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Hommage des amis d’Evy et de Claude

9 mars 2007


Guy Braun | Claude Cazalé | Blandine Chapuis | Dominique Chambrin et Jean-François Chiantaretto | Yvon Le Men | Andrée Lerousseau |
Anne Mounic
| Esther Orner | Sylvie Parizet | Helmut Pillau | Hans-Georg Renner | Anthony Rudolf


Guy Braun

Quand je ferme les yeux et que je revois Evy, c’est d’abord un sourire, puis des yeux espiègles qui me disent de bien m’asseoir pour écouter le temps de la conversation. Les plantes, les fleurs et les fruits du jardin trouvaient chez elle une place de choix. Comme un véritable petit trésor apporté du dehors dont il faut goûter toute la saveur. Il convenait de protéger le plus longtemps possible par des soins attentionnés ce jasmin offert lors d’une de nos visites. Et encore ce dernier conseil : il faut retirer les feuilles, trop abondantes, sur la tige de la rose et ainsi, elle durera plus longtemps...

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Claude Cazalé

Pour Evy,

Evy et Claude Vigée, promesse de vie, don de vie, noms consacrés d’un couple inoubliable et inséparable, uni par l’amour et la parole poétique qui ont tissé infatigablement, tout au long d’une existence intimement partagée, la trame d’un bonheur infini ayant surmonté les épreuves tragiques de notre temps, les tourments d’une mémoire constamment assaillie par le souvenir des disparus, mais aussi pétri d’espoir et de confiance dans l’humanité blessée et pourtant renaissante… Vous qui vous êtes fiancés le jour de ma naissance représentez pour moi ce pari audacieux, ce défi aux lois de notre finitude qui nous assure que l’amour est aussi fort que la mort. Le rythme de danse qui soulève chacune des strophes de ce long poème au Je et Tu entrelacés a la légèreté et la grâce de ton pas, Evy : tu fais route désormais au devant de nous, telle cette Béatrice qui attira par la force de son regard et de son amour, celui qui fut à jamais pour elle amant et poète vers l’accomplissement et le dépassement de son être.

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Blandine Chapuis

C’est avec une infinie tristesse que j’ai appris, voici quelques semaines, la disparition d’Evy Vigée. Même si je l’avais assez peu connue, elle faisait partie de ces êtres qui prennent place instantanément dans votre cœur, et je n’oublie pas la chaleur et la simplicité avec laquelle je fus accueillie, chaque fois que j’ai eu le privilège de rendre visite à Claude et Evy en leur domicile parisien. Pour moi, comme sans doute pour tous ceux qui ont eu le bonheur de les côtoyer, il émanait de ce couple, que je continue pour ma part à associer en une même et indissociable tendresse et affection respectueuse, un rayonnement tout particulier prenant sa source dans un long et très beau chemin de vie, de l’enfance et la jeunesse communes à l’art d’être grands-parents. Ainsi que je l’avais écrit à Claude au lendemain de la triste nouvelle, une image particulière et éloquente reste gravée dans ma mémoire : je revois le beau visage d’Evy, assise au premier rang de cet amphithéâtre de la Sorbonne, au printemps dernier, tandis qu’une table ronde se tenait autour de l’œuvre et de la personne de Claude Vigée. Tendresse, admiration, tension inquiète des premières minutes, connivence dans l’humour et communion profonde à une même source : ces sentiments se lisaient à livre ouvert sur son visage, et j’avais alors ressenti à quel point toute l’œuvre et la parole du poète se nourrissait de ce lien essentiel et vital. Puisse cette œuvre si féconde continuer de porter ses fruits et se faire, longtemps encore, témoin d’une espérance chevillée, telle une promesse ancestrale, au cœur de l’humain, traversant et transfigurant la détresse présente pour « éclairer les portes de la nuit. »

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Dominique Chambrin et Jean-François Chiantaretto

Admettre la mort d’Evy est difficile, parce que c’était une femme particulièrement vivante.
Elle regardait la vie en face, jusqu’à regarder venir sa propre mort, dans les mots et les bras de Claude, son époux.
Penser à elle aujourd’hui, c’est retrouver la force et l’acuité d’un voir sans illusions.
La beauté d’Evy était faite de cette intensité, mais aussi de la fragilité inhérente à toute véritable beauté.
Car Evy était belle, belle et pleine de vie comme son prénom-poème.
Avec cet appel impératif à vivre, il nous reste la netteté de sa voix, de ses mots, de ses propos.
Parler avec Evy offrait d’être confronté à une présence incontournable, impressionnante voire dérangeante, mais ô combien précieuse et bénéfique.
Jamais indifférente, curieuse de tout, son courage fut aussi celui de répondre à la vocation première de son prénom, en participant à des enfantements discrets, en acceptant d’être source de vie.

