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Introduction

22 avril 2011

par Anne Mounic

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Glycon, Constanza Roumanie

Serpents… reptation… intériorité… questionnement… inachèvement

Les essais ici réunis autour du thème du serpent me suggèrent de rassembler ces termes comme titre de notre introduction. Le reptile paraît en effet manifester une réalité de la limite, du seuil, que D.H. Lawrence, dont nous parle Marc Porée dans un très bel essai sur le poème écrit en 1920-21 à Taormine, « Snake » / « Serpent », capte très justement par les adjectifs composés qui qualifient son mouvement pour regagner les entrailles de la terre : « snake-easing his shoulders », que Jean-Jacques Mayoux traduit par « serpentant souplement de l’épaule » et la fente au sein de la terre elle-même : « earth-lipped fissure » (« la fente aux lèvres de terre »). Nous nous trouvons au point d’effleurement entre intériorité et extériorité, là où le langage détient à la fois le pouvoir de manifestation et d’anéantissement, selon que nous incarnons ou désincarnons le possible, en laissant à l’esprit la bride sur le cou, ou bien en le reliant toujours à son point d’attache existentiel, comme l’ont montré tour à tour Sören Kierkegaard et Benjamin Fondane. Les expressions utilisées par Lawrence sont frappantes de connivence entre le monde humain et le cosmos, le serpent disposant d’épaules et la terre de lèvres. Avec les épaules, l’axe vertical rampe et rentre ; quant aux lèvres, elles chantent et mettent au monde. L’ombre souterraine se manifeste ainsi en plein midi par le « Démon de l’analogie » dont parle Mallarmé : « Des paroles inconnues chantèrent-elles sur vos lèvres, lambeaux maudits d’une phrase absurde ? » [1] Le poète, « le doigt sur l’artifice du mystère », descend, l’aile devenant main, par « le geste d’une caresse » découvrant « la voix même », et s’enfuit, pris de « l’angoisse sous laquelle agonise mon esprit naguère seigneur ».

Lisant Les Fleurs du Mal à la lumière des mythes d’Orphée et de Méduse, qu’il étudie en regard dans un essai très fouillé et inspiré, Frédéric Le Dain révèle chez Baudelaire la figure d’un « Orphée médusé », tiraillé entre la contemplation de la Mort et l’appel d’un possible qui puisse éclore « sous des cieux plus beaux ».
Le serpent invite ainsi à une méditation sur le sens en des essais, comme ceux que je viens de citer, qui s’interrogent sur l’origine de la conscience. On lira à ce propos la réflexion sur Martin Buber ainsi que celle qui a trait au paradis. Le reptile peut aussi, comme l’éclair, livrer une illumination dans l’instant, à propos d’une œuvre particulière, comme Le serpent d’étoiles de Jean Giono, dont nous parle admirablement Christian Lippinois. La très brève nouvelle de Narayan offre une telle dramatisation d’un moment singulier, qui prend une signification au-delà de lui-même.
Le serpent paraît, comme la spirale, esquisser sans cesse la possibilité d’un au-delà. Dès l’origine, il s’exprime au futur, niant la possibilité de la mort, comme le fait la conscience, alors que Dieu impose des limites « De peur que vous n’alliez mourir » (Genèse 3, 3 – Traduction d’Henri Meschonnic). Comme le langage et le devenir tout à la fois, le serpent originel déborde constamment l’instant dans l’abstraction du possible. Ce faisant, il découvre à l’esprit de l’homme l’impossibilité de l’immortalité, selon ce que Dieu avait prévu. Il est à double titre négation de la négation : « Non vous n’allez pas mourir vous n’allez pas mourir » (Genèse 3, 4 – Traduction d’Henri Meschonnic) Puis, verset 24 :

« Et il a mis au voisinage à l’orient du jardin d’Eden
les chérubins et la flamme de l’épée la tournoyante
pour garder le chemin de l’arbre de la vie »

Devenue « flamme de l’épée », cette nouvelle négation dit l’impossibilité de l’immortalité, que la conscience ne peut admettre et, ce faisant, se découvre nue. Le serpent sinue entre ces deux négations, niant la crainte (de mourir) puis le désir (de ne pas mourir) tandis que l’esprit humain, grâce au langage, s’évertue sans cesse à renouveler l’origine, ressuscitant le désir malgré la crainte, dans l’étreinte du singulier avec la négation. Le serpent participe des métamorphoses du « Peut-être » qui, finalement, est le Nom de Dieu en son devenir et son ambivalence. Le serpent, en son possible, en serait l’excès, au mépris de la réalité existentielle, mais il symbolise aussi la sagesse de la durée en ses métamorphoses. Il incarne une réalité de l’effleurement, de l’affleurement, de ce qui fuit, n’est pas décidé – autre façon peut-être, de désigner la tentation, sous la forme de l’hésitation ou de l’abstention, avant l’Histoire, dont l’épée flamboyante constitue le seuil ainsi que l’a vu Milton à la fin du Paradis perdu, me semble-t-il :

