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Introduction

1er octobre 2007

par Anne Mounic

Franz Marc écrivait, le 6 juillet 1914, à Alfred Kubin : « Vous êtes un homme heureux ! Vous êtes venu à bout de vos prophètes, je lutte quant à moi encore pied à pied avec l’ange de Dieu, il me donne plus de coups qu’il n’en reçoit, mais je crois qu’à la fin de l’automne j’en aurai terminé ; en aucun cas plus tôt. Je taille tout dans du bois ; tout le processus en est ralenti, non la taille proprement dite, mais le penser bois, c’est là la difficulté. » (Ecrits, p. 422) Le peintre, mort en 1916 sur le front, fait de la joie le terme de l’œuvre. Il s’agissait là d’un projet d’illustrations bibliques, entrepris pour le Blaue Reiter.

La joie, c’est ce qui est donné à l’être tel qu’il s’accomplit dans l’œuvre (Nathalie Massoulier nous parle de Graham Swift), tel qu’il va à la rencontre de l’inconnu qu’il porte en lui et qui le relie au monde, les autres êtres ainsi que les choses. Henri Thomas donne pour titre à un recueil de réflexions, dont une part sur sa vie passée et sur son oeuvre, La joie de cette vie. L’écrivain et poète y remarque : « Un livre écrit avec plénitude de l’esprit, doué de la vérité poétique qui remplit Virgile ou George Crabbe, doit être lu avec bonheur. On y retrouve le temps de l’écriture, pas celui qui passe sur les lectures « à succès » que la publicité vous met sous les yeux.
Un attelage de lectures et d’écritures, les chevaux de la lecture et de l’écriture, même attelage. » (p. 84)

Et, sans parler même d’œuvre littéraire ou artistique, la joie se conquiert, « malgré tout », au sein de l’œuvre humaine, qui est la vie vécue dans la conscience d’elle-même. C’est sans doute, dans une situation extrême, ce que nous enseigne Etty Hillesum en sa tentative, par son journal et par ses lettres, de sauvegarder le langage vrai face aux cruautés et distorsions de l’existence dont elle fut témoin dans la Hollande occupée par les nazis. Ce « langage de la joie », cette résistance de l’être sur « le fil du rasoir », est donc éminemment subversif. Il n’existe pas de joie sans individu qui œuvre pour elle, non dans l’abstraction ou l’universel, comme le préconisait Blake, mais selon les « menus Détails », qu’il appartient au poète de sauvegarder au sein de sa Jérusalem, cité poétique où se rassemblent tous les temps.

Hamlet, lui, face à la rhétorique corrompue du meurtre en cette époque qu’il décrit comme pervertie, ou disloquée, adopte un langage ironique pour tenter de débusquer le mal et préserver le langage vrai, qui est pour Camus la condition de la justice et de la joie. Le narrateur de La chute est privé de cette joie, car l’époque, en laquelle les Juges intègres sont introuvables, puisqu’ils ont été subtilisés par des brigands, est perverse. C’est Camus qui a publié, en 1957 chez Gallimard, L’été indien de Claude Vigée, son premier judan, harmonie et de prose et de poésie, le poète refusant de voir dans ses poèmes de simples objets esthétiques affranchis de la lutte existentielle dont ils sont les témoins, véritable lutte avec l’ange, comme le disait aussi Franz Marc. L’échange de lettres entre ces deux auteurs nous permet d’envisager les liens d’une œuvre à l’autre.

De même, nous avons mis en regard Spinoza, le philosophe de la joie, et Thomas Traherne, le poète de la joie. Nous verrons que, comme le dirait Michael Edwards, le poète « s’émerveille » tandis que le philosophe, privilégiant la raison, se garde de l’émotion, ce qui met en valeur deux modes de connaissance distincts, le poème s’attachant au souci existentiel en toute sa complexité. « Les années passent sans prévenir, » écrit Henri Thomas, « et l’on trouve un jour, en se retournant, que l’on en a un grand nombre derrière soi, qui nous regardent – silencieusement. La vieille histoire ! Elle se répète autant de fois qu’il y a un homme. Le poème qui trouvera le joint à tout cela ! » (La joie de cette vie, p. 91)

