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Ivor Gurney, poèmes. Traduits par Sarah Montin

24 septembre 2017

par Sarah Montin

Ivor Gurney : Trois poèmes d’après-guerre (1919-1925)


Poète de la nature exilé dans les tranchées de la Première Guerre mondiale, Ivor Gurney est interné en asile psychiatrique quelques années après l’Armistice. Hanté par le souvenir de la guerre, l’amour des collines du Gloucester et la liberté perdue, c’est là qu’il écrit la plus grande partie de son œuvre. Gurney se distingue par son attachement tout édouardien (certains diraient Georgian) pour une nature présente et vivace, bien que sourde aux invocations de l’homme. La matérialité des paysages, la poésie du métier rural et de son vocabulaire technique, la beauté des nuages et des flaques, évoquent John Clare et Edward Thomas qui célèbrent, comme lui, le quotidien de l’homme habitant la nature. Musicien avant d’être poète, les jeux sur la langue et la musicalité font de lui un artisan hors-pair du poème, dont il façonne les sonorités pour enchanter la langue (« sound-fashioned any way out to delight »).

The Lock Keeper

Men delight to praise men ; and to edge
A little further off from death the memory
Of any noted or bright personality
Is still a luck and poet’s privilege.
And so the man who goes in my dark mind
With sand and broad waters and general kind
Of fish-and-fox-and-bird lore, and walking lank ;
Knowledge of net and rod and rib and shank,
Might well stretch out my mind to be a frame—
A picture of a worthy without name.
You might see him at morning by the lock-gates,
Or busy in the warehouse on a multitude
Of boat fittings, net fittings ; copper, iron, wood,
Then later digging, furious, electric
Under the apple boughs, with a short stick,
Burnt black long ages, of pipe between set teeth,
His eyes gone flaming on the work beneath—
He up-and-down working like a marionette.
Back set, eyes set, wrists ; and the work self-set.

Some men are best seen in the full day shine,
Some in half-light or the dark star-light fine :
But he, close in the deep chimney-corner, seen
Shadow and bright flare, saturnine and lean ;
Clouded with smoke, wrapped round with cloak of thought,
He gave more of desert to me—more than I ought—
Who was more used to book-poring than bright life.

L’Éclusier

Les hommes aiment faire l’éloge des hommes ; et éloigner
Un peu plus de la mort le souvenir
D’une personnalité illustre ou lumineuse,
C’est encore une chance, un privilège de poète.
Ainsi l’homme qui dans mon esprit sombre
Se joint au sable, aux eaux amples, au vague et généreux folklore
De poissons, de renards, d’oiseaux, qui marche grand et maigre,
Connaît le filet, la canne, la verge et la manille,
Pourrait bien déplier mon esprit pour en faire le cadre –
Le portait d’un méritant auquel il manque un nom.
On pouvait le voir au matin près des écluses,
Ou affairé dans un entrepôt à équiper
Une foule de bateaux et de filets ; cuivre, acier, bois,
Puis plus tard, creusant, furieux, électrique,
Sous les branches du pommier, avec un bâton court,
Brûlé, noirci par les ans, la pipe serrée entre les dents,
Ses yeux tout embrasés par la tâche au sol –
Lui, piquant de haut en bas comme une marionnette,
Le dos ferme, les yeux fermes, les poignets ; et la tâche qu’il s’était fixée.

Certains hommes il faut les voir dans le plein éclat du jour
D’autres au crépuscule ou à la lueur obscure des étoiles :
Mais lui, serré dans l’angle profond d’une cheminée, dans
L’ombre et sous le vif éclair, mélancolique et maigre,
Ouaté de fumée, voilé dans la cape de ses pensées
Il m’a donné plus qu’il n’en fallait – plus que je ne méritais –
Moi plus penché sur les livres que sur la vie vive.

The High Hills

The high hills have a bitterness
Now they are not known
And memory is poor enough consolation
For the soul hopeless gone.
Up in the air there beech tangles wildly in the wind –
That I can imagine
But the speed, the swiftness, walking into clarity,
Like last year’s bryony are gone.

Les Hautes collines

Les hautes collines sont pleines d’amertume
Maintenant qu’elles ne sont plus connues,
Et leur souvenir, une piètre consolation
Pour l’âme partie sans espoir.
Là-haut, dans l’air, le hêtre fou s’emmêle dans le vent –
Ça, je peux l’imaginer
Mais la vitesse, l’élan, l’entrée dans la clarté,
Comme la bryone de l’an dernier, sont partis.

From the Window

Tall poplars in the sun
Are quivering, and planes,
Forgetting the day gone,
Its cold un-August rains ;
But with me still remains
The sight of beaten corn
Crushed flowers and forlorn
The summer’s wasted gains –
Yet pools in secret lanes
Abrim with heavenly blue
Life’s wonder mirror anew.
I must forget the pains
Of yesterday and do
Brave things – bring loaded wains
The bare brown meadows through,
I must haste, I must out and run,
Wonder till my heart drains
Joy’s cup, as in high champagnes
Of blue, where great clouds go on
With white sails free from stains
Full-stretched, on fleckless mains –
With captain’s joy of some proud galleon.

Par la Fenêtre

De grands peupliers au soleil
Palpitent et les platanes
Passent sur cette journée
D’août où s’égarent des pluies froides ;
Mais la vue du blé fauché
Des tristes fleurs foulées
Des gains de l’été gâchés,
Toujours m’accompagnent –
Bien que les flaques dans les chemins secrets
Débordent d’un bleu céleste,
Reflètent à nouveau les merveilles de la vie.
Il me faut oublier les souffrances
D’hier et agir avec
Courage – traîner de lourds chariots
À travers les champs bruns et nus,
Il me faut me hâter, sortir et courir
M’émerveiller, que mon cœur tarisse
La coupe de joie, dans ces grands champagnes
De bleu, où passent les hauts nuages
Blancs, leurs voiles intactes
Gonflées sur des mats immaculés –
Avec la joie d’un capitaine menant son fier galion.


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