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Introduction

28 septembre 2008

par Anne Mounic

Poésie Existence Spiritualité


A la lecture de ces six entretiens, on s’aperçoit bien vite que chacun d’eux est singulier. Et si l’on ajoute à ceux-ci l’article d’Anne Simonnet sur Pierre Emmanuel ainsi que ceux concernant Stevie Smith et, à nouveau, Claude Vigée, on s’aperçoit que ces trois mots, Poésie Existence et Spiritualité établissent, pour chaque poète, une relation singulière. Et ceci est conforme à l’être même de la poésie – l’expression de l’individu en ce que Duns Scot nommerait son « haeccéité ». Toutefois, il ne s’agit pas là d’enfermement en soi conduisant à une attitude solipsiste : le lien entre poésie et spiritualité conduit à envisager le rapport entre les êtres au sein de cette intériorité qui nous est propre et nous relie tout à la fois. Comme me le disait Claude Vigée : « Pour moi, la poésie n’est pas, comme on se l’imagine souvent, un état d’âme ; c’est une action de l’âme incarnée avec tous les moyens qu’elle peut trouver à sa disposition, en premier lieu, les mots, depuis ceux de la petite enfance. » « Action de l’âme », nous trouvons là un écho de cette « vertu active » dont parle Geoffrey Hill, dans Triumph of Love / Le triomphe de l’amour (poème LXX), et qui s’incarne dans le langage. Pour le poète anglais, il ne s’agit pas non plus d’exposer en vers des états d’âme. Il écrit en effet dans un de ses essais : « Mais la confession n’est pas exhibitionnisme, et le soi-disant mouvement du « confessionnalisme » dans l’art et la littérature post-modernes n’est majoritairement que parade nuptiale exécutée sans grâce. » (Collected Critical Writings. Sous la direction de Kenneth Haynes. Oxford, 2008, p. 567)

Il s’agit en somme de dépasser le mode lyrique pour accéder à l’expression épique, ou le récit de la traversée de l’existence par des êtres de chair. A cet égard, comme l’écrit Michael Edwards, citant Geoffrey Hill, dans sa préface à l’édition française du Triomphe de l’amour (Cheyne, 2006, p. 22), il est question « de reconnaître ‘chaque jour ce qui est dû aux morts’ (CXIX) ». Georges-Emmanuel Clancier, qui se souvient le la guerre et de la Résistance, insiste sur cette question : « Notre monde me paraît receler des forces très dangereuses. Il est très mauvais en soi et capable d’engendrer des choses redoutables. Ce qui animait tous les poètes de ma génération ne s’est pas assez développé. Il faut dire que nombre d’entre eux ont été très éprouvés. On parle désormais beaucoup plus de ces souffrances de la guerre, de la déportation. Ce qui était inscrit chez nous tous comme un soulèvement poétique contre la barbarie devrait rejaillir maintenant face à ce « non projet » humain, qui réduit l’homme à l’état de machine. » Et il décrit, dans ce qu’il a connu à la R.T.F., puis à l’O.R.T.F., la lente montée de la bureaucratie réifiante étouffant la culture : « En effet, après 1945, nombre de poètes français travaillaient à la radio. Il y avait Pierre Emmanuel, ou Clancier, et bien d’autres – Jean Tardieu, Paul Gilson… On ne faisait même pas attention à cela. J’ai dit un jour à Gilson que tous ceux qui à la R.T.F. étaient créateurs, poètes ou artistes, devraient se regrouper. Il était d’accord.
Le tournant s’est opéré dans les années 60. Vladimir Porcher, qui était le directeur général a été écarté ; Gilson est mort. Ce sont les journalistes politiques qui ont pris le pouvoir, puis les énarques, les technocrates.
Un jour, un directeur est entré dans mon bureau et s’est mis à tout mesurer. Il voulait en connaître le cubage pour établir une évaluation financière. »

Cette évolution vers une marchandisation des actes de l’esprit, et vers leur anéantissement, va de pair avec une conception uniquement esthétique de l’acte d’écrire – c’est-à-dire dépourvue de tout accès à l’être et ne fonctionnant que comme objet. « L’esthétique, « nous dit Henri Meschonnic, « est la mort du poème, ou, pire encore, une condition de pensée telle que le poème n’a pas encore pu naître. L’esthétique est formaliste ; elle relève du dualisme du signe et provoque un enchaînement de dualismes : forme / contenu ; affect / concept ; langage / vie – un ensemble de choses qui tuent le poème. » Michael Edwards explique : « Concilier l’esthétique et l’éthique – la recherche du vrai, de ce qui est, se trouve au cœur de l’éthique – est pour moi une donnée essentielle de ce projet. Comme la vérité en poésie n’est pas une affaire de formules, puisque la vérité qui lui convient est celle du vécu, l’éthique en poésie n’impose pas un discours moralisant, puisqu’un poème est un acte comme les autres actes de notre vie et sera jugé selon les mêmes critères. L’éthique du poème, c’est se mettre en rapport avec l’altérité des autres êtres et du monde ambiant, et discerner l’autre en soi. » Et Hélène Péras décrit parfaitement la singularité de cette démarche éthique, qui est aussi fondement de ce que les philosophes appellent le « sujet » (voir à cet égard les travaux de Robert Misrahi) : « Appel à une conversion, dites-vous…Peut-être plutôt ressaisissement, acte de se redresser, de se remettre debout, de reprendre la marche, rassemblement des forces vives de l’être pour continuer. Continuer quoi ? Ce que vous désignez comme l’itinéraire spirituel ? Je dirais peut-être, simplement, le chemin. L’itinéraire s’entend, pour moi, comme un trajet tracé d’avance, avec un point de départ et un point d’arrivée déterminés. Il me semble que le chemin, notre chemin terrestre, se révèle pas à pas, même si nous pouvons, parfois très tôt, le pressentir.
Cela dit, bien sûr, je crois que l’amour humain se définit par ce chemin de révélation mutuelle de la vérité propre de chacun, au-delà de tous les masques, de tous les faux fuyants de la vie sociale ordinaire. »

