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Jacques Sicard : prose

30 septembre 2009

par Jacques Sicard


Muriel
d’Alain Resnais

Sur ce photogramme, Hélène, l’antiquaire de Muriel, a les yeux levés vers le plafond de son appartement dont elle essuie les plâtres depuis des années. Est-ce sa perruque, empruntée à l’une de ses marottes, qui lui tire la tête en arrière, casse le cou, fait grimacer le modelé de son visage ? Ce serait plutôt une chance que cette association de la grâce et du postiche.

La peau de la Fée des Lilas avec les cheveux de Tartine Mariol, l’aïeule graphique ; la figure de deux amants sur un banc, chacun mourant dans l’autre et parlant par ses lèvres, que surmonte la minivague d’une employée de bureau de l’Office des Assurances Ouvrières contre les Accidents ; une juvénile mine que coiffe le pendant capillaire d’une aryhtmie nocturne qui prémature le vieillissement – voilà comment, par un montage visagier qui a un effet de collapsus temporel, les traits deviennent une face digne d’une estampe ; voilà comment les traits deviennent une face qui se ferme aux foules, aux fleurs, à l’âme qu’on dit habiter le visage ; comment ils ne nous obligent à rien que le minimum : de leur apparence entre deux maux, être le spectateur, le compagnon de seuil.

Estampe de Yoshitoshi Tsukioka

Retour de la nuit / avec augmentation d’éclat / de la lune d’été – Pleine lune / avec à vrilles de liserons / pour jeune morte en gris. L’astre à quoi s’accroche la plante grimpante, chacun sur son plan respectif, à la fois avec l’assurance de ce qui est et la promesse de ce qui pourrait être : une manière d’échelle de Jacob. Oui, une porte du Ciel pour la silhouette à demi ensablée, qui n’appartient même plus à ce premier plan où elle apparaît. Mais son visage en amorce et de profil, sa légère inclinaison, l’écran d’une mèche de cheveux frontale, un air de mauvaise volonté, tout cela qui suggère une hésitation, indique un détour. Absence de foi ou nostalgie des bibelots d’ici-bas ? Alentour, la nuit est comme l’émanation de sa monochromie ; et cette zone grise, qui est à ce moment la chair de l’estampe, n’a plus le sens d’immonde confusion qu’avec raison lui a donné l’Histoire ; elle est temps de pose, l’odeur de cire de l’armoire où sur les cintres repose enfin l’incroyable variété des peaux qu’il fallut endosser.

Estampe de Yoshitoshi Tsukioka


Anekata envie les moineaux
– Quitte cette volée de moineaux stupides, car autant demander à ton âme le vol vers l’île de la Tranquillité avec une aile cassée, pourrait-on suggérer à ce personnage tapi.
N’oublie pas que l’alliance du jaune et du vert servit jadis à vêtir les diables et que, pour l’avoir enseigné, ils en savent long sur l’illusion du chant des oiseaux, toi qui les observe à l’abri d’un arbuste dont l’ombre verte des feuilles et les jaunes pétales fripés déteignent peu à peu sur ta peau.
Ne cherche pas ta liberté du côté des volières, regarde ton manteau noir, pas l’étourneau, regarde la place qu’il n’occupe pas sur l’estampe, malgré l’importance de son éploiement matériel, malgré la densité et la lumière de son armure – toute couleur a-t-on dit est obscure, mais de l’instant où le noir n’en fut plus une, sa liberté excéda sa licence prise à l’égard de la plume du bréchet comme de la plume du bénédictin : il devint l’incompté.


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