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Introduction : Le corbeau, ou le possible de la parole

29 avril 2012

par Anne Mounic

Anne Mounic, "Corbeau", pastel, 2012.

Le corbeau, oiseau oraculaire, tient cette qualité de sa proximité à la mort. Nous allons voir qu’il figure une conversion de l’effroi en surgissement du verbe, et qu’il fait, pour ainsi dire, de nécessité liberté.

« La pluie nous a débués et lavés,
Et le soleil desséchés et noircis ;
Pies, corbeaux, nous ont les yeux cavés,
Et arraché la barbe et les sourcils.
Jamais nul temps nous ne sommes assis ;
Puis çà, puis là, comme le vent varie,
A son plaisir sans cesse nous charrie,
Plus becquetés d’oiseaux que dés à coudre.
Ne soyez donc de notre confrérie ;
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre ! » [1]

On aura reconnu la troisième strophe de la célèbre ballade de François Villon, son « Epitaphe ». Le corbeau y est oiseau funèbre, mais le poète n’exprime à son égard aucune haine particulière. L’évocation, même cruelle, tient du factuel. Elle s’en avère d’autant plus saisissante.

Dualisme idéaliste et réduction symbolique

Dans leur Dictionnaire des symboles Jean Chevalier et Alain Gheerbrant nous indiquent qu’un symbolisme purement négatif ne s’est attaché que très récemment au corbeau, et presque exclusivement en Europe. « C’est l’oiseau noir des romantiques, planant au-dessus des champs de bataille pour se repaître des cadavres. » [2] On le trouve effectivement chez Victor Hugo, évoquant la bataille de Sedan au début de L’année terrible :

« A l’horizon hurlaient des méduses, grinçant
Dans un obscur nuage éclaboussé de sang,
Couleuvrines d’acier, bombardes, mitrailleuses ;
Les corbeaux se montraient de loin ces travailleuses ;
Tout festin est charnier, tout massacre est banquet. » [3]

On le croise également dans l’évocation de l’Europe qu’offre le poète dans un poème écrit à Jersey en 1852 et inclus dans les Châtiments :

« Martyrs, la pluie à flots ruisselle sur vos crânes,
Et le bec des corbeaux fouille vos yeux sanglants. » [4]

Si l’on compare ce dernier vers avec l’évocation de Villon, on s’aperçoit que le mal est dans l’intention (« fouille »), qui implique personnalisation, beaucoup plus nette encore dans L’année terrible, où les corbeaux attendent sciemment que les armes, elles aussi personnalisées, aient achevé leur travail. Et suit le chiasme, qui installe la chair martyre au cœur des agapes. Il nous faut toutefois moduler l’affirmation d’Alain Gheerbrant et Jean Chevalier, puisqu’on trouve des corbeaux avides sur le champ de bataille dans des poèmes épiques en vieil anglais, Judith, La bataille de Brunanburh et Beowulf (voir « Le corbeau dans sa réalité »). Dans l’Iliade, au livre XI (395), il est question d’« oiseaux », non de corbeaux ou de vautours, comme le veulent certaines traductions : « ... il compte autour de lui beaucoup plus d’oiseaux que de femmes » [5], dit Diomède, touché d’une flèche, à Pâris. Le mot utilisé est oiônos, qui désigne plus particulièrement l’oiseau de proie, l’oiseau qui annonce l’avenir, puis le présage qu’on tire du vol ou du cri des oiseaux ; oiônoskopéô signifie : observer le vol ou le cri des oiseaux.

Chez Shelley, dans le poème qu’il écrivit après la mort de John Keats, Adonais, le corbeau, avec le loup et le vautour, fuit sous les flèches du poète, associé à Apollon et donc à l’idéal. Là les corbeaux sont « hideux » ou « repoussants » (le mot anglais utilisé est « obscene » : « The obscene ravens, clamorous o’er the dead » [6] : « Les hideux corbeaux, couvrant les morts de leurs cris »). Le corbeau paraît en ces vers supporter l’effroi de l’individu à l’égard de la mort, à l’égard de l’inconnu qui s’apparente à un gouffre. Michelet l’associe au personnage de la sorcière, « pauvre sibylle, engourdie à son morne foyer de feuilles, battue de la bise cuisante » [7], en compagnie des loups et des ours :

