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Jacques Eladan, par Bernard Grasset

26 septembre 2010

par Bernard M.-J. Grasset

Jacques Éladan, Poètes juifs de langue française. Paris : Courcelles Publishing, 2009.

Ce beau travail d’anthologie, très attachant, constitue l’entière refonte de l’ouvrage paru en 1922 aux Éditions Noël Blandin sous le même titre. Il s’en dégage une véritable harmonie qui prend sa source dans la justesse avec laquelle sont présentés les auteurs, la qualité du choix des poèmes (on aimerait qu’il y en eût davantage pour les auteurs qu’on apprécie particulièrement mais c’est aussi le rôle d’une anthologie d’appeler à découvrir), l’humanisme poétique tissant un lien invisible entre les pages, l’ouverture de cœur et d’esprit.
Dans son Introduction, Jacques Éladan évoque la volonté des poètes juifs de langue française de « concilier toujours le singulier et l’universel ». Ils ont œuvré à partir d’un double héritage culturel, cherchant l’accord entre francité et judéité. Passionnés par une langue aux vertus si différentes de l’hébreu, « ils ont voulu enrichir la vaste symphonie de la poésie française ».
Un ou deux poèmes illustrent la présentation bio-bibliographique des auteurs [1]. On retrouve dans cette anthologie des noms connus mais aussi d’autres qui, l’étant moins, méritent tout autant d’être lus. « Je suis juif, parce qu’en tous lieux où pleure / une souffrance, le Juif pleure » affirme Edmond Fleg qui, adolescent, fut bouleversé par la lecture du Nouveau Testament avant de retrouver ses sources juives. Benjamin Fondane, qui avait été très marqué par sa rencontre avec le philosophe Léon Chestov et qui mourra gazé à Auschwitz en 1944, témoigne, sensible au visage de l’humain, de son attente : « Un jour viendra, c’est sûr, de la soif apaisée ». Bruno Durocher qui, après avoir reçu une éducation chrétienne et découvert sa judéité à quinze ans, deviendra l’ami de Karol Wotzyla, sera déporté à Mauthausen et créera en 1950 la maison d’édition Caractères, appelle avec ardeur à accueillir la profondeur : « tournez-vous vers l’autre côté de l’existence / où la paix du Saint Béni soit-il seule existe ». Nicole Gdalia, son épouse qui s’est intéressée à l’histoire de l’art et des religions, souligne la dignité de la vocation poétique : « et le poète aura le timbre du prophète ». Claude Vigée, d’origine alsacienne, ancien résistant, universitaire, auteur d’une œuvre importante, s’attache à défendre les forces de renouveau de la vie : « Au tréfonds de cet hiver, pour qui sait l’écouter un instant, chante le rouge-gorge perché entre les fleurs blanches, dans l’amandier invisible. » L’auteur de cette anthologie, Jacques Éladan, dont on apprend qu’il fut l’élève d’Emmanuel Lévinas, reçut une formation en Lettres modernes et hébraïques et soutint une thèse sur Victor Hugo et les prophètes bibliques. Son poème Espoir synthétise en quelque sorte l’esprit qui a guidé son travail anthologique : « Comme l’aurore éloigne la nuit / la liesse estompera la détresse / afin que s’ouvrent les écluses / de la fraternité rêvée. »
J’aurais pu citer aussi Max Jacob, l’auteur des Poèmes de Morven le Gaëlique, qui eut comme une vision du Christ à l’automne 1909, vécut à Saint Benoît sur Loire et mourut à Drancy à la fin de l’hiver 1944, Alain Suied, créateur d’« une œuvre poético-métaphysique originale », Henri Meschonnic, spécialiste du rythme, qui aspire à « envelopper[r] tout ce qui vit / dans un châle de prière », Charles Dobzynski, auteur d’une Anthologie de la poésie yiddish, Armand Olivennes, psychiatre et auteur entre autre du Chandelier des mots… D’autres noms auraient pu figurer dans cette anthologie. Je voudrais terminer par trois poètes que j’ai été heureux de découvrir grâce au patient travail de Jacques Éladan. Pierre Créange, qui sera déporté à Auschwitz avec son épouse, écrivait en 1932 : « Étends cet amour immense / à tous les êtres qui aiment et qui pensent, / et tu verras un jour les hommes, pacifiés ». D’Irène Kanfer, disparue en 2002, Jacques Éladan nous donne à lire le beau poème Jérusalem (« Ton nom chante comme un soleil / Que la nuit point n’oublie… »). Quant à Judith Maarek qui « a redécouvert les racines profondes de son être juif en écoutant une personne (rentrée après dans les Ordres) chanter des psaumes en hébreu », son poème Chabbat, rempli de lumière intérieure, constitue une vraie réussite : « (…) / Un rayon d’or allume / Le pain, le vin. / (…) / Veilleuses silencieuses, / Les étoiles paraissent. / Les chants sacrés s’élèvent / Des maisons de prières. / (…) ».
Le fil directeur de ce livre très riche et passionnant, souvent poignant, ouvert à l’espérance, de Jacques Éladan me semble résider en un double sens, le sens de l’humain et le sens du sacré. Sans doute la poésie n’est-elle jamais aussi profonde que lorsqu’elle se rapproche de la prière en puisant au cœur même de l’être humain. Laissons à Gilles Zenou, auteur d’études remarquées sur Benjamin Fondane, Martin Buber, le soin de conclure par des vers du poème–prière, Seigneur donne-moi la paix : « Seigneur, donne-moi la paix de ceux qui n’ont pour / sanctuaire / que le souvenir, / (…) / Donne-moi la simplicité de ceux qui n’ont jamais trahi / Et peuplent le royaume d’enfance et de clarté. »

Notes

[1A part quelques poètes du XIXe siècle au début de l’ouvrage, ce sont des poètes du XXe siècle qui sont évoqués.


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