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Jacques Ancet, par Nelly Carnet

26 septembre 2011

par Nelly Carnet

Jacques Ancet, Portrait d’une ombre.
Alireza Rôshan, jusqu’à toi combien de poèmes.
Porchia, Voix éparses.
Toulouse : Erès, 2011.



Les éditions de sciences humaines érès se sont lancés dans une collection alliant deux termes, poésie et psychologie, avec Po&psy, car les poètes nous révèlent à nous-mêmes. Le format permet de glisser le livre dans une poche tout comme son prix unique. On obtiendrait presque « le petit futé » de la poésie avec, à chaque fois, une présentation différente dans des coffrets en forme d’enveloppe à déplier pour atteindre l’objet précieux : feuillets libres, reliés ou en lanières… Le livre devient une surprise. Ancet, Porchia ou un jeune poète iranien, Rôshan déjà très connu dans son pays par le biais du net ont cette chance de trouver voix chez cet éditeur.

Avec Portrait d’une ombre, le revoilà, l’arbre des saisons auquel Jacques Ancet avait consacré tout un récit en 2002. Huit brefs textes composent les six ensembles prônés par des dessins d’Alexandre Hollan d’un des arbres les plus puissants qui soit : le chêne. Une passion commune pour un poète et un praticien s’exprime autour d’un même motif qui accroche le regard, « raye l’iris d’un raie de lumière ». L’arbre est si proche de l’être humain dans sa posture de trait d’union entre la terre et le ciel, des racines et une tête… Des phrases miment le mouvement des feuilles dans l’arbre avec leur brièveté et leur simplicité. Une voix de l’arbre se dessine. Un arbre remue autour de soi jusque dans le quotidien de chacun. Faut-il être poète ou artiste pour s’en rendre compte ? Sont-ils les médiateurs et les traducteurs de l’invisible ? De lui, de ce vide, « un long silence, « un rien sonore », se dégage.

On croyait que les poètes de l’amour avaient presque disparu de la surface de la terre. Faut-il qu’une parole nous vienne d’un pays de l’Orient pour imaginer que le sentiment exalte encore la langue non sans souffrance ? « le poème / s’il me vient / cela veut dire / que ma belle n’est pas venue », nous dit Alireza Rôshan dans jusqu’à toi combien de poèmes. L’écriture st liée à l’absence de l’autre. La présence ôte tout besoin de rejoindre l’expérience solitaire de l’espace scriptural. Le poète fait revivre dans la souffrance de la perte l’amour qui le maintient en vie. La détresse amoureuse est encore plus aigue lorsque l’on vit dans un pays chaotique. A une des trois questions posées par les traducteurs, Hashemi et Nasser, Rôshan répond que « dans les périodes de bouleversement, on va chercher la poésie. On se réfugie dans la poésie qui propose d’autres mots ». D’autres mots, la France, comme tous les pays dont la modernité a dépassé son seuil d’humanité, en aurait besoin. Mais certains prennent soin de ne pas les laisser s’exprimer. Des mots d’amour contre les mots du mercantilisme, du profit à tout va, du mensonge et de la manipulation à tout niveau de la société et sans aucune honte. De la profondeur contre la surface, du regard contre la fuite, de la lenteur contre la perte de soi… « ta beauté / est comme la lune / pour te voir / il faut veiller ». « j’ai la poésie / j’ai la souffrance / j’ai la séparation / je ne t’ai pas, toi / voilà ce que signifie avoir ». Le poète nous offre des feuillets détachés à l’amour et à celle qui l’inspire, « mer » et « nuit ». « jusqu’à toi / combien de poèmes / encore ». Dans le manque, l’amour est le fil conducteur, mais chaque feuillet, chaque poème, si bref, se lit en un seul souffle. « la solitude / ce n’et pas compliqué / c’est boire du thé / et c’est pleurer / en proie à la séparation ». Son amour parti, il l’attend, triste mais créatif. « elle m’a enflammé / et de moi / s’est détournée / pour ne pas brûler ». Entre passé et avenir, partir et revenir, le présent du poème vient occuper l’espace libre. Fermé au monde, ouvert à la perte, les yeux du poète ont besoin de l’aimée. Avec Rôshan, on retrouve la simplicité du discours amoureux, beau comme « l’amor ». « chaque poème / est un vide / sur la peau de mon âme / vestige de l’instant passé / moi avec le poème / je vieillis avec toi ».

La profondeur et l’amour se retrouvent dans le livre de Porchia traduit par Danièle Faugeras, cette fois-ci sous le titre Voix éparses, car c’est un choix de fragments qui nous est proposé. Une présentation très originale nous oblige presque à déplier le livre en trois pans et à les lire les uns après les autres. Il n’est pas aisé de parler de maximes, car après elles, plus rien à redire. La sentence sonne son glas mais n’empêche pas la pensée du lecteur à s’ouvrir au contact de certains fragments. L’on peut en donner quelques uns ici faisant partie entière de sa vie ainsi que Porchia l’écrivait à la fin de son œuvre, « mon livre est presque une biographie ». « La vérité a très peu d’amis et le très peu d’amis qu’elle a sont suicidaires » fait écho à celui-ci, plus terrifiant encore, « combien, fatigués de mentir, se suicident à la première vérité venue. » La profondeur s’inscrit souvent dans la simplicité. Pour Porchia être réceptif des autres, c’est avoir de l’âme ; souffrir en est une autre condition. « Je crois que ce sont les maux de l’âme qui font l’âme parce que l’âme, quand elle guérit ses maux, elle meurt. » On se dit pourtant que la joie, l’émerveillement est la manifestation positive de l’âme. Un dialogue avec l’auteur peut s’engager avec le lecteur qui reçoit cette parole. Des conseils nous sont parfois donnés comme celui-ci : « Ne parle mal de tes malheurs à personne, car il y a des causes de tes malheurs chez tout monde. » La négative appelle l’affirmation de l’existence de quelque chose et inversement. « je perds le désir de ce que je cherche, en cherchant ce que je désire » ou « Quand on comprend qu’on est l’enfant de ses croyances, on perd ses croyances. » Porchia s’inscrit dans le respect de l’autre. Il avance et ne s’élève jamais à son détriment. Dans la relation amoureuse, l’autre doit rester une énigme : « Je t’aime comme tu es, mais ne me dis pas comment tu es. » Aimer, c’est aussi sentir la présence de l’autre sans même qu’il ait besoin de parler : « Ne me parle pas. J’aime être avec toi. »


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