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Israël Zangwill

29 avril 2012

par Anne Mounic

Israël Zangwill, Enfants du ghetto. Traduction de l’anglais, notes, glossaire et postface de Marie-Brunette Spire. Paris : Belles Lettres, 2012.

Marie-Brunette Spire nous présente ici, aux éditions des Belles Lettres, et nous traduit, l’ouvrage d’Israël Zangwill, surnommé le « Dickens du Ghetto », paru à Londres en 1892, puis aux Etats-Unis, la même année, et comportant le sous-titre, non de « roman », mais de « Etudes d’un peuple singulier ». La version française qui parut en 1918 était une version abrégée, dont nous est restituée ici l’intégralité.

Il s’agit bien, en effet, d’études, ou d’esquisses, plutôt que d’un roman traditionnel dont le fil narratif se déroulerait d’un début vers une fin. D’une partie à l’autre ‒ Livre I : Les enfants du Ghetto ; Livre II : Les petits-enfants du Ghetto ‒, une génération parvient à l’âge adulte et réfléchit, diversement, sur sa situation et ses perspectives. La première partie s’achève sur une impossibilité : Hannah ne rejoint pas David, car la Loi, représentée par son père, qui est rabbin, interdit son mariage avec celui qu’elle aime. La seconde partie diffère la fin heureuse qu’elle laisse entrevoir : si Esther quitte Raphaël pour se rendre, en Amérique, au mariage de sa sœur cadette, tout laisse à penser qu’ils se reverront : « Elle le revit une fois encore dans l’embarcation qui le ramenait à terre, il agitait son mouchoir vers le vaisseau vrombissant qui glissait vers le Nouveau Monde avec sa cargaison d’espoirs et de rêves. » (p. 594)

Chaque chapitre, chaque épisode décrit un aspect de la communauté et de ses questionnements face à la misère des émigrants et à l’enrichissement de certains membres des générations suivantes, qui adoptent, plus ou moins, le mode de vie anglais. L’orthodoxie est décrite et questionnée sous ses divers aspects. Zangwill, par la variété de ses personnages, nous offre une palette de réponses et d’initiatives individuelles, certains adaptant les principes, d’autres les récusant. L’auteur, en tout cas, ne juge jamais ses protagonistes, même si parfois il présente leurs réactions avec un tendre humour. Dans toute attitude, il démêle une recherche sincère d’authenticité, souvent prise entre le désir de fidélité à l’essence du judaïsme et l’évolution des mentalités à l’heure du développement industriel et du progrès scientifique. « Sans justice un royaume ne saurait exister. Le monde aspire à une foi ample et simple qui considère la science comme son amie et la raison comme son inspiratrice. Dans leur désespoir, les gens ont recours aux tables frappantes et aux mahatmas. Aujourd’hui, pour la première fois de l’Histoire, l’heure du Judaïsme a sonné. Seulement, il doit s’ouvrir, ses principes doivent s’adresser à tous. » (p. 556) C’est Strelitski qui prononce ces mots et quitte, par sincérité, parce que « L’orthodoxie ne peut pas être purifiée » (p. 553), ses fonctions de rabbin. Et l’auteur lui fait quitter l’Angleterre sur le même bateau qu’Esther Ansell, personnage féminin qu’il choisit comme miroir puisqu’il en fait l’auteur d’un livre très semblable au sien : « Le livre tout entier était Esther, toute Esther, rien qu’Esther. Les descriptions satiriques n’étaient autres que la révolte d’Esther contre le mal et le mesquin. » (p. 497) Toutefois, Zangwill ne se reconnaît guère dans la satire, mais se recommande plutôt de l’humour. Ainsi les deux personnages qu’il unit, Esther et Raphaël, chacun étant à sa façon idéaliste, se complètent-ils : « Et pourtant, des deux, c’est lui qui avait, et de loin, le sens de l’humour le plus développé. Sans détruire son idéalisme, c’est ce qui lui permettait de ne pas décoller de la réalité. La vision d’Esther, plus pénétrante, manquait du correctif de l’humour qui contribue toujours à ouvrir l’esprit. » (p. 376) Il n’en reste pas moins qu’en donnant à une femme ce rôle d’écrivain, Zangwill s’oriente vers l’Ouvert, en récusant les clôtures imposées par l’orthodoxie. Faisant en sorte qu’Esther reprenne à son compte le projet de son frère Benjamin : « imiter Dickens et Thackeray » (p. 286), il conteste, dans l’agencement du récit, la place faite aux femmes dans la rigueur de la tradition.

D’un chapitre à l’autre, diverses questions, telles que le sionisme, le socialisme ou bien les arts, sont abordées sous forme de dialogue entre les personnages. Le récit, par sa structure, nous aide à percevoir le point de vue de son auteur. Hannah, par exemple, dans la deuxième partie, n’obéit plus à son père, mais choisit l’être de chair plutôt que le principe que la Loi édicte, et emmène toute la famille au chevet de son frère Lévi (pp. 584-585). Et la fin donne l’impression d’un inachèvement, d’une ouverture, qui semble répondre au désir de « renaissance spirituelle » exprimée par Raphaël (p. 369), mais aussi par Strelitski et Esther Ansell, que l’on retrouve tous trois au dernier chapitre, qui porte le titre de « Rêves et espoirs ». Raphaël souhaite à Strelitski : « bonne chance à vos rêves » (p. 594). L’auteur place la « séparation » sous le signe de la « promesse » en citant Catulle : « Ave et vale » (p. 593). Cet inachèvement implique un suspens, une attente. Les questions posées ne trouvent pas de résolution, mais la fin heureuse est confiée à la patience de la réflexion, le livre ayant tenté d’envisager toutes les questions pertinentes. Dans son préambule, Zangwill nous suggère également à quel point il désire faire revivre ce passé révolu : « Et pourtant, peut-être leur génération n’est-elle pas que poussière. Peut-être ici ou là quelque centenaire décrépit passe-t-il sur ses yeux aveugles l’onguent du souvenir : peut-être revoit-il ces images du passé consacrées par le temps, peut-être la vive émotion qui sanctifie les joies d’antan fait-elle couler les larmes sur ses joues parcheminées. » (p. 19) Ces esquisses s’inscrivent donc sous le signe du « peut-être », débordant dès lors le roman traditionnel, tournant le récit vers une attente plutôt que vers une fin, sans oublier les petits agacements de la vie quotidienne et la difficulté de s’entendre, même en famille, comme en témoignent les voyages de la brosse à habits entre la maison de Malka et celle de sa fille (p. 59).

Livre très agréable à lire, riche d’enseignement et d’espoir. Marie-Brunette Spire, le mettant à disposition du public français, poursuit le travail de son père, André Spire, qui avait consacré à Israël Zangwill une étude critique dans les Cahiers de la Quinzaine en décembre 1909, dans laquelle il dit d’ailleurs de cet écrivain : « Il sait rire. » (p. 621)


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