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Jacques Sicard, prose

29 avril 2012

par Jacques Sicard

L’Apollonide
souvenirs de la maison close
de Bertrand Bonello

L’Apollonide – lieu qui étymologiquement guérit toutes les blessures (cela qui n’est pas une propriété du monde, grand pourvoyeur de toutes les blessures) et qui, toujours étymologiquement, par dérive sémantique, fait périr, met un point final (cela qui n’est pas une propriété de la matière mondaine, au sein du cadavre toujours travaillant à l’éternel changement, l’infinie métamorphose).

Un bordel peut-il être un tel lieu ? Oui, parce qu’il est celui d’une dissociation comparable. Laquelle ? Le sexe n’y est plus le rapport de l’homme à son corps. Par la tarification et la brutalité qu’elle entraîne, par la beauté émolliente qui les accompagne l’une et l’autre, par la maison close où tout se passe en pure perte et qui n’est pas la chambre commune favorisant la procréation et l’identification des progénitures.

Ce vide nouveau laissé par le sexe tarifé entre l’homme et son corps, qu’est-ce qui l’occupe ? Cette vacance inédite, qu’est-ce qui la hante ? A.p.o.l.l.o.n.i.d.e. . La lettre, les lettres, chacune des lettres balsamiques et nihilistes qui composent Apollonide. Elles parlent aux murs qu’elles érigent en leur parlant. Elles parlent aux murs. On n’a pas trouvé mieux pour s’endormir.

Les Hautes solitudes
de Philippe Garrel

Le visage de Jean Seberg, non pas lorsque portraituré, et c’est si souvent. Et souvent si beau. Quand, par exemple, la valeur éteinte de la lumière, la tonalité trotte-menue des nuances monochromes et la saturation basse où transparaît le poil du coton blanc qui sert de support à l’écran, nous suggèrent, pour elle seule et ses traits, en dépit du ridicule qu’on leur prête, le fragile langage bébé dont usent les amoureux et les baisers de toute l’âme qui volent à son secours.

Pourtant, le visage de Jean Seberg, non pas lorsque portraituré, mais le visage de Jean Seberg lorsque accompagné, lorsque suivi à hauteur vertueuse de ses pommettes. Alors, comme le long d’une haie de ronces – une mûre, rouge. De cette couleur au-delà du noir ou l’absolu du noir qu’est le rouge. Mûre, dont la rayonnante exception n’admet que la main d’un tiers pour la cueillir. Bienheureuse procuration. Si c’était possible. De regarder à la place de vivre.

La Taupe
de Tomas Alfredson

La Taupe de Tomas Alfredson ne vaut que pour son atmosphère poussiéreuse que sécrètent les personnages qui la respirent. Personnages tels que des sculptures de sombres grains lentement érodées par un dur rayonnement intérieur. Et dont l’univers est la condensation éphémère de leur effritement.

Le film exploite la belle idée de la Génèse : que l’homme est poussière et que la poussière retourne à la terre, selon ce qu’elle était. Celui-ci ne se décompose pas, il se délite comme du vieux papier ; ne pourrit pas, mais se désagrège comme des piments mis à sécher. Au lisier des écoulements, se substitue la pelle qui recueille les miettes.

Il tombe en poussière de son vivant et chaque instant, indépendamment de son contenu, en est l’urne. Même l’économie protectionniste de la pensée dépose après elle ses invisibles poussiers. Dépôts, dont la tonalité générale oscille entre le bistre et la pomme blette, qui inaugurent le règne du particulaire. Le vent les soulève en nébuleuse de débris et les modèle en objets de monde. Une nature et une culture mirageuses qu’éclaire une espèce de rayonnement fossile. Un fond de lumière diffuse où se découpent et s’agitent, tantôt cherchant la fée de leur jeunesse, tantôt piquant où pique le Diable, avant le coup de balai final, les ombres friables des pauvres diables.


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