« Tendue, vive et acérée, sa vue devient aussi perçante que ces aiguilles, et le monde, ce monde cruel dont elle souffre, lui est transparent comme le verre. Et alors, elle en jouit, comme d’une conquête à elle.
N’en est-elle pas la reine ? n’a-t-elle pas des courtisans ! Les corbeaux manifestement sont en rapport avec elle. En troupe honorable, grave, ils viennent, comme anciens augures, lui parler des choses du temps. Les loups passent timidement, saluent d’un regard oblique. L’ours (moins rare alors) parfois s’assoit gauchement, avec sa lourde bonhomie, au seuil de l’antre, comme un ermite qui fait visite à un ermite, ainsi qu’on le voit si souvent dans les Vies des pères du désert. »

Quand l’ambivalence existentielle se scinde en une irréconciliable dualité, le corbeau perd lui aussi de sa richesse symbolique pour se faire oiseau néfaste, unilatéralement, mais il fut un temps où sa proximité à la mort lui donnait ses lettres de poète. Il était alors oiseau oraculaire et, en cela, associé à Apollon, comme le conte Robert Graves dans Les mythes grecs, le dieu du soleil et des poètes ayant supplanté en Thessalie une déesse associée au corbeau.

Ambivalence existentielle et possible de la parole

« Apollon conserva la corneille dérobée, ou corbeau, comme symbole de divination, mais ses prêtres trouvèrent dans l’interprétation des rêves un moyen simple et plus efficace pour diagnostiquer les maux de leurs patients que les énigmatiques croassements des oiseaux. » [8] La légende est la suivante, d’après Robert Graves [9] : Coronis, fille de Phlegyas, roi des Lapithes, vivait en Thessalie sur le bord d’un lac où elle se lavait les pieds. Apollon tomba amoureux d’elle et la fit garder par un corbeau aux ailes d’une blancheur de neige tandis qu’il s’éloignait pour se rendre à Delphes. Coronis, amoureuse d’Ischys, se donna à lui alors qu’elle était enceinte du dieu-soleil. Celui-ci eut l’intuition de son infidélité avant même que le corbeau ait pu gagner Delphes pour l’en informer. Le dieu, pour le punir de son manque de vigilance, obscurcit son plumage. C’est ainsi que depuis, le corbeau est un oiseau noir. Quant à Coronis, Artémis la cribla de flèches. Apollon, ayant des regrets, mais ne pouvant la ressusciter, descendit aux enfers solliciter Hermès, qui arracha Esculape aux entrailles de la défunte. Apollon le confia à Chiron le centaure. Graves pense que Coronis est un des noms d’Athéna. [10]

