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Jacquette Reboul, nouvelle

22 septembre 2014

par Jacquette Reboul.

Oui ou non, oui et non

Il neigeait. Dans cette étendue blanche où la neige s’effondrait à chaque pas, j’attendais mon amie. Je l’attendais dans le parc. Les flocons glaçaient mon visage et brouillaient ma vue. Le voile de neige tissait des fantômes blancs où je croyais deviner tantôt d’étranges floraisons, tantôt un visage. J’allais à pas lents dans les allées recouvertes d’une épaisse couche glacée où j’enfonçais jusqu’aux chevilles. Le silence n’était rompu que par de rares craquements qui ressemblaient à des soupirs. J’avais le cœur lourd. Je craignais que mon amie ne vînt pas : elle était si fantasque ! On ne pouvait jamais prévoir son humeur, tantôt rieuse, tantôt sombre et taciturne. J’invoquais les dieux pour qu’elle parût bientôt et se montrât gaie. Mais je me sentais inquiet et le froid me faisait du bien. Il me semblait que la nature entière attendait avec moi et que cette neige mouvante versait des larmes de glace sur l’absence de l’amour.

Je la revoyais, comme en songe, fondue dans la brume de neige, notre longue liaison traversée d’orages et de soleil, les moments de bonheur, les querelles et puis cette jalousie qui la rendait ombrageuse et vindicative. Elle avait encore parfois des moments de douceur, mais j’étais désespéré. Je craignais qu’elle ne voulût mettre fin à ses jours, dans un moment d’égarement. Je la rassurais, la gâtais, mais la crainte me rongeait. Dans ce parc silencieux sous la neige où tout était d’un blanc immaculé, je redoutais que pour me punir, elle ne vînt pas. Je lui avais été infidèle, je l’avais trompée. Elle avait confiance. Elle m’aimait. J’étais coupable. Elle n’avait pas compris qu’elle resterait toujours, l’unique.

Il neigeait. J’errais dans un monde étrange et féérique où les formes changeaient, où toutes couleurs s’estompaient dans une lumière blanche. Le voile de neige tissait de mouvantes figures autour de moi, où soudain elle apparut, très pâle, enveloppée dans une fourrure blanche, mince et fantomatique telle un glaçon. Elle se tenait devant moi, silencieuse, frêle et fragile comme une floraison de neige. Je pris sa main. Elle était glacée. Je voulus la porter à mes lèvres, mais elle la retira. Nous restâmes ainsi l’un en face de l’autre sans mot dire. Son visage mouillé n’exprimait rien. Ses yeux clairs étaient vides et froids comme la glace. Je frissonnai. L’avais-je perdue ? Me punissait-elle ainsi de mon inconstance ? Nous marchâmes un moment sous les arbres. Il me semblait accompagner une ombre. J’enfonçais mes pieds dans la neige, comme dans un ventre glacé. Tout était calme. Nous aurions pu nous dire tant de choses, nous retrouver enfin l’un l’autre, mais son silence me déconcertait. Mes paroles s’élevaient lourdement et fondaient aussitôt, perdues dans cette blancheur. Je ressentais sa peine, mais ne pouvais plus rien faire pour la soulager. Elle m’en voulait et moi, cœur perfide, je perdais ce temps précieux à savourer sa pâle beauté dans ce jardin de neige, où tout fondrait bientôt aux rayons du soleil.

Puis, comme la nuit tombait, nous nous réfugiâmes dans un café qui bordait le parc. C’était une salle obscure et vide où un garçon somnolait au comptoir. Nous nous assîmes derrière une vitre toute brouillée de neige. Malgré la chaleur relative, mon amie garda ses fourrures mouillées qui se mirent à briller sous l’éclairage électrique et je remarquai alors que ses yeux pâles brillaient aussi comme de la glace fondue. Son visage était si blanc qu’il me fit peur. Je commandai du vin chaud, mais elle n’y toucha pas. Je commençai à me disculper. J’essayai de l’émouvoir, de l’apitoyer, de susciter un sourire sur ses lèvres figées. Je l’aimais plus follement que jamais et j’aurais tout donné, vraiment tout pour qu’elle me répondît. Mais elle restait muette, immobile, les yeux fixés vaguement sur moi, empreints de reproche. J’accusai ma légèreté, ma curiosité, mon excès de vie, mon égoïsme, que sais-je ? Je lui rappelai les moments de bonheur que nous avions connus ensemble. Puisqu’elle était revenue, elle ne m’en voulait pas complètement, elle était prête à pardonner. Elle parviendrait à oublier et nous nous aimerions à nouveau, sans passé, sans futur, dans le présent du temps. Je lui répétai qu’elle seule, avec sa fragilité et sa violence, pourrait me combler. Nous étions frère et sœur d’amour, deux êtres unis par la même origine et le même destin. Le feu de son corps brûlait encore le mien. Elle devait quitter ce manteau de silence, cette froideur, cette glace et me revenir, douce et tiède dans mes bras.

