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Jacques Sicard : prose

26 avril 2010

par Jacques Sicard

Hiroshige



Neige de nuit – C’est le propre de cette estampe nocturne sous la neige : sa moindre réalité vient de sa perspective trop parfaite. Les sept plans qui composent la profondeur de la scène vivante, paraissent l’agencement théâtral de décors figurés – que ne relierait aucun praticable. On perçoit le jeu ou la béance entre les panneaux de maisons, d’arbres et de monts à travers l’haleine noire qui s’en exhale et les teinte par leurs fondations, leurs racines, leurs bases. La nuit ne tombe, elle monte ; la neige ne floconne, elle exsude des surfaces. Elle suinte des trois paires de pieds paysans qui se hâtent sous traditionnels chapeaux de paille coniques et manteaux de papier froissé. Le beau mensonge de leurs dos ronds où poussent des cristaux de neige, le beau mensonge de tout cela.

Paysage sous la neige – Une estampe, qui n’est pas tout à fait le fruit du hasard, présente le même intérêt que le montage cinématographique. Le prix de celui-ci réside dans ce qui disparaît par le raccord ou la collure : ce qui a été filmé, mais dont on n’a pas voulu ; ce qui n’a pas été filmé, par surcroît de lucidité ou suivant la pente d’un aveuglement.
De même, ce qu’expulse de déchets le cadre très codifié d’une gravure. A fortiori lorsqu’il s’agit d’un paysage sous la neige ; blanc, noir et rouge (les deux faces de la pensée et l’émotion), vieille triade colorée qui force la modestie.
Le bel abrégé qui en résulte, le paradoxal effet de lenteur qui s’ensuit où le souffle gardé fait la nique à l’économie et ne se garde que parce qu’il n’y a rien d’autre à faire.

Couple de cailles avec coquelicots – Le coquelicot serait-il l’ombrelle des ces cailles amoureuses ? Ou leurs routes en hauteur depuis qu’inondé d’une lumière sans espoir de nuit, le ciel n’est plus sûr et les blés coupés ?
Plus ronde et plus petite la terre qu’elles ne l’eussent cru, et avec un bord, et profond l’abîme au-delà gardé par la malebête du bleu.
Et s’y l’une des deux, rieuse, y penche son brun-orangé, c’est que peut-être elle croit qu’il s’agit de la roue d’un moulin à eau, où sautiller d’une aube l’autre.
La seconde, sous le réverbère de ce pavot qui ferait également office d’horloge, plus lucide, attend sans doute l’heure de leur envol à gauche vers la calligraphie de leur émoi.




Pleine lune à Mimeguri
– Lune – comme une lente décoloration de la nuit, ce vieux suppôt des jours – pas la splendeur du ciel en flammes, mais un embrasement fade, si pourtant absolu, étendu à tout l’espace – qui laisse peu espérer que par ces braises tièdes le monde ne cesse de courir à sa perte – un feu mûr qui coule, un mouvement vertical qui descend : sous la lune, une île, deux lignes de joncs, une barque, enfin un trait dans l’eau dorée : est-ce un pieu d’amarrage ? le mât d’une épave ? une épée ? un papyrus ? le trait d’une plume ? – même d’une peinture sur soie, ce serait trop facile que la dernière touche fût une écriture, autrement dit, un mythe – pourtant, l’obscurité passe sous la rousseur de l’astre qui l’occulte totalement – une éclipse inversée, l’empire d’un jaune éteint : l’Eldorado.

***

Yoshitoshi

Retour de la nuit / avec augmentation d’éclat / de la lune d’été – Pleine lune / avec à vrilles de liserons / pour jeune morte en gris. L’astre à quoi s’accroche la plante grimpante, chacun sur son plan respectif, à la fois avec l’assurance de ce qui est et la promesse de ce qui pourrait être : une manière d’échelle de Jacob. Oui, une porte du Ciel pour la silhouette à demi ensablée, qui n’appartient même plus à ce premier plan où elle apparaît. Mais son visage en amorce et de profil, sa légère inclinaison, l’écran d’une mèche de cheveux frontale, un air de mauvaise volonté, tout cela qui suggère une hésitation, indique un détour. Absence de foi ou nostalgie des bibelots d’ici-bas ? Alentour, la nuit est comme l’émanation de sa monochromie ; et cette zone grise, qui est à ce moment la chair de l’estampe, n’a plus le sens d’immonde confusion qu’avec raison lui a donné l’Histoire ; elle est temps de pose, l’odeur de cire de l’armoire où sur les cintres repose enfin l’incroyable variété des peaux qu’il fallut endosser.

