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Introduction

25 septembre 2018

par Anne Mounic

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Raphaël, Le Mariage de la Vierge, 1504. Milan.

La perspective, destinée à montrer, à représenter sur une scène, visible dans le tableau, imaginaire dans le récit, implique la fixité d’un point de vue et la mise à distance d’un monde qui se présente comme extérieur. La perspective picturale du Quattrocento fait de l’œil un point qui se réverbère comme point de fuite sur un horizon tracé sur le plan du tableau. Le monde vacille ensuite avec le maniérisme, qui, à la suite de Michel-Ange et de Raphaël, introduit dans l’art mouvement et subjectivité. On situe le maniérisme entre la Renaissance et le Baroque, entre 1520 et 1620 environ. [1] Au seizième siècle apparaît en Espagne, en réaction au code de l’honneur aristocratique, le roman picaresque, dont le personnage central, le picaro, permet de voir distinctement, de son point de vue, la société. On sait que le genre s’est déployé en Europe et que le point de vue, dans le roman, s’est diversifié. Imre Kertész le décrit comme « le regard imaginaire que nous sentons posé sur nous » [2] en empruntant à Thomas Mann l’expression « esprit du récit », que l’écrivain allemand utilise dans L’Elu (Der Erwählte, 1951), « Der Geist der Erzählung  » [3], et que Louise Servicen traduit par « Génie de la narration » [4]. L’esprit du récit invite au retour sur soi de la conscience, qui crée un lieu de nulle part où la subjectivité se révèle à elle-même. Comme le dit Henry James, le romancier tient du peintre et du philosophe. Il va plus loin, me semble-t-il, que le simple fait de « promener un miroir sur une grande route » [5], comme le voulait Stendhal, car il crée l’intime (ce qui est très intérieur), dont il se nourrit.

Déjà dans L’Ane d’or (161 ?), Apulée révélait la société à elle-même grâce à l’animal, point de vue extérieur au monde humain. Dostoïevski le mentionne à propos du prince Mychkine, auquel la maladie donne une extériorité semblable, le titre du roman, L’idiot (1868), suggérant une singularité méprisée. Comme dans la peinture de la première moitié du vingtième siècle (que l’on songe à Soutine ou à Chagall plutôt qu’aux cubistes), la perspective, dans le roman, rompt avec l’objectivité géométrique pour approfondir les mouvements de la subjectivité. C’est résister au tragique que d’imprimer aux choses un mouvement subjectif, qui impose de considérer métamorphose et devenir. Que le récit dégage des motifs et l’on peut les reconnaître, comme le suggérait Imre Kertész dans l’essai cité, ce qui permet de porter sur l’histoire un jugement en tant que personne.

Guy Braun nous propose de réfléchir sur la perspective picturale et son rapport à l’œil humain. Michèle Duclos s’intéresse à l’œuvre de Charles Tomlinson, qui était aussi peintre et Didier Lafargue met en perspective l’art dramatique de Pirandello.

Notes

[1Voir l’article « Maniérisme » de Sylvie Béguin et Marie-Alice Debout dans l’Universalis.

[2Imre Kertész, « La pérennité des camps » (1990), in L’Holocauste comme culture (Die exilierte Sprache, 2003). Préface de Péter Nádes. Traduction de Natalia Zaremba-Huzsvai et Charles Zaremba. Arles : Actes Sud, 2009, p. 44.

[3Thomas Mann, Der Erwählte. Frankfurt-am-Main : Fischer Verlag, 1951, p. 10.

[4Thomas Mann, L’élu (1951). Traduction de Louise Servicen. Paris : Albin Michel, 1952, p. 8.

[5Stendhal, Le Rouge et le Noir (1830). Paris : Garnier-Flammarion, 1964, p. 361.


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