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« Il faut ménager la liberté de notre âme » : Montaigne

25 avril 2009

par Anne Mounic

« Il faut mesnager la liberté de nostre âme et ne l’hypothéquer qu’aux occasions justes » :

Montaigne et la liberté.

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Saint Jérôme, par Albrecht Dürer

Montaigne consacre un cours traité à l’oisiveté (« De l’oisiveté », Essais, Livre I, chapitre 8), s’insurge « Contre la fainéantise » (Livre II, chapitre 21) et, finalement, en une optique très stoïcienne, s’interroge, principalement en tant qu’ex-maire de Bordeaux, sur l’art « De mesnager sa volonté (Livre III, chapitre 10). Si, dans les deux premiers essais, il condamne paresse et indolence, son point de vue, dans le troisième, est plus nuancé. Il y condamne en effet la vaine agitation.

Dans ses considérations sur l’oisiveté, Montaigne en révèle le paradoxe : « Comme nous voyons des terres oysives, si elles sont grasses et fertiles, foisonner en cent mille sortes d’herbes sauvages et inutiles, et que, pour les tenir en office, il les faut assubjectir et employer à certaines semences, pour nostre service » (Essais I, p. 69), de même son esprit, qu’il désirait, pensant ne pouvoir lui faire « plus grande faveur », mettre au repos, se mit « au rebours, faisant le cheval échappé » (p. 70) à se donner « cent fois plus d’affaires à soi-même, qu’il n’en prenait pour autrui ». L’imagination, l’âme non bridée par un « but estably », prenant le pas, l’esprit, conclut Montaigne, « m’enfante tant de chimères et monstres fantasques les uns sur les autres, sans ordre et sans propos, que pour en contempler à mon aise l’ineptie et l’estrangeté, j’ay commencé de les mettre en rolle, espérant avec le temps luy en faire honte à luy mesmes. » Une véritable Agression de Saint-Antoine, semblable à celle gravée par Schongauer autour de 1470, un peu plus d’un siècle auparavant.

C’est aux grands de ce monde que s’intéresse l’essayiste dans « Contre la fainéantise » : « cette grande charge qu’on leur donne du commandement de tant d’hommes n’est pas une charge oisive » (Essais II, p. 337). Ce serait pour un prince dégoûter ses sujets « de se mettre en peine et en hazard pour le service de son prince, que de le voir apoltronny ce pendant luy mesme à des occupations lasches et vaines, et d’avoir soing de sa conservation, le voyant si nonchalant de ma nostre ». La fainéantise s’allie au manque de suite, à la vanité et au vide, ainsi qu’à la nonchalance. Le mot « apoltronny » (« vivant en fainéant ») retient le sens qu’a encore l’italien poltrone, c’est-à-dire « paresseux ».
Il s’agit sans doute de « vivre à propos » et de se consacrer aux occupations attachées à la fonction politique, puisque l’étude, pour les Princes, paraît être « occupation lasche et vaine ». « Les Princes de la race Hottomane, la première race du monde en fortune guerrière, ont chauldement embrassé cette opinion. Et Bajazet second avec son fils, qui s’en despartirent, s’amusans aus sciences et autres occupations casanières, donnèrent aussi de biens grands soufflets à leur empire. » (p. 338)
Connaissance et action doivent se mêler, et Montaigne de citer Sénèque : « Ils n’apprenoient, dit-il, rien à leurs enfans qu’ils deussent apprendre assis. » Ce refus de la paresse est aussi un défi à la mort : « L’extreme degré de traicter courageusement la mort, et le plus naturel, c’est la voir non seulement sans estonnement, mais sans soin, continuant libre le train de la vie jusques dans elle. » (p. 340)