Dans le monde celte, le corbeau est aussi un oiseau oraculaire, associé à Bran (dont le nom signifie « corbeau »). Ce dieu est proche d’Apollon et d’Esculape. On trouve son histoire dans le Mabinogi, dans le conte intitulé « Branwen, fille de Llyr » [11]. Le nom de Branwen, sœur de Bran, signifie « Corbeau blanc ». Bran, fils de Llyr, installé sur le trône de Londres, se trouvant un après-midi à Harlech, au Pays de Galles avec ses deux frères, dont l’un d’eux, Evnyssien, était belliqueux, voit venir à lui treize vaisseaux en provenance d’Irlande. Il reçoit alors Mallolwch, roi de cette île-là, qui s’éprend de Branwen. Evnyssien parvient à s’en offusquer, défigure les chevaux du roi d’Irlande qui décide de s’en aller. Bran, éprouvant toutes les peines du monde à apaiser son homologue, décide de lui offrir le chaudron d’immortalité, « dont la propriété est la suivante : prenez un homme qui fut occis aujourd’hui et jetez-le dedans ; demain il se battra comme jamais, seule lui manquera la parole. » [12] Tout se termine par une grande fête et Branwen quitte le pays avec son mari. Elle met bientôt au monde Gwern, dont le nom désigne l’aulne. Au bout d’un certain temps toutefois, le ressentiment à l’égard de l’offense dont Mallolwch fut victime gagne et Branwen se voit consigner à la cuisine, où le boucher chaque jour la frappe. C’est à l’aide d’un étourneau qu’elle prévient Bran de son sort. Celui-ci gagne l’Irlande, où un piège lui est tendu. C’est son frère Evnyssien qui le déjoue avant de s’offusquer que Gwern ne vienne pas à lui de lui-même. Il le jette dans le feu ; Branwen se précipite pour l’en arracher ; Bran la retient. Dans le tumulte et le combat, il est blessé. Il ordonne aux sept hommes rescapés de lui couper la tête et de la porter sur la Colline blanche, à Londres, pour l’y enterrer, le visage tourné vers la France. Certains assimilent ce lieu à la Tour de Londres et Robert Graves, dans The White Goddess (La déesse blanche), note : « Le lien de Bran avec la Colline blanche peut expliquer la curieuse persistance, à la Tour de Londres, de corbeaux apprivoisés, considérés par la garnison avec un respect superstitieux. Il existe même une légende qui dit que la sécurité de la Couronne dépend de la présence de ces oiseaux en cet endroit, variante de la légende concernant la tête de Bran. Le corbeau, ou corneille, était l’oiseau oraculaire de Bran. » [13] Dans le Times Literary Supplement du 24 février 2012, est signalé un ouvrage de Boria Sax, intitulé City of Ravens : London, the Tower and its famous birds [14] (Cité des corbeaux : La Tour de Londres et ses célèbres oiseaux). Selon l’auteur de cette étude, la présence des corbeaux à la Tour de Londres ne serait attestée que depuis le dix-neuvième siècle. Boria Sax montre également l’évolution de l’attitude anglaise à l’égard de ces oiseaux, protégés aux quinzième et seizième siècles, chassés comme démons et fléaux au dix-septième siècle, macabrement associés aux exécutions capitales depuis le dix-neuvième siècle. Charles Dickens éveilla avec Grip, dans Barnaby Rudge (voir article), une attitude plus favorable qui se développa par la suite, durant la Seconde Guerre mondiale notamment. Revenons au Mabinogi. Les sept hommes porteurs de la tête de Bran se trouvent bientôt, à la suite de leur séjour à Harlech, à Gwales, où ils séjournent durant quatre-vingt ans dans un palais donnant sur la mer. Là se présentent trois portes, dont deux sont ouvertes tandis que la troisième doit demeurer close. Dans cet autre monde, ils vivent dans la liesse, oublieux de leurs souffrances et de leurs chagrins, mais l’un d’eux finit par désirer savoir ce qu’il adviendra une fois ouverte la troisième porte. Le souvenir des moments terribles leur revient aussitôt. Il leur faut aller déposer la tête à Londres. « Car tandis que la tête était dissimulée, aucun fléau ne franchit la mer pour atteindre l’île. » [15]

Anne Mounic, "Corbeau". Monotype, 2011.
Dans The White Goddess, Graves associe Bran à Cronos et Saturne, indiquant même que Cronos ne dériverait pas du mot grec pour désigner le temps (chronos), mais de celui nommant le corbeau, corone. « La corneille, oiseau très consulté par les augures, symbolisait, en Italie et en Grèce, la longévité. Il est ainsi possible que Cronos, le titan endormi gardé par Briarée, le monstre aux cent têtes, puisse aussi se nommer Bran, le dieu corbeau. » [16] L’anglais dispose de trois mots pour désigner cet oiseau : crow sera plutôt la corneille, au bec court, pointu et noir  ; rook, le corbeau freux, au bec gris et courbe, très présent en nos campagnes ; raven, le corbeau proprement dit, au fort bec noir. « Les corneilles (crows) de Bran, Cronos, Saturne, Esculape et Apollon sont, de la même façon, des corbeaux (ravens). » [17] Le culte de Bran et de ses homologues, qui sont des dieux guérisseurs, s’associe à celui du dieu du tonnerre, présenté comme bélier ou taureau sous le nom de Zeus, Jupiter, Tantale, Télamon ou Hercule. [18] L’association relevée plus haut avec l’aulne (nom du fils de Branwen) se justifierait par l’analogie de deux mots, le latin cornus pour le cornouiller, substitut méditerranéen de l’aulne, et cornix, le corbeau. L’aulne, arbre de feu et de résurrection, est lié à Bran et associé au mois de l’équinoxe de printemps (du 18 mars au 14 avril) ainsi qu’à la spirale d’immortalité. [19] Le corbeau est un oiseau prophète. Il incarne l’espérance et son cri, en latin, est assimilé à l’adverbe signifiant « demain » : cras. A la fin de la Vie de Domitien (XXIII), Suétone fait dire à la corneille que « tout ira bien ». L’ambivalence du symbole en fait aussi l’oiseau de la déesse de la mort [20]. Dans le calendrier qu’élabore Graves, il revient à trois moments, non seulement à l’équinoxe du printemps en lien avec l’aulne, mais aussi en mai-juin (14 mai - 10 juin), comme corneille, pour marquer l’abstinence et la terreur, et le mois précédant le solstice d’hiver (26 novembre - 22 décembre), comme corbeau freux : « Il porte le deuil de l’année qui s’éteint en ce mois-ci. » [21] Il est l’oiseau de la déesse-mère [22], figure existentielle permettant au poète de s’identifier, en son œuvre, à la vie.

