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Ivan de Monbrison, poèmes

23 septembre 2015

par Ivan de Monbrison

Le Jour Passé
et autres poèmes

Le Jour Passé

Il y a
la maison vide de toute trace
on a si peur
mais le vent souffle
le jour se lève à peine
la fenêtre peinte en noir
quelque chose qui remue
on ne voit plus les mains
qui cherchent à tâtons
le chemin renversé
ou un nouveau visage
des gouttes de sueur qui perlent sur la vitre
et
derrière le rideau
la silhouette esquissée d’un enfant qui se cache
le cœur dans la cage
où on l’a enfermé
a d’invisibles barreaux
les étoiles saignent
et
au milieu du vide
elles tournent sur elles-mêmes
comme des toupies
on aurait voulu aller
sans doute un peu plus loin
au milieu des champs
perdu
on ne suit plus la route qui bifurque
tandis que la nuit s’ouvre
comme une boîte sans fond
il y a dans l’air
comme un vague bruit d’ailes
ou bien de doigts coupés
qui s’agitent comme des vers
je vois à l’horizon ton reflet échappé

ou

peut-être n’est-ce

qu’un morceau de visage
caché sous une plaie

Le tableau

Quelqu’un sort du vide
en marchant sur un fil qui traverse l’horizon
il porte un masque sur le visage qui sourit constamment
il progresse pas à pas dans un long couloir
qui mène à l’oubli
il voit sur le mur
des mains qui sortent du plâtre
comme si des êtres humains étaient enterrés vivants là
derrière la paroi lisse et dure
il poursuit son chemin
qui oscille un peu au bord du gouffre ouvert
à l’horizon blessé
il trouve enfin une échelle qui le ramène sur terre
il emprunte une route
traverse une forêt
parvient dans un petit village
il longe des maisons abandonnées serrées les unes contre les autres
sur la place centrale se bouscule une foule d’aveugles
qui mendient leur pitance
des chèvres sauvages sont montées sur les toits des maisons
pour manger les herbes folles qui poussent entre les tuiles
le soleil n’a qu’un œil
d’où coule sa pensée
à la limite du village
le chemin s’ouvre en deux et l’un de ses bras s’enfonce sous terre
tandis que l’autre fuit et virevolte entre les collines peintes en noir
il sent sous ses pieds
le centre du monde qui s’enfonce plus profondément sous terre
accroissant la gravité de la matière
il a de plus en plus de mal à avancer
ses pieds collent au sol comme avec de la glu
alors il les coupe au niveau des chevilles
et continue d’avancer juché sur ses moignons
une fois sorti du village
il découvre sur sa droite un cimetière où toutes les croix
sont posées à l’envers comme pour maudire ce lieu
malgré sa crainte et sa stupeur il pousse le portail en fer forgé
et se met à avancer entre les tombes
de l’une d’entre elle s’élève une voix féminine qui chante une
chanson ancienne qu’il connaît
la son de la voix est triste et mélancolique comme la chanson
il s’assied sur une tombe et l’écoute
la nuit vient pas à pas
des étoiles s’allument aux fenêtres du ciel sombre
des ombres se hissent hors du sol qui les emprisonnait
et viennent s’asseoir à ses côtés pour entendre la chanson
des troupeaux de moutons descendent des collines
les chiens les ramènent pour la nuit au village
la chanson cesse enfin
les morts se mettent à bavarder entre eux
ignorant sa présence
il ressort du cimetière
il reprend son chemin
au bout d’un moment il y croise un âne qui lui demande
s’il peut l’accompagner dans son voyage
il lui répond que oui
l’âne est bavard et lui raconte sa vie
ils marchent côte à côte ainsi des heures durant
enfin le jour se lève
au loin ils aperçoivent le rivage de la mer
ils descendent jusqu’au bord de celle-ci
il y a des pêcheurs qui sont occupés à ramener du poisson dans leurs
filets
l’âne entre dans l’eau
avant de disparaître complètement sous la surface bleue
et de se transformer en poisson
lui fatigué s’allonge sur le sable
le soleil chauffe sa peau
et pour se reposer un instant
il ferme les yeux
il peut voir néanmoins au travers de ses paupières closes
les nuages qui filent dans le ciel clair et le vol des hirondelles
qui poussent des petits cris stridents
le monde lui parait sûr
toutes les formes se mélangent pour n’en former plus qu’une seule
mais qui est idéale et ronde comme un visage
il s’endort
les jours passent
il ne se réveille toujours pas
au bout d’un moment
des enfants qui grouillent un peu partout dans la campagne
ce sont des orphelins livrés à eux-mêmes
descendent en bandes des collines jusqu’au bord de la mer
ils le découvrent
en fait il est mort depuis longtemps
et son corps inerte est entré en décomposition
ils se mettent à jouer à le découper en morceaux
puis ils repartent en hurlant et en sautant dans tous les sens
emportant avec eux
les mains du mort pour en faire des totems
qu’ils vont planter dans le cimetière du village
pourtant
quelqu’un parle à voix basse
a les lèvres cousues
tandis que l’âne se change en poisson à nouveau
il marche à l’envers et revient à son point de départ
au bord de l’horizon où fleurissent les nuages
il entend tout en bas
les tombes du cimetière qui claquent comme des portes
il voit aussi sur le sable son propre cadavre abandonné là
et en pièce détachées
sa tête coupée
y reste sans rien dire
mais peut enfin sourire
puis qu’elle constate qu’il ne demeure
malgré les apparences

aucune ombre au tableau


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