Anekata envie les moineaux – Quitte cette volée de moineaux stupides, car autant demander à ton âme le vol vers l’île de la Tranquillité avec une aile cassée, pourrait-on suggérer à ce personnage tapi.
N’oublie pas que l’alliance du jaune et du vert servit jadis à vêtir les diables et que, pour l’avoir enseigné, ils en savent long sur l’illusion du chant des oiseaux, toi qui les observe à l’abri d’un arbuste dont l’ombre verte des feuilles et les jaunes pétales fripés déteignent peu à peu sur ta peau.
Ne cherche pas ta liberté du côté des volières, regarde ton manteau noir, pas l’étourneau, regarde la place qu’il n’occupe pas sur l’estampe, malgré l’importance de son éploiement matériel, malgré la densité et la lumière de son armure – toute couleur a-t-on dit est obscure, mais de l’instant où le noir n’en fut plus une, sa liberté excéda sa licence prise à l’égard de la plume du bréchet comme de la plume du bénédictin : il devint l’incompté.

***

Singularités d’une jeune fille blonde
de Manoel de Oliveira

Un portrait n’est pas un visage. Seul est le portrait, populeux est le visage.
Un portrait de peinture est au visage nature ce que l’égoïsme des fleurs est à la compassion humaine, ce que la tranquillité des fous qui se croient morts est à l’agitation dite salutaire du travail et des passions.
Le premier, par un acte de pensée, ne va pas au-delà du riche aplat de son coloris (si l’art illusionniste anime les lèvres de la figure, elles n’ont d’interlocuteur que leurs inaudibles phrases closes ; grand ouvert, l’œil est une perception sans objet), le second cherche mécaniquement des yeux la profondeur des yeux frères où fonder une histoire commune, même si toujours cruelle.
La singularité de cette jeune fille blonde, femme au portrait à la noirceur langienne, tient dans ce qu’elle partage avec le gardeur de troupeau de l’hétéronyme païen de Pessoa, Alberto Caeiro, dont Oliveira cite quelques vers : une souveraine autosuffisance – mais fragile, que le moindre commerce vivant réduit à un automate débandé.

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Les Herbes folles
d’Alain Resnais

Le caractère chinois : ts’ao signifie littéralement : herbe, puis, par dérivation : cahier. Ces Herbes folles valent-elles pour « Cahiers fous » ? Le chiendent serait-il devenu pensif ? Et non pas la folie édentée, mais le pluriel sauvage de celle-ci, les folies qui font pousser des mains au sommet du crâne plutôt qu’au bout des bras : l’insouciance, la paresse, le gré du vent – Herbes folles  : « Cahiers des heures oisives » ? L’avoine littéraire, l’éleusine réflexive, mais bordées de coquelicots ? Inquiétante « feuilles d’herbe » que nous compose Resnais : il souffle sur sa poignée de vies romanesques comme sur l’aigrette du pissenlit et n’en sème rien. L’oisiveté dont le mode électif est le conditionnel, devenu entre ses mains melvilliennes de plus en plus suspensif : entre les bras ballants de ces pages-images, nous nous serions bien aimés, nous penserions à l’après avec une grande peine, bien que la peur ni le jeu ne nous agitassent plus.

Les Herbes folles
d’Alain Resnais

Une parenthèse ante mortem qui s’ouvre sur la trotteuse d’une montre en passe de s’arrêter et se ferme sur le crash d’un avion.
Dans ce temps non-compté, une de ces histoires qui n’organisent pas le pessimisme, autrement dit ne le socialisent pas.
Histoire d’un buisson épineux de vieilles rides et d’une toison folle, d’un rouge fauve. Histoire d’un paranoïaque et d’une luciole. Soit d’un récit obsessionnellement intérieur d’états naturellement extérieurs et d’une lueur qui, faute d’avoir l’intériorité d’une flamme, a tout le dehors de la nuit.
Absence de synchronie qui rythme depuis toujours le moment amoureux, à ceci près que chez Resnais il ne fait pas roman, parce que l’asymétrie il ne la doit qu’au pays follet qui est le sien – pas de commerce, de là son côté répulsif, mal aimable.
Et l’impression qu’il laisse d’avoir deux heures durant été confronté, par faux-raccords, à un regard caméra qui traverse le corps spectateur, notre corps adoré, corps devenu culte, corps idéologique, comme un neutrino peut traverser toute la Terre sans rien voir.


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