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Jacques Sicard, prose

26 septembre 2010

par Jacques Sicard

Les Yeux sans visage
de Georges Franju

Les yeux étaient là avant le crâne. L’os est un morceau refroidi d’iris.

Orbites, mandibule, pommettes, nasal, temporaux, front, occiput, voûte ont pris tour à tour consistance sur l’horizon du regard. Le crâne s’est formé à la limite du champ des yeux. Ce qui lui donnerait un air de maison japonaise traditionnelle, qui se construit par ajout, à partir d’une seule pièce – si la pièce ici n’était une image.

Et la peau du visage, aussi, est née du cercle scopique. Raison sans doute qui donne à toute peau d’origine l’allure d’un greffon, rejetable à merci. Que l’on se mît en quête de ce que l’on peut supporter, et qu’on ne trouvât rien : alors, le masque. Et sous l’usure du papier mâché, la peau imaginaire qui vieillit réellement. Sous le loup usé, des yeux de loup.

Des yeux de loup. Mais laissons les yeux d’affût ou de piège à ceux qui ne sont pas nés d’eux. Préférence à l’incandescence du regard d’un Lucifer de second ordre, ange perplexe quant à l’usage à faire de la lumière lupine qu’il porte – et si sur elle il rabattait en abat-jour ses ailes ?

La Bocca del lupo
de Pietro Marcello

La gueule du loup. Port de Gênes. Soit n’importe où. La main-navette qui ramende les filets de peine ; le goût dans la bouche à ne savoir s’il vient du sang ou des tôles martelées au fond des bassins ; l’ombre portée des navires sur cales qui fait au marneur une tête lupine sur les parois de béton ; le sexe dont on change pour savoir si chez l’autre jouir/déjouir comporte moins de souffrance animale ; les ruelles étroites afin que jamais les corps n’oublient qu’elles sont faites à leur image préhumaine d’ouvrier ; et puis de l’amour, du bel amour alexandrin – car il ne faut jamais sous-estimer l’importance des pots-de-vin. Mais enfin, tranchant sur tout ce noir, une variété d’images qui démentent superbement que rien ni « personne ne témoigne pour le témoin ».

La gueule du loup n’offre pour refuge que la carie d’une de ses dents. Se faire caverne de la cavité qui la détruit. Oui, migrer en douce au creux du chicot où la bête a mal. Il n’y a pas d’autre choix. La sanie dessinant le contour d’une histoire sans troubadour. Mais nul n’a besoin de chanson. Les sentines humides et grasses, qui régurgitent la mer, sont traîtres à la main qui cherche à saisir l’arme – seul vrai besoin : le couteau du voyou, c’est-à-dire l’eustache de Bonnot.

Tournée
de Mathieu Amalric

Une tournée est un voyage qui étymologiquement suppose de ne jamais passer par un centre – une tournée est périphérique, c’est une version terrestre/intérieure du cabotage maritime – si tout centre accouple l’idiotie d’un art vivant à la brutalité d’un travail mort, la périphérie table sur la force centrifuge pour ne pas être le troisième terme de ce couple.

Partir en tournée est une fuite en avant – mais dans le wagon de queue d’un train où pour le voyageur défile ce qui a déjà été vu – une manière de surplace – composé d’une scène dont le principe est la confiance acccordée aux voiles qui dissimulent – le voilé n’ayant de cesse de lorgner du côté des coulisses par où l’on sort – quand pour lui le moment et le lieu privilégiés sont le fauteuil d’orchestre, après la représentation, sous les veilleuses – se tenir là, en ce point encalminé, c’est faire le minimum qu’on puisse – à savoir un dialogue de soi à soi, une ventriloquie malaimable : – Comment ça va ? – Toujours pareil. – C’est déjà pas si mal.



Le Vent
de Victor Sjöström

Brève histoire d’un arrêt, selon deux vitesses cinématographiques, sous le double signe du sable et du vent.

Vivre au rythme ralenti de 48 images/seconde, dans l’écoulement de vingt-quatre heures, ne fera jamais un jour – temps ensablé comme est suspendue, dans la réalité, la feuille morte à la branche du platane désormais recouvert d’un feuillage de moineaux (l’autre, le saisonnier, le vent l’a fait choir, l’ont balayé les chômeurs municipaux).

Une tempête de sable filmée 18 images/seconde n’a pas le temps de former des dunes. Une femme, dans la tempête accélérée, enterre-t-elle le cadavre d’un homme dans le sable comme le veut l’histoire contée par Victor Sjöström, ou en renvoie-t-elle les grains durs dans le vent avant qu’ils ne se déposent et ne lèvent des châteaux avec des seaux ou des tombes avec des pelles, les retourne-t-elle à la rose pour que jamais ils ne soient convertis en ponts et chaussées ni en poussière spirituelle prête à reprendre souffle et chagrin ?

The Killer Inside Me
de Michael Winterbottom

La chambre dite « sourde » de l’acoustique, qui absorbe les ondes sonores, mais dont le matériau isolant serait constitué d’un film abrasif : c’est la voix de l’acteur Casey Affleck. Venue d’un recoin du cerveau – avec l’air fâché d’arriver à une oreille. Traînante, ventriloque, schizoïde – quand il n’est addition d’adjectifs que pour aboutir à la somme nulle d’un maigre filet de sons entre les dents serrées.

Le déchant de la voix avant tout chant, le déceptif de son grain dans le bourgeon du mot. Par-delà la fatigue et l’ennui, voix de noire vacance : ce que la quiétude doit au cynisme et ce que la solitude doit au nihilisme.

« Le désert s’agrandit – malheur à celui qui recèle un désert. » (Nietzsche). Mais, aujourd’hui, ne serait-ce pas mieux ou plus juste de dire : Le désert s’amenuise – malheur à celui qui recèle une foule ? Et dans la voix soufflée, la conviction hautaine de qui a réglé pour soi le problème.


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