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Jacquette Reboul, prose

29 avril 2012


Le Reflet

Depuis son départ de Paris, Cécile sentait l’angoisse monter. Rencognée près de la fenêtre du compartiment, elle laissait les yeux errer sur le paysage qui défilait derrière la vitre sans le voir tant elle était occupée par ses pensées. Les autres voyageurs lisaient et rien ne venait la troubler dans ses réflexions.
Elle allait rejoindre son fiancé à Genève. Il devait la présenter le soir même à sa famille, des industriels protestants. Bientôt, elle deviendrait un membre de la tribu, chargée d’un mari, d’une belle-famille, d’une maison, puis d’enfants à élever, elle jouirait d’une position sociale enviable ainsi que de gros moyens financiers. Et tout cela sans même l’avoir voulu. Elle s’était contentée de dire oui à tout dès le début, par ennui et peut-être aussi par manque de force pour résister. Il était tellement plus facile de se montrer toujours d’accord. Jean-Marc s’était épris d’elle dès leur première rencontre lors d’une soirée et tenace, patient, rusé, il était arrivé à ses fins. Elle poussa un soupir et prit une petite glace dans son sac. Elle se regarda longuement. Une angoisse croissante lui contractait l’estomac et battait ses tempes. Comment avait-elle pu accepter ce mariage ? Et le train poursuivait sa course, inexorable. Bientôt, elle serait à Genève. Les premières montagnes apparaissaient déjà à l’horizon, de plus en plus proches. Elle était partie depuis plusieurs heures, mais ses soucis lui avaient coupé l’appétit. Elle n’avait même pas bu. Elle se sentait fragile, démunie, presque hors d’elle-même, constatant avec impuissance le destin qu’elle avait elle-même provoqué. Elle songeait avec mélancolie au laboratoire où elle passait ses journées, à son quartier de vieux immeubles, à son appartement si tranquille au-dessus d’une cour ombragée par un aralia. Ce cadre était un élément essentiel de sa vie, la pensée de le perdre l’atteignait de plus en plus profond. Qu’allait-elle trouver à Genève ? Jean-Marc avait certes des qualités de fond, mais il était sérieux, plutôt lourd, avec un tel manque d’humour qu’elle en avait été déconcertée au début de leurs relations.

Elle devait bien s’avouer que si la vie lui avait été facile depuis qu’elle avait quitté ses parents et vivait libre et seule, elle s’ennuyait un peu. La cour de Jean-Marc l’avait amusée, flattée, d’autant plus qu’elle le voyait peu. Il ne la dérangeait guère. Elle se contentait de rêvasser. En attendant, elle continuait à s’occuper d’elle, comme elle avait toujours fait. Elle se complaisait dans des bains parfumés en écoutant de la musique, massait son corps avec des huiles essentielles et des laits, se coiffait, se maquillait puis essayait l’un après l’autre des vêtements neufs qui ne lui plaisaient déjà plus. Si jolis en vitrine, ils la boudinaient, l’embourgeoisaient, la transformaient en mémère fringuée pour se rendre aux courses. Enfin prête, elle allait s’asseoir devant son miroir et se contemplait longuement, puisant dans son image la force de sa vie. C’était cela que Jean-Marc voulait lui ravir, la possession de soi-même. Désormais, elle appartiendrait à un autre, elle s’habillerait ou se déshabillerait pour lui. Elle ne serait plus jamais seule. Il se trouverait présent, lui ou son fantôme. Elle perdrait son reflet familier, sa meilleure amie, son armure contre les menaces. Elle avait vécu toutes ces années en se suffisant, sans grand besoin des autres ; et maintenant, un homme prétendait l’accaparer pour la posséder et en jouir seul. Comment supporter une telle effraction ? Avec quelle légèreté lui avait-elle laissé croire qu’elle consentait ? Combien lui faudrait-il payer désormais pour la moindre solitude ?

Elle se leva et alla dans le couloir. Il lui semblait que debout, elle y verrait plus clair. Le train filait à toute vitesse vers son destin. On ne devait plus être loin de Genève. Elle se tourna vers un voyageur et lui demanda :
 – S’il vous plaît, Monsieur, quelle est la prochaine gare ?

– C’est Bellegarde, Madame, le dernier arrêt avant la frontière, après on entre en Suisse et c’est Genève.

Elle se décida si vite qu’elle ne comprit même pas ce qu’elle faisait. Elle retourna dans le compartiment, rassembla ses affaires, prit sa valise et ressortit dans le couloir. Le train ralentissait et les premières maisons de Bellegarde apparaissaient dans la verdure. Arrivée à la gare, elle descendit. Sur le quai, elle resta un moment immobile, incertaine. Puis le train repartit. Alors, elle poussa un long soupir de soulagement et regarda autour d’elle. Les gens allaient et venaient. IL faisait beau. C’était trop tard à présent. Jean-Marc ne la trouverait pas à la gare. Leur histoire était finie. Son fiancé se perdait si loin de ses pensées qu’elle ne se souciait même plus de son inquiétude ni de son chagrin. Elle était de nouveau seule et libre, elle se sentait délivrée d’un poids oppressant, légère et gaie comme si une vie nouvelle commençait.