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Yvon Le Men

Evy et Claude

Elle est morte dans mes bras
dit mon vieil ami
mais avant dans ses yeux
et avant dans son corps

par où tout s’est passé
dans son corps
par où tout est parti

par ses poumons
sa gorge
sa tête

par l’atome
puis l’intérieur de l’atome
et par ce qui encore se divise

puis ce qui résiste à la division
la présence de celle qui n’est plus

et qu’on appelle l’absence
et qui s’appelle Evy.

Il en faut des oreilles
et des bouches

pour faire traverser le pont aux mots
des douleurs

je ne suis pas désespéré
tu me connais
je souffre

mais si la présence
en moi
résiste

alors je continuerai
nous continuerons

dit
mon vieil ami

avec qui je viens de parler
d’elle

et qui vient de m’inviter chez nous
comme il continue à le dire

chez elle sans lui

chez lui sans elle
qui parle d’elle
qui était avec lui

pendant toute une vie
toute deux vies.

Je ne veux rien changer dans l’appartement
je veux son odeur dans l’odeur du bois
de l’armoire

je veux que tout reste comme avant
car rien n’est plus comme avant

je veux être
parmi elle

dans notre appartement.

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Andrée Lerousseau

Pour Claude Vigée et Charlotte Sabban

J’ai rencontré Evelyne Vigée en deux occasions. Ce qui me frappe, la première fois, dès que le couple si chaleureux se tient dans l’entrée de l’appartement pour m’accueillir, ce sont ses yeux, ce regard que je retrouve des mois plus tard, plongé dans l’intensité de l’écoute tandis que Claude Vigée parle, avec ce mélange de sérieux et d’humour qui lui est propre, devant un parterre d’universitaires et de chercheurs. Et elle rejette légèrement la tête en arrière, comme un éclat de rire complice et silencieux, lorsque, non sans une certaine espièglerie, il convie le grand-père Léopold dans cet amphithéâtre où passe comme un murmure d’enchantement.
J’ai en mémoire le regard profond et bienveillant, et en même temps attentif et vigilant, qu’elle pose sur moi comme sans doute sur tous les visiteurs. Il me rappelle ce "Shalom" de la main tendue d’un ami, ailleurs et en d’autres circonstances, expression à la fois d’un accueil et d’une exigence. Je sens le regard qui, sans ostentation, sans cette curiosité qui importune, soupèse discrètement, comme pour lui-même, chaque parole, cherchant à savoir suivant quel itinéraire je suis arrivée là, dégustant en compagnie du couple un délicieux fondant au chocolat arrosé d’un coulis de fruits rouges dont j’ai oublié le nom.
Et comme Claude Vigée s’absente, requis par le téléphone, elle me pose la question relative à ce chemin parcouru, qui m’a conduite ici, en cet après-midi, et voyant que je ne sais trop par où commencer, et qu’à un moment, à la lisière du Livre, les mots hésitent et cherchent la formule adéquate, elle me vient en aide. Et voici qu’elle m’ouvre les portes du Livre, me le dévoile comme le territoire de l’homme, un espace à habiter avant qu’à son tour il ne nous habite et ne nous lâche plus, au sein duquel elle semble évoluer depuis toujours. Et ses paroles cheminent, sur une même voie, à l’intérieur d’une même histoire, avec ces terribles blessures infligées qu’elle n’élude pas, du Livre aux montagnes de Judée dont la simple évocation révèle les senteurs et, en cette journée pluvieuse, à Paris, on sent un enrobement de chaleur. Ses paroles tour à tour caressent et dévalent les collines d’Israël et dans leur sillage s’élève un scintillement de lumière, comme une traîne de minuscules étoiles, clarté vibrante qui bientôt emmaillote la ville, versant diurne de ces "myriades de lumières, comme une cascade de joyaux qui s’abîme en étincelant dans la profondeur de l’espace nocturne", évoquée par Claude Vigée dans ses "Cahiers de Jérusalem". Tandis qu’elle parle sans cesser de me regarder, je comprends qu’elle me souffle la réponse, que mon attachement et ma fidélité ndéfectibles au peuple juif, que les mois consacrés, verset après verset, à la traversée du Livre vers lequel toujours on retourne, et que ma découverte chaque fois émerveillée des pages surgies de la plume de Claude Vigée, ne sont rien d’autre que la manifestation ou l’expression d’un amour de la vie, l’une des multiples modalités qui s’offrent aux hommes afin d’habiter la vie.
Plus tard, dans l’amphithéâtre proche de la Sorbonne, le regard d’Evelyne Vigée posé sur Claude Vigée, tandis qu’elle hoche parfois la tête comme l’on scande doucement une musique intérieure et sourit, signifie, en cette matinée ensoleillée de mai, comme chaque jour de la création passé à ses côtés, et malgré la maladie, son plein et profond acquiescement à la vie partagée et aux paroles de vie échangées avec lui au long des chemins d’extase et d’errance.
J’ignore ce qu’il advient du regard une fois franchi le seuil, et ne sais rien de la présence qui n’a plus l’immédiateté de la présence au monde et échappe à l’emprise des mots. Mais je sais qu’elle se tient là, à l’écoute, juste derrière l’écorce, à l’abri de la fureur et du bruit et de tous les vacarmes idolâtres, et pourtant dans la plus grande proximité des portes du monde, vigilante, silencieuse, avec autour d’elle le froissement léger et à peine perceptible de l’Aleph, attentive à l’union des lettres sur la page de celui qui parmi nous, de l’autre côté, écrit, car telle est encore et toujours sa tâche à accomplir.
Puissent cette présence et le poème à naître, œuvre commune de Claude et d’Evelyne Vigée, aujourd’hui, comme hier et demain, malgré la détresse qui parfois nous submerge, et en marge des mauvaises certitudes définitives, nous maintenir dans la proximité et la complicité de cette vie dont je l’entends encore me confier le secret : qu’elle n’est à demeure que là où on la laisse entrer.