« Quelques larmes naturelles ils versèrent, mais les essuyèrent aussitôt :
Le monde se présentait à eux tout entier, où choisir
Le lieu où ils se reposeraient, la Providence pour guide :
Tous deux main dans la main, du pas lent de la promenade,
Traversèrent l’Eden sur leur chemin solitaire. »
Milton, Paradise Lost, Book XII, 645-649)

N’oublions pas que c’est le serpent qui dérobe à Gilgamesh la fleur d’immortalité, au fond du puits. Il figure une réalité qui n’est pas tranchée – la réalité sinueuse de l’éclair, de l’inaccompli. Au sein de l’accomplissement, il prend la forme nette, rectiligne, de l’épée de feu, dans l’irréversibilité de l’Histoire. Mais le possible toujours ressurgit, à chaque pas, dans le langage et la conscience – le futur délibératif de l’origine, tu ne feras pas, tu feras… « du pas lent de la promenade ».
Le serpent se situe à la limite de la pensée claire, affleurant dans les mots, et du silence – cette ombre de l’inconnu qui toujours en nous se renouvelle et conjugue le singulier avec l’infini. Il incarne, en sa fugacité, l’éclair de l’idée (Dunstan Ward, dans son poème, met très bien en évidence cette intuition de la révélation dans l’instant) avant qu’elle ne s’affranchisse des conditions précaires de son émergence dans l’esprit individuel et non justifié par l’habitude ou la souveraineté. Une fois figée dans l’éclat rectiligne du métal, la pensée s’exclut de ses racines de chair – ce que montre très bien Maine de Biran dans Rapports du physique et du moral de l’homme. [2] Elle a besoin dès lors de recouvrer le futur de l’origine, afin de se ressourcer. Il vaut mieux que ceci s’effectue dans la continuité du devenir plutôt qu’en la rupture du sacrifice.

Laocoon, Musée du Vatican, Rome. Photographie : Guy Braun.
Le serpent ouroboros figure cette difficile conciliation entre le cycle du devenir et le cercle de la perfection céleste. Les figures du merveilleux, vouivres ou femmes-serpents, comme Mélusine, se situent à la limite du souvenir et du rejet par l’esprit se voulant « seigneur » et suscitant sa propre angoisse, comme l’a montré Kierkegaard. [3] La figure du serpent met en relief la démesure propre à la conscience et qui aboutirait, sans ressourcement à la chair de l’expérience, à la scission de l’Idée et de la fuyante réalité, brèche que seuls nuit et silence peuvent refermer. Le « défaut des langues », pour reprendre l’expression de Mallarmé, consisterait alors en cette capacité de détachement à l’égard de l’expérience vécue que seule l’acceptation de l’inconnu puisse combler. Il importe peu que le mot soit distinct de la chose, mais il incombe à notre esprit de se garder de toute forme d’émancipation à l’égard des fibres de l’expérience, de peur que le mal trouve sa justification dans l’abstraction du concept, affranchi de toute responsabilité dans la chair de l’instant. Ceci donne une résonance plus pressante encore, et plus réaliste, au sens plein du terme, à ces considérations de Kierkegaard dans Crainte et tremblement : « La foi est justement ce paradoxe : l’individu, en tant qu’individu, est plus grand que le général, il est justifié devant le général, il ne lui est point subordonné, mais lui est supérieur, et il l’est de telle manière, observez-le bien, que c’est l’individu qui, après avoir été subordonné en tant qu’individu au général, devient, à travers le général, l’individu dont l’individualité est supérieure au général, parce que l’individu, en tant qu’individu, est en rapport absolu avec l’absolu. Cette position ne souffre aucune médiation, puisque toute médiation survient justement en vertu du général. » [4]

A noter que Benjamin Fondane, suivant en cela Léon Chestov, voit dans le serpent la figure de la connaissance. Dans le chapitre de La conscience malheureuse intitulé "Chestov, Kierkegaard et le serpent", il considère que Kierkegaard s’est laissé persuader par le "serpent de la ’justification, de la légitimation, de l’explication’" [5]. "Brutalement, en un seul moment, le serpent aurait pris la place de Dieu et personne ne s’en serait aperçu." [6] Le serpent symbolise la connaissance, le désir d’objectiver une certitude. Il s’interpose alors entre l’homme et Dieu, puisque Dieu se situe, selon Chestov, selon Fondane, en deçà du bien et du mal. "La Connaissance toujours, fruit de l’arbre de la mort." [7]

Notes

[1Stéphane Mallarmé, « Le Démon de l’analogie », Œuvres complètes I. Edition présentée, tablie et annotée par Bertrand Marchal. Paris : Gallimard Pléiade, 1998, p. 416.

[2Voir dans ce numéro « Au paradis, le serpent… ».

[3Voir dans ce numéro « Le serment sur Gog ».

[4Sören Kierkegaard, Crainte et tremblement. Traduit du danois et présenté par Charles Le Blanc. Paris : Rivages poche, 2000, p. 110.

[5Benjamin Fondane, La conscience malheureuse. Paris : Denoël & Steele, 1936, p. 243.

[6Ibid., p. 247.

[7Ibid., p. 249.


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