle ouvrait un couvercle. Il lui était arrivé de récupérer quelques objets intéressants, deux réveils qui marchaient, une veilleuse en porcelaine, un vase, une boîte à musique pour enfants en bois peint. Le sommeil commençait à la gagner. Pour garder l’élan, elle chantonnait tout bas, pensant au bon lit qui l’attendait dans sa chambre. Elle pourrait se délasser un peu avant d’attaquer la journée. En attendant, il lui fallait en finir avec les poubelles.

Un merle se mit à siffler lui aussi dans la cour. Elle s’arrêta pour l’écouter. Elle retrouvait les bruits familiers de son enfance avec l’air piquant de l’aube, l’odeur de la terre et la merveilleuse certitude, toujours recommencée, d’être soudain recherchée par ses parents comme un trésor perdu.

Plongée dans ses pensées, elle s’était immobilisée sous le porche, appuyé contre un battant de la porte. C’est là que les trois hommes l’assaillirent. Ils la bâillonnèrent, la traînèrent jusqu’au recoin de la cour, la jetèrent au sol et la violèrent chacun à son tour, tous les trois. Puis ils s’en allèrent, l’abandonnant évanouie entre les dernières poubelles.


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