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Rome, Musée national

Il n’empêche : toutes les approches sont intéressantes, même si, du côté du concept, l’être humain ne trouve pas forcément toujours la réponse qu’il cherche. Henri Thomas a cette réflexion, qui rappelle le point de vue de Michel Henry : « Quand on est pris dans les allées et venues de la pensée hégélienne, il ne faut pas espérer s’en tirer en disant brusquement : je m’en vais. » (Id., p. 75)

Dans son ouvrage paru récemment, Jean-Louis Chrétien nous offre, sur La joie spacieuse : Essai sur la dilatation, un point de vue philosophique qui s’appuie sur l’étude des écrits de Saint Augustin ou Grégoire le Grand ainsi que sur l’œuvre de poètes, comme Traherne, Whitman ou Michaux, entre autres. L’auteur de cette étude très fouillée a bien voulu répondre par lettre à l’une de nos questions.

Nous nous sommes également entretenus avec un spinoziste convaincu, Raphaël Enthoven, que nous avons contacté à la suite de la remarquable émission de l’été passé sur Camus. Nous avons lu son livre, Un jeu d’enfant : La philosophie.

L’ouvrage de Nicolas Go, L’art de la joie, s’imposait au cœur de notre thème puisque le dernier chapitre s’intitule « L’art, la joie ». L’auteur de cette très belle étude a bien voulu répondre à nos questions par la voie électronique. Il nous propose aussi, dans « à l’œuvre », sa traduction d’une nouvelle de Rabindranath Tagore, l’écrivain et poète bengali dont le cinéaste Satyajit Ray s’est souvent inspiré.

Enfin, le dernier ouvrage de Tzvetan Todorov, La littérature en péril, nous paraît faire partie intégrante de notre thème. En effet, nous adhérons tout à fait à la critique que fait ce théoricien de la tendance à privilégier, au sein de la critique et de l’enseignement, l’approche interne des « textes » en laissant de côté soigneusement la question du sens. Pourquoi lit-on ? se demande Todorov. Si nous suivons Henri Thomas, cette question est indissociable de son corollaire : Pourquoi écrit-on ?
L’auteur de La littérature en péril nous explique que, jeune étudiant à Sofia, en 1956, il choisit de s’intéresser à la critique interne des œuvres littéraires pour échapper à la censure. On peut dès lors se demander à quoi nous pouvons bien vouloir échapper dans notre pays à notre époque pour traiter la littérature et la poésie sous l’aspect fonctionnel que revêtent, par exemple, les programmes de l’enseignement secondaire. Pourquoi éluder avec autant de soin la question du sens ? Serait-il si dangereux pour le « temps de cerveau humain » ainsi détourné du divertissement de la consommation et de l’univers médiatique de s’interroger sur ce qui fait le fondement de l’existence, son angoisse et son ravissement, en un mot son sens ? Alors, effectivement, la joie de l’œuvre qui fonde l’individu en son langage vrai, en sa résistance à la rhétorique du mensonge et des intérêts, en sa vérité face aux conformismes, est subversive.
Et Tzvetan Todorov cite principalement l’œuvre de Dostoïevski à l’appui de ses dires. Dans la seconde partie de L’idiot, qui est vraiment le roman du sens de l’existence au sens le plus profond et le plus déchirant, on trouve ce passage, absolument paradoxal. Le Prince, se trouvant chez les Epantchine, s’exalte, fait de grands gestes et, comme Aglaé le lui avait suggéré ironiquement, casse le vase de Chine. Au milieu de la stupeur et des cris, Mychkine connaît, malgré tout, la joie, simplement parce qu’entre eux deux, le langage a triomphé. La réalité se conforme à la parole ; l’objet se plie donc à la subjectivité. Les débris et les cris les unissent dans ce paradoxe de la joie et de la parole, absolument anti-conformiste.
« En prononçant les derniers mots, il se dressa soudain, fit un geste imprudent de la main, remua l’épaule et… un cri unanime s’éleva ! Le vase oscilla, d’abord comme incertain s’il ne devait pas choir sur la tête d’un des vieillards, mais l’instant d’après il pencha de l’autre côté, vers l’Allemand épouvanté qui eut juste le temps de faire un écart, et s’écroula par terre. Le fracas, les cris, les précieux débris éparpillés sur le tapis, l’effroi, la consternation, – oh, il est difficile de dépeindre l’état du prince, et c’est peut-être même inutile. Mais nous ne pouvons pas ne pas mentionner une étrange sensation qui le stupéfia à cet instant et jaillit soudain au milieu de toutes les autres sensations confuses et terrifiantes : ce ne fut ni la honte, ni le scandale, ni l’effroi, ni la soudaineté qui le frappèrent le plus mais l’accomplissement de la prophétie ! Ce qu’il y avait de si saisissant dans cette pensée, il n’aurait pas pu l’expliquer ; il sentait seulement qu’il était frappé jusqu’au fond du cœur et restait immobile, en proie à un effroi quasi-mystique. Un instant plus tard, tout parut s’élargir devant lui ; à l’épouvante succédèrent la lumière, la joie, l’extase ; il en eut la respiration coupée et... mais l’instant était passé. Dieu soit loué, ce n’était pas cela. Il reprit son souffle et regarda autour de lui.
Pendant un long moment il sembla ne pas comprendre le tumulte qui régnait autour de lui, c’est-à-dire qu’il comprenait parfaitement et voyait tout, mais restait en dehors, sans y prendre part, semblable à ce personnage invisible, des contes de fées pénétrant dans la pièce et observant des gens tout à fait étrangers mais qui l’intéressent. Il voyait qu’on enlevait les débris, entendait de brefs colloques, voyait Aglaé, toute pâle, qui le regardait d’un air étrange, très étrange ! Il n’y avait dans ses yeux nulle haine, aucune colère ; elle le regardait, lui, d’un air effrayé mais plein de sympathie et fixait sur les autres un regard flamboyant… Son coeur, soudain, se serra de bonheur. » (Tome 2, pp. 382-83)
Musée étrusque de Tarquinies
Il parlait à Aglaé de sa peur, durant la conversation sur la « prophétie », en lui disant : « Mais toute cette peur, je vous le jure, ce n’est rien, c’est une vétille. Je vous le jure, Aglaé ! Tandis que la joie restera. » (p. 347)