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Anne Mounic

« Où vont les hirondelles, la nuit ? »

On sonne à l’interphone et c’est souvent Evy qui répond. « Sixième étage ». Puis, quand, sur le palier, on débouche de l’ascenseur, on ne trouve jamais la porte fermée. Evy et Claude sont là et vous savez que vous êtes attendu, et bienvenu. On ne se trouve pas tout à fait à Paris, car cette hospitalité – ce temps que pour vous l’on prend – est plutôt rurale, ou bien méditerranéenne… Bischwiller, Jérusalem.

Bientôt, autour de la glace au café, du cake ou des gâteaux alsaciens, le « Stollen » à Noël, on rit, on parle. Les choses gaies se mêlent aux choses sérieuses. Evy, évoquant les Etats-Unis, raconte cette histoire de l’homme qui, lors d’un dîner chez lui, tint des propos racistes avant que le couteau à découper ne dérape sur la dinde, se retournant contre lui et le tuant sur le coup. Revenge tragedy.
Puis, dans la minute qui suit, nous voici à Jérusalem. Evy se souvient des fruits qu’elle allait, avec Claude, chercher au marché ; ils revenaient tous deux le caddie plein. Elle parle aussi du vent du désert qui laisse derrière lui une poussière rouge. En dépit des bombes, des attentats, de la tension constante, le souvenir de Jérusalem suscite toujours sur le visage d’Evy un souvenir radieux et une exclamation joyeuse, un « Ah ! » émerveillé d’avoir vécu ces années-là, cette aventure.
Nous parlons aussi de Strasbourg, de ce très joli centre-ville qui ressemble un peu à un décor d’opérette. Evy réprouve l’extrême sévérité de l’école à son époque et raconte, les yeux luisants de malice, comment, durant les vacances d’été dans une colonie, en Suisse, alors qu’il fallait chaque après-midi prendre le soleil une demi-heure sur chaque face en se retournant comme une crêpe, elle profitait de la station sur le dos pour faire fondre sur son ventre du chocolat et s’en délecter tout au long de l’ennuyeux bain de soleil imposé.

Je pense aussi à Hanoukka. Comme je me trouvais, un jeudi après-midi, durant cette semaine de célébration, Evy me demanda, alors que tombait le soir, si je voulais assister au rituel de l’allumage de la sixième bougie. Claude m’expliqua le sens historique et religieux de cette fête, des gestes et des paroles qui l’accompagnaient et qu’il allait prononcer avant que tous deux unissent leurs voix dans le chant, et je me sentis très émue, et très honorée, de l’amitié qui m’était faite en ce partage.

