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Jacques Ancet, par Nelly Carnet

1er mai 2008

par Nelly Carnet

Entre corps et pensée, Jacques Ancet, Anthologie composée par Yves Charnet. Chaillé-sous-les-ormeaux : Le Dé Bleu, 2007.
Jacques Ancet, revue NU(e). N° 37, septembre 2007. Association NU, 29, Avenue Primerose 06000 NICE.

Deux livres paraissent simultanément autour de Jacques Ancet. L’un regroupe des fragments d’une grande partie de l’œuvre poétique de l’écrivain dans le cadre d’une anthologie et l’autre est composé d’entretien, de pages critiques ou poétiques accompagné d’une série de dessins d’Alexandre Hollan représentant des arbres ou des visages ainsi que d’un texte de prose de Jacques Ancet. Hollan est un créateur avec lequel Ancet a déjà travaillé. Les arbres représentés dans la revue Nu(e) font directement écho au récit intitulé Image et récit de l’arbre et des saisons et aux illustrations du recueil Morceau de lumière paru en 2005.

Poèmes, pages critiques littéraires ou plus philosophiques des dix-huit intervenants montrent qu’à travers diverses formes d’écritures contraintes ou libres, Jacques Ancet ne cesse d’interroger la parole poétique qui déploie aussi bien ses forces que ses faiblesses dans une langue qui se tient en équilibre. Il ressort de cet ensemble que le poète reste libre par rapport aux modes et tente de se tenir dans le présent perpétuel parce que celui-ci est aussi le mode d’existence du poétique. Il a subi par ailleurs des influences. Celles qui sont les plus prégnantes lui viennent des auteurs espagnols qu’il a traduits ces trente dernières années.

Son écriture est celle de la réalité et de la suggestion. Ancet définit lui-même le poème comme le langage désirant. Tout surgissement qui apparaît dans sa création est dû à ce désir qui dirige les mots. Le corps remué par le mouvement créatif fait sortir la langue d’elle-même pour la mener jusqu’à son point culminant. Dans son écriture, Ancet multiplie les naissances. L’écriture est vécue comme cet acte paradoxal qui permet de se perdre ou d’apparaître dans une nouvelle temporalité. Son écriture est une « vibration continue dont l’intonation imprègne tout, du vocabulaire à la syntaxe » (Bernard Noël). Avec une langue jamais brusquée, il évoque « l’ordinaire de la vie », « l’éphémère », le « banal ». Le neuvain composé d’ennéasyllabes est la forme poétique qui va le plus loin dans l’expression de la « fluidité » élégiaque.

Les critiques relèvent l’ambiguïté des livres d’Ancet qui font advenir de l’absence tout en faisant vibrer les choses du monde les plus anodines. Une « obscure clarté » en émerge participant à l’indétermination générale. Le poète s’inscrit dans un courrant phénoméno- logique dans le sens où il recherche la sensation de la présence du monde. Le poétique fait alors irruption comme un état psychotique du langage où tout fait sens. Ancet est celui qui se tient entre deux, et l’écriture, en particulier poétique, le fait exister à certain moment, c’est-à-dire coïncider avec ce qu’il perçoit pour se confondre avec une soudaine brillance du réel alors que les autres moments sont vécus dans le manque, dans cette absence douloureuse.

Le livre de Jacques Ancet intitulé On cherche quelqu’un revient souvent dans les commentaires des uns et des autres en tant qu’aboutissement. Ancet y met en scène l’absen-ce, thème privilégié, à travers deux morts, deux absents, ami et père, qui se sont mis à revivre dans la langue le temps d’un deuil que l’écriture a assuré et dans une forme où la strophe se compose de neuf vers ennéasyllabes.

Dans l’anthologie, on retrouve l’essentiel des formes adoptées par le poète, de la prose au vers libre qui recouvre une période de création allant de 1980 à 2003 avec un inédit, Journal de l’air, dont le recueil sera édité prochainement par Arfuyen. Ce journal est une prose parsemée de blancs qui la scandent de telle sorte que nous voyons apparaître des vers libres qui sont de nouveau composés de neuf syllabes. Le blanc y est comme un vide dans le réel. Dans sa présentation, Yves Charnet parle « d’attention mélancolique au rien ». C’est dans cette perspective que « la perception » de Jacques Ancet se dirige vers tout le banal de l’existence avec une « recherche » constante « du perdu ». Ces deux paramètres situent la poésie et le poète lui-même « sur les bordures ». C’est ainsi que leur identité devient mouvante avec une alternance entre deux états qui sont la révélation et la disparition. Entre les deux, une voix bouge, cherche à se frayer un passage pour s’inscrire sur la page tout en demeurant anonyme. La voix poétique ne serait-elle pas proprement impersonnelle ? C’est en tous les cas ce qui caractérise celle d’Ancet lorsque celle-ci est endeuillée. « La voix est sans lèvres, sans visage./Elle est là, quelque part. Elle parle/peut-être entre présence et absence/dans une attente (…) » (La dernière phrase). Cette voix essaie de retrouver la présence et la voix des disparus par le biais de l’écriture qui fixe l’absence et mesure la disparition progressive. Elle est une « mémoire de l’oubli ». Le « je » se transformant en « tu » finit par vivre dans le « il » de l’absence, propre à figurer l’âme de qui cherche quelque chose au-delà de la réalité. Ce « il » est comme l’envers d’un « je » ayant perdu le sens d’une identité pleine et cartésienne. « (…) Il est deux heures/j’ai perdu mon nom je les ai tous ». Tous les recueils dont quelques pages sont présentées dans cette anthologie se font écho quelque soit la forme adoptée. Il y a une fidélité constante dans cette création. Chez Ancet, le verbe « chercher » revient souvent sous la plume. Il implique l’attente et le silence et beaucoup d’attention pour la quête d’un moment divin. L’expérience est vertigineuse car c’est sur les bordures que cette recherche a lieu, entourées de vide et avec pour horizon un objet de désir demeuré toujours désir. La langue fait partie de cet objet convoité en tant que médium déposé entre soi, l’autre et le monde, avec la tentative de les dire tous les trois afin d’atteindre une osmose. Ainsi, Ancet écrira-t-il : « Ta présence a laissé dans la pièce/un espace où je m’étends./Là où tu es passée, je me cherche. » Et « Je cherche ce que je ne trouverai pas/je le sais mais je cherche ». Il capte un morceau de lumière mais est bien conscient, qu’à peine appréhendé sur la page, celui-ci est déjà ailleurs.
C’est également sous l’injonction d’un appel qu’il écrit. La voix est celle de la nostalgie et de l’amour. Elle se concentre sur le presque rien et transcrit l’imperceptible. Elle s’inscrit dans l’instant suraigu de l’existence dans son essence et fait advenir la brûlure du Réel de la réalité mettant cette voix même, le sujet et le monde sous tension. C’est en ce sens que l’expérience poétique devient une expérience psychotique de la réalité. Tout fait sens et celui qui écrit devient « une main qui avance sur le papier » dans un silence presque parfait tandis que le monde au-dehors continue de vieillir. Toute la recherche se confond avec la quête d’une enfance de soi où « douceur » et brillance viennent se déposer sur la page et « où plus rien n’a de nom ». Le temps de cette enfance est celui de l’enfance de l’art soudain suspendu dans une « clarté neutre ». Dans les recueils où la forme s’étend à la verticale comme dans le recueil Sur le fil par exemple, les mots sont en équilibre. Très brefs, ils sont comme des échos sous tension et demeurent dans un entre-deux impossible à retenir.

Nelly Carnet


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