Et si la joie doit rester, au-delà de la crainte existentielle, de la peur qui régit à un certain degré les rapports humains, c’est bien dans l’œuvre d’art, ou dans l’œuvre poétique, qu’on la peut conserver, toujours neuve. En ce sens, le point de vue technique sur l’œuvre, si l’on se borne à cela, la trahit. Je reviens là au point de départ, à Franz Marc : « Aussi ont-ils parfaitement raison ceux qui affirment que le véritable art [aujourd’hui] est incompatible avec notre époque scientifique et technique ; mais je pense qu’ils sont dans l’erreur en pensant que l’art va mourir. Il est nettement plus probable que la science et la technique seront ravalées au rang des petites disciplines secondaires. » (Ecrits, p. 178)
Sans vouloir condamner ni la science ni la technique (qui nous permet, entre autres, de mettre notre revue en ligne), nous affirmerons simplement la pleine valeur de la poésie et de l’art comme mode d’appréhension et de connaissance de ce qui nous fonde, individus liés les uns aux autres, par un langage qui s’efforce d’être vrai. Dans l’œuvre, l’objet se plie à la subjectivité, la réalité se conforme à la parole – juste revanche de la joie sur tout ce qui, bien plus probablement, l’aliène.
Ecoutons aussi Robert Misrahi, dans son entretien avec Kenneth White : « Hegel, c’est la pensée qui aurait voulu écraser la poésie. Hegel c’est celui qui a fini par ignorer Hölderlin. Comme si il avait été envahi, lui, Hegel, par le système et puis laissant à l’extérieur Hölderlin, Kierkegaard, ces individus qu’on voudrait convaincre qu’ils ne sont rien devant le concept. Alors qu’ils sont tout. »

Grâce à une flânerie (non exhaustive, et pour cause) parmi les œuvres, nous suivrons finalement, chez poètes, écrivains et philosophes, les métamorphoses de la joie. Notre dernier auteur sera Kierkegaard, mais commençons tout de suite par envisager la joie sous la plume de Robert Misrahi. Pour ce philosophe, la joie, « accroissement de l’intensité intérieure », fonde, dans la lignée de Spinoza, mais aussi avec l’apport de la conception sartrienne de la liberté, une éthique.

Ouvrages cités :

Fédor Dostoïevski, L’idiot (1868). Traduction par G. et G. Arout. Commentaires de L. Martinez. Paris : Le livre de Poche, 1972.
Franz Marc, Ecrits et correspond ances. Traduction Thomas de Kayser. Paris : Ecole nationale supérieure des Beaux-arts, 2006.
Henri Thomas, La joie de cette vie. Paris : Gallimard, 1991.


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