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Jacques Ancet, par Nelly Carnet

23 avril 2016

par Nelly Carnet

Jacques Ancet, Les livres et la vie, peintures d’André-Pierre Arnal, St Jean-La-Bussière : Editions Centrifuges, 2015.


Les livres et la vie se présente comme une autobiographie de la création, c’est-à-dire un retour sur une vie rythmée par la lecture, la traduction et la production personnelle. Ce livre intéressera surtout celui qui a déjà une approche de la création de Jacques Ancet. Dès les premières pages, celui-ci fixe ce qui fut essentiel à sa formation : quatre poèmes d’auteurs retenus au cours de sa jeunesse ayant tous « affaire avec la nuit, avec l’immensité obscure, avec la vie et la mort ». Ce qui fait dire à l’écrivain que « la poésie, pour commencer, ce serait peut-être cela : cet affrontement rythmique au mystère de l’existence, une manière par le langage, de donner forme à l’angoisse de vivre ». (Cette phrase pourrait être présentée comme citation de réflexion aux jeunes étudiants de lettres en mal d’existence). Dans cet essai, Jacques Ancet retrace son apprentissage de la poésie à travers les poètes les plus connus et les plus scolaires pour glisser, progressivement et plus tardivement, vers la découverte de la poésie contemporaine et l’édition de ses propres textes. L’évolution de sa création est analysée dans ses moindres détails jusqu’aux libertés prises par rapport à une tradition ancrée dans sa propre famille. Cernuda, Follain, Paz, Réda, Ponge, Malrieu, Jaccottet marquent ses influences pour aboutir à une écriture simplifiée et de moins en moins rhétorique. Jacques Ancet note des tournants décisifs dans sa création. 1973, par exemple, est perçu comme l’année où il se dirige d’un pas ferme vers « l’écriture du prosaïque et du quotidien » s’écartant de « l’esthétique du beau et de l’image ». Il s’agit alors d’écrire la vie dans l’instant et ses manifestations les plus insignifiantes mais bien réelles. Ancet se laisse investir par le lieu où il demeure, porte une attention extrême à ce qui l’entoure, à ce qui est regardé et à ce que ce regardé provoque en soi et dans la pensée. Ainsi, définit-il ses écrits comme une « poétisation du prosaïque : roman poème ou mieux poème romanesque ». C’est alors « une certaine mise en œuvre de la temporalité » qui permet de différencier le roman du poème, « parole de l’ici et du maintenant » liée à « l’énergie » et à « la force du langage ».

Dans les années quatre-vingt, auscultant ses évolutions, ses doutes, ses difficultés ou facilités à créer et les diverses formes de son écriture, Ancet en vient à pratiquer de manière itérative les formes fixes impaires. Nous avons là « un effet retour du traduire sur l’écriture ». L’influence des auteurs qu’il traduit est en effet frappante. Le livre insiste sur les productions poétiques où la symétrie numérale gagne du terrain. Le recueil élégiaque diptyque avec une ombre est composé de vingt-sept poèmes de neuvains énéasyllabiques et de neuf sections de neuf poèmes énéasyllabiques. Ecrit suite à la disparition de proches, le chiffre neuf est celui du deuil pour mieux s’inscrire dans un renouveau. L’auteur écrit ce qui semble s’imposer à lui et glisser dans la voix dans le cadre de rituels tel qu’écrire après dîner comme pour raconter une histoire à un enfant afin qu’il s’endorme dans un temps silencieux et paisible. Tout comme dans les quatre représentations picturales d’André-Pierre Arnal, l’on suit Jacques Ancet dans les sinuosités de la création, ses méandres, ses voies, ses évolutions. Chaque livre voit le jour avec les mots et leurs entre-deux qui les éclairent pour dire l’infime de la réalité. Que reste-t-il du poème pour Ancet et le lecteur ? : « quelque chose comme le bruit de la mer ».


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