Elle prit sa valise et se dirigea vers la sortie. Dans la salle des pas perdus, elle hésita. Elle n’était jamais venue auparavant dans cette région de la France et ne connaissait pas Bellegarde. Une petite ville sans intérêt. Pourquoi ne pas se rendre dans un lieu plus agréable, puisqu’elle pouvait faire ce qu’elle voulait ? Elle s’était réjouie de voir le lac de Genève chargé de tant de souvenirs romantiques. Il existait sans doute d’autres villes au bord de lacs, des stations où elle pourrait passer quelques jours. Elle se dirigea vers les horaires et son regard tomba tout de suite sur Evian. Un joli nom qui évoquait des mondanités surannées et des fastes anciens. Une charmante ville d’eau où elle trouverait facilement à se loger en ces derniers beaux jours. Aussitôt, elle acheta un billet au guichet et comme elle avait presque deux heures d’attente, elle se rendit au buffet et commanda une double glace à la pistache et des gâteaux. Il y avait des mois qu’elle s’était sentie si heureuse et en paix. Un doux bien-être oublié baignait toute chose d’une lumière dorée. L’attente lui parut courte et le trajet de Bellegarde à Evian fort beau.
Elle arriva dans la station en fin d’après-midi. Le soleil déclinait, rougissant les feuillages qui prenaient leurs premières teintes d’automne. À la sortie de la gare, elle avisa un taxi et demanda au chauffeur de la conduire dans un hôtel tranquille au bord du lac, surtout un endroit où il n’y aurait pas trop de monde.

Le taxi la laissa devant un palace désuet entouré d’un parc. Tout semblait dormir. Dans le grand hall, elle dut attendre que quelqu’un arrive. Elle demanda une chambre avec vue sur le lac. L’employé lui proposa une suite superbe, affirma-t-il, avec balcon, vue imprenable, soleil et calme, descente directe par un escalier privé au lac. Elle accepta tout de suite malgré le prix élevé, car à ce moment, elle n’avait aucun souci de l’argent. L’avenir ne lui importait plus. Elle n’imaginait rien après le paradis d’Evian.
Une femme de chambre la conduisit au premier étage, dans un appartement luxueux et démodé, avec des meubles de style recouverts de velours rose et des miroirs à cadres dorés. Elle n’avait rencontré personne en se rendant à sa chambre. L’hôtel semblait vide. Elle alla jusqu’au balcon. Il donnait sur des feuillages, puis, plus loin sur le lac bleu pâle. Des voiles blanches glissaient en silence. La paix de cette soirée gagna la jeune fille. Quelle douceur, quelle solitude incomparable ! Elle s’assit dans le fauteuil de jardin et regarda la nuit tomber. Elle savait qu’ici, elle serait bien, en sécurité, et qu’elle se retrouverait elle-même telle qu’elle n’aurait jamais dû se quitter.
Plus tard, elle profita longuement de la salle de bain, se fit monter un thé et se coucha avec volupté dans l’immense lit dont les draps de fil craquaient au moindre mouvement.

Le lendemain, elle fut réveillée par le soleil. Elle paressa dans la chaleur du lit, puis prit le petit déjeuner dans la chambre. Tout en mangeant, elle se regardait dans le grand miroir à pied qui lui faisait face et cette image familière la rassurait en lui confirmant son existence. En fait, dans l’isolement où elle se trouvait depuis la veille, son reflet était la seule preuve de sa réalité. C’était bien elle là, dans le cadre doré, en peignoir mauve, les cheveux sur les épaules. Certes, elle n’avait besoin de personne, sa propre compagnie lui suffisait. Des pensées éparses traversaient son esprit. Elle s’attarda à sa toilette, rangea ses affaires, puis hésita. Sortirait-elle en ville ? Se rendrait-elle au lac ? Finalement, elle sortit et chercha une boutique dans les environs pour acheter des lunettes de soleil. Dans le magasin, elle échangea quelques mots avec la vendeuse. Celle-ci lui dit qu’il n’y avait plus grand monde à Evian et qu’il était trop tard pour se baigner. Le lac était froid. Mais on pouvait encore faire du bateau. Elle ajouta :

– Prenez garde, le lac descend vite et, par ici, il est profond. Mais par ce temps calme, vous ne craignez pas grand-chose.

