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Isabelle Guigou, par Annie Briet

1er mai 2008

par Annie Briet

Isabelle Guigou, Instants des bas champs. La Meilleraie-Tilay : Soc et Foc, 2007.
Le parfum des pierres aveugles. Martigny : Editions Clarisses, 2008.

Plat pays de polders
blanc de craie
blanc de mouettes.
Terre et eau
étroitement enchâssées

« Pour qu’entre terre et mer
Le souffle ne s’interrompe. »

Tel est le cadre dans lequel une voix murmure dans le beau recueil Instants des bas-champs d’Isabelle Guigou, illustré de façon émouvante par Jacques Trichet et édité aux éditions Soc et Foc. Lieu transitoire où mettre la vie à plat, où s’explorer, chercher au fond de la vase du marécage ce que l’on est « C’est par l’obscurité que tu peux voir » non dans l’éclat de la mer. Lieu transitoire « Passeur / Vers la passion d’être. » Lieu où naître et renaître« éternellement » où vivre en harmonie avec soi « pour un instant ». Pour un instant seulement, car il serait chimérique d’espérer davantage. De façon sourde une angoisse existentielle se manifeste tout au long du recueil. Ainsi désirer dormir pour oublier que « nous ne sommes pas »Rêver d’ « être ce qu’un instant tu as été » Nostalgie d’un paradis perdu ? De la perte de soi ? ou affirmer : « La seule certitude d’une vie : Tu vas mourir au monde »
Lieu de silence, de solitude, de dépouillement, lieu rêvé peut-être, en adéquation avec un désir de purification spirituelle. « Quand les fleuves auront (...) lavé l’être de l’avoir/ Quand se déposeront les poussières d’esprit et de corps dépouillés/Alors ?... »Désir de se confondre avec le lieu, de n’être plus la nuit dans les bas-champs qu’ «  une ombre blanche, un corps de craie. »,de s’y fondre jusqu’à « s’incorporer à cette terre » peut-être jusqu’à disparaître comme celui-là dans le dernier poème «  Il est dans l’instant libre/Molécules dans l’air, dans l’herbe »
La voix d’Isabelle Guigou que nous connaissions depuis ses deux beaux recueils à Encres Vives L’arbre enveloppé et Pris dans la pierre nous la retrouvons ici avec ses mots, avec son timbre très personnel, avec son désir d’aller profond en soi. Ici son écriture dépouillée jusqu’à l’épure rend ses « chants d’en bas » fascinants.

Le nouveau recueil d’Isabelle Guigou au si beau titre Le parfum des pierres aveugles aux éditions Clarisse en décembre 2007 est composé de deux tableaux. Diptyque revisitant le passé ; le premier, l’enfance, le second, un abandon de désamour. Le recueil s’ouvre sur une question lancinante : « Que cherches-tu ? » C’est par une sensation olfactive que quelque chose arrivera à la conscience. «  Le parfum des pierres aveugles  » effluve d’une entrée de vieil immeuble, obscure, humide, «  une odeur de vieille cave insalubre  » fait surgir le souvenir de la peur enfantine de l’obscurité, de la crainte de la trop lourde porte de bois pour un bras d’enfant. C’est pourtant dans ce lieu de fréquentation furtive et quotidienne où s’est épaissi au fil du temps une sourde angoisse que l’arbre de vie de l’enfant s’est enraciné. C’est le lieu de la source première, le lieu fondateur de l’être. L’humidité qui suinte des pierres, c’est «  le sang des hommes/ le sang des femmes/ »qui ont vécu là.
Longue déambulation dans l’espace où l’enfance s’est déroulée, déambulation solitaire et d’autant plus intérieure que le lieu est abandonné aux oiseaux. «  Ils déplient sur la ville les vieilles images  » Tous les êtres d’autrefois reviennent avec leurs voix, leurs gestes, avec leurs secrets inavouables, leurs visages qui fleurissaient les fenêtres de la petite cour où l’on étendait le linge. Revient même l’absent depuis toujours, lui surtout.
Mais « l’on a beau fermer les yeux, se souvenir exactement, retrouver le sourire d’alors/ Manque la légèreté innocente ». Pourtant «  la caresse du passé » n’est pas sans vertu. Elle procure «  l’émotion ardente à vivre l’irrémédiable », la connaissance «  du vivre et du mourir »,le désir de vivre mieux et pleinement sa relation à celle qui «  a planté en moi ce lieu qui m’a enraciné » avant qu’il ne soit trop tard. Elle lui fait mesurer sa liberté adulte et le désir de «  poursuivre et la route et les mots. »
Si le premier tableau du diptyque explore la singularité d’une enfance, le second vise immédiatement à l’universel : la souffrance toujours la même de celui (ou celle) qu’on abandonne car « Celui qui se détourne sape l’assurance d’être » car « La violence d’un silence t’efface  »
Deux moments, deux titres : Des heures évidées ce qui reste pour dire l’attente lourde, douloureuse et Hors d’attente pour exprimer la libération autrement traduite par le titre général Comme flotte, dans l’air, un fil de soie. L’image même de la légèreté.
Contraste saisissant avec l’image visuelle du premier poème. Image d’une femme qui attend dont on ne voit que la nuque (Comment pourrait-elle avoir encore un visage ?) et «  Plus loin que sa main, le sang refroidit dans sa tasse ». Nous percevons ici tout particulièrement la force des images poétiques d’Isabelle Guigou. Elles sont multiples. C’est par elles que progresse le récit d’une destruction puis d’ une reconstruction. Image du corps se liquéfiant ou aussi fragile qu’ « une mince plaque de verre » qu’« un château de cartes que le vent transperce, qu’un souvenir ébranle » ou bien encore se confondant « sous le brouillard, au profil flou des troncs »
La reconstruction s’effectuera par étapes, d’abord par des injonctions qu’on se lance à soi-même : «  Ne plus guetter les crissements des graviers.../ Ne plus désirer/ S’éloigner/ Partir/ Ne rien détruire tout à fait/ Reprends place au jardin sans passion/ Hors d’attente »...puis vient le temps de l’acceptation : « Il fallait que tombent les feuilles/ Pour que deviennent visibles les nids, source d’envol/  » et le recueil se clôt sur une image de fusion avec le cosmos dans la sérénité du soir : « Tremper son corps dans l’eau fraîche du vent, dans l’eau glaciale/ A en oublier la peau frontière/ S’effilocher dans l’air.  » Comme cette fumée qui « se hisse au ciel...se perd dans l’étendue » Elle peut à nouveau respirer avec la terre. C’est ainsi me semble-t-il qu’il faut interpréter le dernier vers : « Nous sommes là, sans parler, insectes » C’est-à-dire comme eux «  buvant au soir serein. » Nouveau recueil, nouvelle exploration des profondeurs de l’âme humaine, nouvelles recherches d’écriture poétique, ici puissamment métaphorique. Isabelle Guigou nous comble.
Annie Briet


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