Mais elle ne me répondait pas. Elle m’écoutait en silence et son regard me glaçait. Était-ce bien moi par ma folle inconstance qui avait provoqué cette terrible dureté ? J’avais honte, je me sentais perdu et désespéré. Elle ne serait jamais plus à moi. Et pourtant, j’espérais encore. Elle se laisserait bien fléchir par la transparence de mes mots. Le bonheur colorerait à nouveau son visage et elle se mettrait à rire contre moi. Le vin chaud me montait à la tête. J’étais comme fou. Je parlais sans m’interrompre, faisant appel à toutes les ressources du sentiment et de l’imaginaire. Je lui promis de l’emmener dans les îles avant qu’elles ne disparaissent, sur les plages de sable blanc, ombragées de palmes et baignées du miroir des eaux. Je lui dépeignis l’ardeur du soleil et la fraîcheur des brises, le paisible silence avec les cris d’oiseaux. Je nous voyais tous deux au loin, nus, veillés par une nature luxuriante et je parlais avec tant de force que je me convainquais moi-même de la vérité de mes mots. Malgré mes efforts, elle ne me répondait toujours pas. Alors, brisé par l’irréparable, je commençai à lui faire des reproches, je l’accusai d’être rancunière, monolithique, incapable de mansuétude et tout simplement de bonté.

Alors elle se leva. Je payai et nous sortîmes. Il neigeait toujours. Nous remontâmes la rue, enfonçant dans la neige. Je ne voulais pas la quitter, je la pressai de rester avec moi pour partager ma vie. Elle ne me répondait pas et à un moment, je crus distinguer des larmes dans ses yeux. Ou peut-être était-ce seulement des flocons de neige ? Je me sentais le cœur serré et plein d’angoisse. Elle me rejetait à ma solitude. Elle n’était revenue que pour me tourmenter. Et pourtant, j’avais besoin de sa présence, je la préférais encore muette qu’absente. Elle m’était indispensable. Elle m’enivrait comme le piquant de cette neige ou le vin chaud.

Je voulus la saisir pour l’embrasser. Mais alors comme si elle était de neige, elle fondit et disparut. Il n’y avait plus que le vide de la nuit autour de moi et le mouvant tissu de flocons. Je restai frappé de stupeur, la cherchai en vain. Elle allait revenir, elle se plaisait à me faire languir, elle se jouait de moi. Quelle cruauté en cœur pur et quelle perfidie ! Certes, elle s’était bien vengée de ses tourments.

J’attendais immobile, mais elle ne revint pas. J’étais glacé jusqu’au cœur. Quelle triste nuit ! Je me dirigeais lentement vers son domicile. Arrivé devant l’immeuble, je contemplai ses fenêtres, elles étaient closes et noires, deux cercueils. Et dire que derrière ces vitres sombres, nous avions été si heureux ! J’entrai dans le hall et sonnai à la loge du gardien. Il ouvrit la porte avec réticence et me dévisagea d’un air revêche. À cet instant, je méprisais ce Cerbère, mais j’avais besoin de lui. Je lui demandai d’une voix blanche :

— Savez-vous où elle est ? Je la cherche en vain.
Il me regarda avec impatience et me répondit brièvement :
— Vous le savez bien Monsieur. Il y a trois ans qu’elle s’est tuée.
Puis il referma la porte. Je sortis avec peine. J’avais le cœur broyé. C’était moi maintenant le fantôme de neige, le fantôme de notre amour. Je l’avais perdue par ma faute. J’avais commis l’irréparable. C’était trop tard. Le cœur froid et vide, les membres rompus, j’avançai sur l’épais tapis qui étouffait mes pas. J’errais ainsi solitaire, désespéré et j’aurais voulus moi aussi me fondre à jamais dans ce tissu de flocons.



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