Le ton du chapitre 10 du Livre III diffère légèrement, sans doute parce que Montagne y prend en compte sa situation personnelle, faisant allusion à sa responsabiblité de maire de Bordeaux. Et, comme le dit Alexandre Micha dans son Introduction : « Maire de Bordeaux, Montaigne s’est dépensé sans compter aux devoirs de sa charge : ils étaient lourds et dangereux dans une ville où s’affrontaient trois partis, Catholiques, Protestants, Ligueurs. S’il a réussi à éviter le pire en ces temps difficiles, c’est pour être resté ‘un empereur au-dessus de son empire’, pour ne s’être pas laissé ‘ensevelir du poids des affaires’ et pour avoir conservé cette lucidité et cette liberté intérieures à quoi on reconnaît le vrai politique. » (I, p. 13) Il s’agit donc de « mesnager sa volonté », de se tenir, comme le dit plus tard Romain Rolland, « au-dessus de la mêlée », c’est-à-dire l’esprit affranchi des passions et apte au raisonnement clair. Montaigne parle de ce « privilège d’insensibilité, qui est naturellement bien avancé en moy » (III, p. 215). Pour s’appartenir pleinement, il faut savoir se modérer : « Mais aux affections qui me distrayent de moy et attachent ailleurs, à celles-là certes m’oppose-je de toute ma force. Mon opinion est qu’il se faut prester à autruy et ne se donner qu’à soy-mesme. » L’essayiste se décrit, citant Ovide, comme « fuyant les affaires et né pour les loisirs insoucieux ».
Se livrer avec passion aux affaires du monde, c’est s’éloigner de soi-même, quitter son chez soi et, en termes modernes, aliéner son être au souci et à la besogne : « Les hommes se donnent à louage. Leurs facultez ne sont pas pour eux, elles sont pour ceux à qui ils s’asservissent ; leurs locataires sont chez eux, ce ne sont pas eux. Cette humeur commune ne me plaict pas : il faut mesnager la liberté de nostre âme et ne l’hypothéquer qu’aux occasions justes ; lesquelles sont en bien petit nombre, si nous jugeons sainement. » (p. 216) On reconnaît là le discours antique opposant l’otium, ou repos loin des affaires et de la politique (Ovide parle de otia dans le vers des Tristes cité par Montaigne), au travail. Paul Lafargue, dans Le droit à la paresse, cite Cicéron : « Que peut-il sortir d’honorable d’une boutique ? professe Cicéron, et qu’est-ce que le commerce peut produire d’honnête ? Tout ce qui s’appelle boutique est indigne d’un honnête homme […], les marchands ne pouvant gagner sans mentir, et quoi de plus honteux que le mensonge ! » (Des devoirs, I, tit. II, chap. XLII, Paul Lafargue, p. 68) Le mot qui, en latin, désigne l’occupation ou le travail, est la négation de l’otium : nec otium, ou negotium, qui finit par signifier : « affaire causant de la peine ou de l’embarras ; activité politique ; tâche, travail ».
D’ailleurs, Montaigne cite à nouveau Sénèque pour mettre en relief cette fuite en avant dans le travail qui est oubli délibéré de soi, mais aussi idolâtrie de la tâche et de la grandeur qu’on croit en tirer (« L’abstinence de faire est souvent aussi généreuse que le faire, mais elle est moins au jour ; et ce peu que je vaux est tout de ce côté-là. » p. 325) : « ‘In negotiis sunt negotii causa.’ Ils ne cherchent la besogne que pour embesongnement. » (p. 216)
Cette réflexion révèle combien l’avoir surpasse le souci de l’être dans l’esprit humain : « personne ne distribue son argent à autruy, chacun y distribue son temps et sa vie ; il n’est rien dequoy nous soyons si prodigues que de ces choses là, desquelles seules l’avarice nous serait utile et louable. » Montaigne saisit avec humour le paradoxe de l’affairement et de l’hyperactivité : « Est-il quelqu’un qui désire estre malade pour voir son médecin en besoigne, et faudrait-il pas foyter le medecin qui nous désireroit la peste pour mettre son art en practique ? »
Enfin, on aimerait qu’à notre époque, ceux qui nous gouvernent puissent dire avec l’ancien maire de Bordeaux (de 1581 à 1585) : « Qui ne me voudra sçavoir gré de l’ordre, de la douce et muette tranquillité qui a accompaigné ma conduite, au moins ne peut-il me priver de la part qui m’en appartient par le titre de ma bonne fortune. Et je suis ainsi faict, que j’ayme autant estre heureux que sage, et devoir mes succez purement à la grâce de Dieu qu’à l’entremise de mon opération. » (p. 236)
Montaigne citait auparavant Cicéron : « Quæ est ista laus quæ possit e macello peti ? » : Qu’est-ce qu’une gloire qu’on peut trouver au marché ? « Le bruit ne suit pas toute bonté », affirme-t-il aussi, ce qui fait sourire, ou soupirer, à notre époque où le bruit a remplacé, comme à titre définitif, la bonté, et, qui plus est, la mûre réflexion.

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Ouvrages cités :

Michel de Montaigne, Essais. Livres 1, 2, 3. Chronologie et introduction par Alexandre Micha. Paris : Garnier-Flammarion, 1969.


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