On le retrouve, dans le panthéon celtique, associé à Lug, équivalent du Mercure latin et bénéficiant, comme la triple déesse, d’une personnalité tripartite. Lug unit les mondes ; il est dieu solaire et appartient au monde des ténèbres. « Il réalise en sa personne l’union des deux mondes, celui d’en haut et celui d’en bas, l’union de l’esprit et de la matière, de la vie et de la mort, de la pensée et de l’action. » [23] Du point de vue social, il est également trinitaire puisqu’il « appartient à toutes les classes : à la classe sacerdotale, car il est magicien et poète, à la classe guerrière, car il est chef d’armée, et à la classe laborieuse, car il est charpentier et forgeron. Sa protection s’étend à l’ensemble de la société. »

Graves associe Mercure à la découverte de l’alphabet : au lieu de tuer Méduse comme le fit Persée, le dieu aux pieds ailés se fait par elle initier au langage. « L’affreux visage à l’ouverture du sac signifie que les secrets de l’alphabet, qui en sont le contenu réel, ne doivent pas être divulgués ni mal utilisés. » [24] On peut donc parler, comme le fait Robert Misrahi en qualifiant le « rien de lumière » [25] qu’est l’écriture, de « conversion ». Notons que Bergson parle également de « cet invisible rien qui est le tout de l’œuvre d’art. Et c’est ce rien qui prend du temps. Néant de matière, il se crée lui-même comme forme. La germination et la floraison de cette forme s’allongent en une irrétrécissable durée, qui fait corps avec elles. » [26] C’est le temps qui, en l’occurrence, se pare d’un visage : « Le temps d’invention ne fait qu’un ici avec l’invention même. C’est le progrès d’une pensée qui change au fur et à mesure qu’elle prend corps. Enfin, c’est un processus vital, quelque chose comme la maturation d’une idée. » Robert Misrahi parle de « nuit solaire » [27] et affirme que l’écriture authentique n’abolit pas le mystère qui permet son avènement. C’est exactement ce qu’exprime Graves dans le chapitre 13 de The White Goddess, à savoir que « la coïncidence entre le concept et la réalité n’est jamais parfaitement exact » ; nul ne « perd son identité » [28]. Robert Misrahi, comme en écho, écrit : « La philosophie et la poésie sont l’écriture même quand elle se dépasse vers l’autre de l’écriture, vers quelque chose dont l’écriture a à connaître, pour le dire et le réfléchir, mais qui ne se réduit pas, loin de là, à cette écriture, miroir réfléchissant qui n’a pas le pouvoir, quoi qu’il prétende, de créer cela qu’il transmute et qu’il réfléchit. » [29]

Il me semble que l’ambivalence du corbeau, entre symbole de la mort et des ténèbres et figure de la parole prophétique et de l’action, manifeste bien cette conversion, par l’esprit, du passé qui enseigne l’inéluctable en un avenir qui fonde le possible sur la puissance intérieure de l’être, que j’appelle sa voix. On trouve chez Claude Vigée les deux aspects, le « bec immonde du corbeau » [30] dans La lutte avec l’ange, le « bec du méchant corbeau noir » [31] dans « L’amandier de Jérusalem », la souffrance existentielle dans « Une île en Occident », associée à la « louve », au « puits » et à la nuit : « Les corbeaux brasillaient au soleil de minuit / Mais la louve criait lentement dans le puits. » [32] et l’oiseau gardien du mystère dans « L’espérance de la douzième heure » :

« Un corbeau seul s’incline
Sur le doigt du cyprès :

L’oiseau monte la garde
Aux portes du secret. » [33]

Le corbeau de Ted Hughes, ou sa corneille (Crow, 1970), tient de l’origine, du cri et de la mort tout en la surpassant, sur le mode de l’énigme (« au seuil matriciel » [34]) :

« But who is stronger than death ?
Me, evidently.
Pass, Crow.

