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Jacqueline Merville, par Nelly Carnet

22 septembre 2014

par Nelly Carnet

Jacqueline Merville, Jusqu’à ma petite, Paris : Editions des femmes, 2014.

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Une lettre d’un tout jeune pied-noir remise à la narratrice devient un objet initiateur de l’écriture de ce récit. La destinataire ne se rendra pas au rendez-vous proposé et ne reverra jamais ce jeune homme. Quelques années plus tard, l’invitation refoulée se renverse. La narratrice demande à son ami de l’accompagner en Algérie sans but, sans motif réel si ce n’est celui peut-être de réparer le non départ de son adolescence en partant sur les traces du jeune disparu. C’est un voyage de l’absence pourrait-on dire permettant à la jeune femme de disparaître de son microcosme du bord du Rhône qu’elle ne supporte plus. « Avais-je choisi sans le savoir les terres perdues du collégien, les terres que cette lettre indiquait non comme destination précise mais comme source ? » Pourquoi partir ? Parce ce que « la langue des pères au bord du fleuve détruisait les livres et les amours ». Le père de la narratrice est un père à double visage, bon et mauvais, contrairement à la mère identique à elle-même. « Ma mère aimait, tout, chacun, trop, à leur pardonner, à donner des excuses, comme si elle cherchait à éviter l’effondrement de l’humanité autour d’elle. » « J’avais plusieurs pères », est-il écrit, « le menaçant et le doux. Le père mécontent, venimeux et un père émouvant, mélancolique. Le bon et le mauvais père. Puis encore un autre père, celui qui le faisait mystérieux, fabuleux, sortant vivant et étincelant d’une tragédie. » Le mauvais, la narratrice l’a exécuté à quinze ans dans un texte. Elle procède à une sorte d’autopsie de sa jeunesse qu’elle appelle « ma gosse ». « Ma gosse, se dire cette gosse, je l’ai retrouvée, je ne veux plus qu’elle s’évapore dans je ne sais quoi qui longe la mémoire, là où s’entassent les cendres de l’innommé, l’oubli. » La narratrice s’invente une langue, celle de l’écrivain, « une vrai langue à soi, avec le silence qui entoure inévitablement une telle langue pas faite pour juste parler, plutôt pour vivre le souffle d’un oui. »

Revenue du voyage en Algérie, l’institutrice qui n’en peut plus de cette vie étriquée et de l’odeur de craie âcre », se retrouve soudain de « l’autre côté » pour un certain nombre d’années. « Un bâillon pas pesant, mais efficace, avait paralysé ma bouche à mots faite pour le boulot, pour la politesse, pour avoir une place. » De cet état, elle s’en souvient comme d’un repos extrême, proche d’une mort de la langue, longeant les limites d’un cri ou d’une tombée verticale dans un abîme sans circonférence, grand cri comme le ciel des ciels. » Elle traverse diverses manières de mener sa vie et plusieurs états dont celui de la vengeance vis-à-vis des hommes goujats dont la bouche déborde de « mots orduriers ». Elle refuse la vie préétablie, celle que l’on destine aux femmes avec travail, mari, enfant et tâches quotidiennes. « Mon ami voulait une compagne normale disait-il. Je pensais une faiseuse de bons plats, de phrases rassurantes, et d’enfants, et je n’étais pas ça du tout. » Passée de l’autre côté, elle est obligée d’aller aux rendez-vous fixés pendant six longues années. Entre deux rendez-vous, sa vie est ponctuée de brefs voyages car « partir, c’est retrouver du silence, un corps debout et tranquille. » C’est une assistante sociale qui lui ouvrira la porte de la création en lui suggérant d’écrire ou de peindre, une autre la libère définitivement d’un statut social qu’elle ne supportait plus et de l’état de « folle » qu’elle était contrainte de jouer.

Tout le livre s’inscrit dans une quête d’identité. La narratrice finit par rejoindre le père (lui confiant qu’elle était « encore plus sauvage que lui »), la mère et « la gosse », mot « si tendre dans la bouche de [sa] mère ».


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