Cécile se fit monter le déjeuner dans sa chambre. Elle n’avait envie de voir personne. La solitude l’entourait d’un cristal que le moindre contact avec autrui aurait terni. Et à travers cette transparence, elle découvrait un monde scintillant et irisé, plus protecteur et plus beau qu’elle ne l’avait jamais connu. Le salon privé où elle se tenait était baigné d’un soleil jaune qui répandait une douce chaleur. L’après-midi était paisible, silencieux, plein d’une harmonie secrète. C’était une journée délicieuse, dont rien ne troublait la beauté. Assise devant le grand miroir à bois doré où se jouait la lumière, Cécile contemplait son image. Le miroir était ancien et des traînées sombres par endroits brouillaient son tain. La jeune fille qui émergeait de ses eaux grises paraissait irréelle, quoique semblable au reflet bien connu. Elle souriait en écho, se mouvait comme Cécile, lui ressemblait en tous points sauf qu’elle ne parlait pas. Longtemps, Cécile se contempla, immobile et silencieuse. Un bonheur constant lui venait de cette contemplation d’une autre qui était elle-même, émanation de son propre être venant la rassurer et la réjouir. Il n’y avait rien d’inconnu ni d’étrange dans cette image, elle lui obéissait en tous points. C’était une condensation de son essence, son moi profond qui prenait forme visible pour se faire reconnaître et renforcer son identité. Elle contemplait sans se lasser ses cheveux fins brillants au soleil, ses yeux sombres, ses mains posées sur les genoux, son corps abandonné au grand fauteuil. Il faisait bon, elle se sentait bien.

En fin d’après-midi, elle se rendit au lac. Elle traversa le parc où les premières feuilles jaunissaient, puis descendit par un escalier jusqu’au rivage. Le lac s’étendait devant elle, lisse et bleu, semé comme la veille de voiles blanches qui glissaient au loin. Une brume légère voilait les lointains. Trois barques étaient amarrées près d’un promontoire. Elle chercha des yeux un gardien, mais il n’y avait personne. Alors, elle enleva ses chaussures, roula les jambes de son pantalon et détacha une barque. Elle n’eut aucun mal à le faire. Elle se mit à ramer doucement, longeant la rive. Bientôt, elle dépassa la limite du parc. Le lac était bordé de propriétés luxueuses, mais vides, comme abandonnées. Beaucoup de volets étaient fermés. Des arbres aux teintes chaudes ombrageaient le rivage.

La jeune fille s’abandonnait au plaisir de glisser sans bruit sur les eaux lisses. Le soleil déclinant dorait leur surface. Elle arriva ainsi dans une petite anse fermée par une épaisse végétation. Elle posa les rames et s’assit sur le bord de la barque, plongeant ses pieds dans l’eau. Là, au fond de cette eau glauque, presque noire, elle retrouva son image, mais hésitante, incertaine, sitôt dissoute que formée. Elle resta longtemps ainsi à se contempler, éprouvant une véritable volupté à se découvrir au fond des eaux, surgie des profondeurs comme une plante aquatique, ce moi mystérieux et lointain qui lui était pourtant si proche et si cher. Insensiblement, elle devenait captive de son reflet. Le secret de cette image éphémère et sombre la fascinait. Était-ce bien elle ? N’était-ce pas elle ? Comment pouvait-elle laisser ainsi en chaque miroir une part de soi qui lui échappait et qu’elle perdait à jamais. Elle ne pouvait se résoudre à cet abandon. Il lui fallait se posséder entièrement, se rassembler et se ressaisir parmi tous ces reflets. Elle se penchait toujours plus bas au-dessus de l’eau, comme aspirée par ses profondeurs. Une vaste paix l’envahissait, comme un enchantement.

Et soudain, tout parut s’embraser autour d’elle. Ce fut comme si le lac s’était mis à flamboyer. De hautes flammes l’entouraient, resplendissantes de lumière, mais toujours silencieuses, immense reflet embrasé du miroir des eaux. Saisie par la beauté du spectacle, elle rechercha son image, mais celle-ci se brouillait, morcelée, presque effacée par les reflets rouges. Allait-elle se perdre à jamais comme elle avait failli le faire dans Jean-Marc, serait-elle privée de son identité ? Il lui fallait à tout prix se revoir, se fondre dans ce brasier d’or et de pourpre, étreindre son reflet qui dansait avec l’eau changeante, accomplir ce jour de bonheur et d’une harmonie si parfaite, qui s’épanouissait maintenant tel un grand lys d’or. Il n’y aurait plus rien après. Seulement cette émanation d’elle-même qui l’attirait insidieusement, tendrement, qui lui tendait les bras ?
Avec la souplesse d’un linge, elle se laissa glisser et disparut dans l’eau profonde. Avec elle disparut son reflet et dans l’anse surplombée de feuillages, seule demeura l’eau noire aux reflets d’or où se jouaient les derniers feux du soleil couchant.


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