Rassemblant ces termes, Poésie, Existence et Spiritualité, je songeais à une relation nécessaire entre eux. J’ai choisi le terme d’« existence » plutôt que celui de « vie » en pensant à Kierkegaard qui lui donne le sens de synthèse de fini et d’infini. Exister, dès lors, c’est penser ce paradoxe : « Mais exister en vérité, et donc pénétrer son existence par sa conscience, à la fois quasi-éternellement, loin au-delà d’elle, et pourtant présent en elle et pourtant dans le devenir : c’est vraiment difficile. » « Post-scriptum aux miettes philosophiques  », Gallimard, p. 205) J’y vois là une des tâches du poème. La seconde, qui lui est associée, s’attache au terme « spiritualité ». Je conçois cette démarche, qui est un mode de connaissance, comme un en deçà plutôt qu’un au-delà. Ce n’est pas une réalité extérieure et qui nous transcende que le poème cherche à explorer, mais l’intimité même, non de l’ego (évitons ces confessions qui ne sont que « parades nuptiales »), mais de l’être en nous grâce à ce « tact immédiat de l’âme sensitive » dont parle Maine de Biran (voir temporel 5 : http://temporel.fr/D-H-Lawrence-Tenebres-palpables) : : « La lumière propre et intérieure de conscience n’éclaire pas subitement l’homme naissant au monde des phénomènes, et le fait constitutif de l’individualité personnelle, vraiment premier dans l’ordre des faits de l’existence aperçue ou pensée, ne l’est point absolument dans l’ordre du temps, ou de la succession des phénomènes d’une vie purement animale ou sensitive.
L’homme commence à vivre et à sentir, sans connaître sa vie (vivit et est vitae nescius ipse suae). » (Rapports du physique et du moral de l’homme (1811), p. 108)

Chalifert. Photo Guy Braun
C’est là cette intuition de l’origine que pressentent les poètes quand ils font en eux le vide pour dire ce qui n’a jamais été dit auparavant et que Robert Misrahi appelle le « rien de lumière » (voir temporel 5 : http://temporel.fr/Robert-Misrahi). Il s’agit là, en cette saisie de soi à l’origine « au-delà de tous les masques, de tous les faux fuyants de la vie sociale ordinaire. », comme l’écrit Hélène Péras, d’un ré-enchantement du monde. Et il est éthique. Nous revenons là à Kierkegaard qui affirme : « Exister est un art » (Ibid., p. 236) et dit aussi : « Le devoir du penseur subjectif est de se transformer lui-même en un instrument qui exprime d’une façon claire et déterminée l’humain dans l’existence. » Telle me paraît être la tâche épique du poète. Elle s’assortit d’une conscience, peut-être douloureuse dans un premier temps, mais porteuse de liberté après réflexion, de l’absence de maîtrise du sujet sur sa condition. Cet en deçà qui, comme Eurydice, se dérobe à la conscience, se mêle à l’appréhension de cet inconnu, de ce mystère, qui préside à la naissance et à la mort et échappe au concept ainsi qu’à la conscience fixe. Ce que suggère Hamlet : « There are more things in heaven and earth, Horatio, / Than are dreamt of in our philosophy. » [Il y a davantage, Horatio, dans le ciel et sur la terre, / Que ne s’en figure notre philosophie. I, 5, 174-75]), et qui rappelle L’Ecclésiaste (« … j’ai vu toute l’œuvre de l’Elohim : l’homme ne peut pas trouver ce qui s’accomplit sous le soleil, et même si l’homme s’évertue à chercher, il ne trouvera guère ; et le sage non plus, en s’efforçant de savoir, ne pourra pas trouver. » 8-17. Traduction de l’hébreu par Claude Vigée), constitue le domaine du poème et s’inscrit dans le devenir. En cela, l’acte créateur, même s’il fait ressurgir le passé, ne s’inscrit pas dans la dualité de la réminiscence, mais dans l’unité de l’instant, source de l’éternel (ce que Franz Rosenzweig, lecteur de Kierkegaard, nomme le « point d’Archimède » de la conscience individuelle).
Se fondant sur cette conscience de l’absence de maîtrise, le poème explore le domaine merveilleux de toute humilité en lui donnant sa résonance, qui est joie. On comprendra donc qu’il est difficile, dans cette perspective, de dissocier ces trois termes : Poésie Existence Spiritualité, mais que leur association est loin de constituer une contrainte qui restreigne. La preuve en est : chacun des poètes interrogés l’aborde à sa façon, et j’avais moi-même conçu cet axe selon ma propre visée.

Deux entretiens ont été menés par écrit pour plus de commodité. Les autres furent des rencontres. Ainsi, on peut entendre la voix de Georges-Emmanuel Clancier et celle d’Henri Meschonnic. Quand j’ai rencontré Geoffrey Hill, premier entretien effectué, je ne me suis pas montrée assez habile pour faire fonctionner l’appareil d’enregistrement. Chez Claude, nous avons simplement conclu une séance de travail sur l’ouvrage en cours, Mélancolie solaire, avec cet entretien. je disposais de mon ordinateur portable, mais non d’instrument de prise de son.

Chalifert, 1er septembre 2008


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