Mais qui est plus fort que la mort ?
Moi, évidemment.
Passe, Corbeau. »

La diversité de ton des poèmes lie le corbeau à la complexité et la variété de la vie et de l’expérience, comme si la parole émanait de l’énigme elle-même. L’oiseau n’y est pas saisi dans une allégorie à une face, mais dans sa non-coïncidence avec toute forme d’objectivation et de fixité. Il s’agit bien là du langage de la non-coïncidence dont j’ai parlé plus haut et que Graves décrit en parodiant le langage mathématique. Je complète la citation partielle donnée plus haut : « Gamma coïncide avec Zêta, mais non de façon si étroite que l’un ou l’autre perde son identité. » [35]

Parole ouverte ou langage de la non-coïncidence

La voix prophétique du corbeau, dont le cri se tourne vers « demain, demain », s’oppose au dualisme idéaliste et ce langage de la non-coïncidence s’apparente au langage existentiel, qui établit un pont entre le poème et une certaine philosophie, ce que découvrit, dans les tranchées également, Franz Rosenzweig, qui écrit, dans L’Etoile de la rédemption, et ceci se rapproche de la réflexion de Graves : « La vérité ne prouve pas la réalité, mais la réalité maintient la vérité. » [36] Cette parole fait face à l’effroi que suscite l’horreur de la mort, mais se dérobe à la pétrification en étreignant le négatif plutôt que de le contempler dans la distance conceptuelle de la seule perception visuelle. C’est l’acte de l’intuition vitale aux profondeurs qui remue les lèvres et élude ainsi la passivité inhérente à l’absence de maîtrise, ce que Kierkegaard exprime au début du Traité du désespoir en décrivant le rapport ternaire, conscience réflexive se vouant à l’inconnu du devenir, qui écarte le désespoir et libère le souffle. Ainsi le pathos devient-il souffle, et liberté. Dans le même mouvement, le langage échappe au desséchement de l’idéal dénué de sa substance sensible. L’esprit ne s’émancipe pas de sa substance charnelle, mais y puise sa fine saveur. Délaissant la certitude achevée, il atteint à une dimension plus vaste, de profonde assise intérieure, libre dans son désintéressement. Ainsi, comme le dit Kierkegaard dans Etapes sur le chemin de la vie, il ne se veut pas « parangon » [37], mais témoin d’une crise. Le possible ne s’affranchit pas du sensible, mais y puise sa sève. Le langage se fonde sur la conscience aiguë de l’horreur pour en déduire la force de vivre. La généalogie qu’énumère Ted Hughes dans un des poèmes de Crow, « Lineage » [38] (Lignée), en partant du « cri », au « commencement », passant par le « sang », « Adam », « Marie », le « néant » et, dans un mouvement suggéré par le poème de Poe, déduisant du « jamais » l’engendrement du « corbeau », aboutit à la détresse existentielle primordiale que seul module le cri, préalable à toute conscience de soi, à toute parole : « Trembling featherless elbows in the nest’s filth / Un tremblement de coudes dépourvus de plumes dans la crasse du nid ». Cette notation est digne du natif du Yorkshire qui passa une partie de son enfance campagnarde à « capturer des animaux » [39], puisque les jeunes corbeaux dans le nid ont une allure aussi nue et chétive que ce vers le suggère. Par la suite, « Crow laughed » (Corbeau rit) et « God pondered » [40] (Dieu réfléchit). On a rapproché cette figure de celle du « trickter », ou « farceur ». La réalité existentielle de l’oiseau (« Crow had to start searching for something to eat » [41] ; « Il fallut que Corbeau se mette en quête de sa pitance ») fait pièce à l’idéal, récusé en la culpabilité qu’il engendre (« Crow flew guiltily off » [42] ; « Corbeau coupable s’envola »).

De ces considérations, nous pouvons dès lors déduire que le corbeau, oiseau oraculaire, donnant voix à l’inconnu, augmente notre conscience existentielle. A ce prix se révèlent souffle et liberté de sorte à convertir la nécessité, contemplée dans l’évidence du passé par le regard rétrospectif, en possibilité malgré tout, quand l’esprit, étreignant le devenir, se tourne vers l’avenir. La volonté de connaissance et de maîtrise, qui conduit à réduire le monde à ce que peut envisager avec certitude la conscience (le monde phénoménal), conduit à un rejet de la menace et à une symbolique dualiste, et stérile, car étroitement allégorique. Le corbeau, oiseau oraculaire, marque la conversion de l’effroi en puissance d’être, ou voix, envers et contre tout. La continuité, au sein du récit, triomphe, malgré tout. La non-coïncidence est double : si la réalité ne correspond que rarement à nos attentes, dans l’intervalle de temps que ménage cette attente, qui est également attention, se situe le bond cher à Coleridge, qui donne au devenir le visage engendré par l’esprit quand il dramatise sa propre réalité sensible. Ce visage pathétique, mobile et charnel, de plus, se révèle différemment dans la conscience de chacun, de chaque époque. Les figures qui l’animent, tels le corbeau, qui nous intéresse ici, donnent sa chair à l’esprit, qui parvient dès lors à s’affranchir des généralités d’une universalité simpliste et contrainte pour accorder toute sa saveur, son sel et sa légitimité, au singulier, en sa réalité sensible et l’ambivalence de sa condition. Tel est, ou du moins c’est ainsi que je le perçois, le « joui-dire » cher à Claude Vigée.

Notes

[1François Villon, Poésies. Préface de Tristan Tzara. Edition établie par Jean Dufournet. Paris : Gallimard Poésie, 1996, p. 192.

[2Jean Chevalier, Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles (1969). Paris : Laffont, 1982, p. 285.

[3Victor Hugo, L’année terrible (1872), Œuvres complètes, Poésie III. Paris : Laffont, 2002, p. 19.

[4Victor Hugo, Châtiments (1853), Livre premier, Œuvres complètes, Poésie II. Paris : Laffont, 2002, p. 37.

[5Homère, Iliade, chants IX à XVI. Edition bilingue. Texte établi et traduit par Paul Mazon. Notes par Hélène Monsacré. Paris : Belles Lettres, 2007,pp. 126-127

[6P.B. Shelley, Adonais (1821), Poetical Works. Oxford, New York : O.U.P., 1986, p. 438.

[7Jules Michelet, La sorcière (1862). Paris : Garnier-Flammarion, 1966, p. 98.

[8Robert Graves, The Greek Myths : 1 (1955). Harmondsworth : Penguin, 1982, p. 177.

[9Ibid., pp. 173-74.

[10Ibid., p. 82.

[11The Mabinogion. Translated by Jeffrey Gantz. London : Penguin, 1976, pp. 66-82.

[12Ibid., p. 71.

[13Robert Graves, The White Goddess (1948). London : Faber, 1957, note p. 87.

[14Boria Sax, City of Ravens : London, the Tower and its famous birds. London : Duckworth Overlook, 2011.

[15The Mabinogion, op. cit., p. 81.

[16Robert Graves, The White Goddess, op. cit., p. 66.

[17Ibid., p. 67.

[18Ibid., p. 124.

[19Ibid., pp. 171-72.

[20Ibid., p. 143.

[21Ibid., p. 299.

[22Ibid., p. 403.

[23Yann Brekilien, La mythologie celtique. Paris : Marabout, 1984, p. 119.

[24Robert Graves, The White Goddess, op. cit., p. 231.

[25Robert Misrahi, Construction d’un château (1981). Paris : Entrelacs, 2006, p. 20.

[26Henri Bergson, L’évolution créatrice (1907). Paris : P.U.F. Quadrige, 1981, p. 340.

[27Robert Misrahi, Construction d’un château, op. cit., p. 59.

[28Robert Graves, The White Goddess, op. cit., p. 344.

[29Robert Misrahi, Construction d’un château, op. cit., p. 133.

[30Claude Vigée, Mon heure sur la terre. Paris : Galaade, 2008, p. 95.

[31Ibid., p. 651.

[32Ibid., p. 151.

[33Ibid., p. 657.

[34Ted Hughes, « Examination at the Womb-door”, Crow (1970), New Selected Poems (1957-1994). London : Faber, 1995, p. 91.

[35Robert Graves, The White Goddess, op. cit., p. 344.

[36Franz Rosenzweig, L’Etoile de la rédemption (1921). Paris : Seuil, 2003, p. 35.

[37Sören Kierkegaard, Etapes sur le chemin de la vie (1845). Paris : Gallimard Tel, 1979, p. 295.

[38Ted Hughes, « Lineage », Crow (1970), New Selected Poems, op. cit., p. 90.

[39Ted Hughes, « Capturing Animals », Winter Pollen : Occasional Prose. London : Faber, 1994, p. 10.

[40Ted Hughes, « A Childish Prank », Crow (1970), New Selected Poems, op. cit., p. 91.

[41Ted Hughes, « That Moment », Crow (1970), New Selected Poems, op. cit., p. 93.

[42Ted Hughes, « Crow’s First Lesson », Crow (1970), New Selected Poems, op. cit., p. 92.


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