La parole constitue notre unique façon de faire face à la mort. Nous n’en pouvons pas plus, mais cela nous le pouvons. Un autre jour, alors que nous avions parlé de la vie à la campagne, le jardin, les oiseaux, les fleurs et les saisons, Evy a prononcé cette phrase : « Où vont les hirondelles, la nuit ? », qui m’est restée dans l’esprit, suscitant bien vite ce poème, écrit en 2006, que j’ai tout naturellement dédié alors, avec leur autorisation,

à Évy et Claude

Où vont les hirondelles, la nuit,
lorsqu’elles cessent de tracer leurs cercles là-haut,
nous contant l’avenir au seuil de l’instant ?

Vont-elles nicher dans leur nid, cachées,
comme nous glissons dans nos songes,
enfin libres d’aller puiser au fond de nous-mêmes
la source de résistance aux pressions de ce monde,
au fatras de la nécessité,
qui nous prive de l’avenir au seuil de l’instant ?

Où vont les hirondelles, la nuit,
sur la tangente du rêve ?

29-31 janvier 2007

Après que j’ai reçu de Claude « L’armoire d’Evy » pour l’intégrer dans Temporel, ce poème m’est venu. « L’armoire d’Evy » s’est inconsciemment mêlée dans mon esprit à la gravure qu’a faite Guy il y a quelques années maintenant, et qu’il a nommée « L’hiver ».

L’armoire, le puits, les ailes…

à Claude

Les vêtements dans l’armoire comme les ailes souffles
des oiseaux de la mémoire, en vol aujourd’hui
sur le ciel qui se plisse comme le sable du désert…

« comme »

l’existence soupire et se cherche en regagnant
l’infini grâce à l’analogie.
Désemparé mais infatigable, l’esprit
suit son double et sa douleur
en éveillant, une à une,
les correspondances. Nulle autre consolation
que dans le dire l’esquisse du sentiment
en son déshabillé, par le souffle
qui anime ces vêtements, le désarroi
prend la forme d’une aile promise à l’azur
qui vacille aujourd’hui entre les bourrelets de nuées,

elle –

en résonance de tous les deuils,
tous ceux que l’on chérit ne sont plus
désormais que les silhouettes de nos rêves.
On pleure en songe à s’épuiser,
même par-delà les années,
On pleure en songe à devenir aussi désincarné
que le sable du désert, et pleurer,
c’est encore vivre,

pour retrouver dans l’infini les ailes
et dans l’armoire parmi les étoffes
le souffle encore intact du démonique.

Dans ce puits qui soudain se dresse,
tranchant l’azur mais en lieu sûr,
et fourmille de tous nos anges
(Ecoutez… le souffle de leurs ailes
comme le murmure du vivant
dans les plis du deuil), s’insinue la rumeur,
sans cesse, Dieu ou démon,
de l’existence saisie en son analogie,
comme il nous faut, sans désemparer,
sans cesse l’énoncer.

18-19 février en pensant à « L’armoire d’Evy » et à la gravure de Guy, « L’hiver »

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Esther Orner

Hier soir pendant que je regardais et enregistrais des documents sur la première chaîne israélienne qui se pose enfin la question du rapport entre la Shoah, le révisionnisme et de la délégitimation de l’état d’Israël, un coup de fil de Claude Vigée. J’ai tout de suite compris que mon amie Evy depuis 47 ans n’était plus. Et pour Claude soixante ans de vie commune exceptionnelle d’une grande complicité, de joie et de bonheur venait de s’achever le 17 janvier. Depuis dix ans, Evy souffrait d’une maladie du sang qui finit par attaquer toutes ses défenses.
Ma rencontre avec les Vigée fait partie des moments déterminants de ma vie. Dans mon provincialisme jérusalémite, je n’ai pas vingt-cinq ans quand j’apprends pendant mon année sabbatique que l’on peut mener un vie autre, à la fois culturelle et spirituelle. Donner une première place à la culture occidentale tout en restant fidèle à notre judaïsme. Avec Claude mon professeur, je découvre la littérature moderne. Je découvre un bel appartement, de beaux tableaux. Pendant une année ou deux avant de partir à Paris j’enseignerai l’hébreu à leurs enfants Claudine et Daniel. Presque chaque jour je viendrai chez eux et un lien profond et indéfectible se créera entre nous. Avec Evy, nous parlerons de femme à femme. Moi qui déteste parler de moi et qui ne fait que ça dernièrement, je parlerai avec Evy et elle me parlera. Evy est mon aînée de 14 ans, à l’époque la différence était grande. Je n’étais pas tout à fait sortie de l’adolescence. Evy fut pour moi la grande sœur que je n’ai jamais eue. Nous avions une parfaite confiance l’une envers l’autre. Nous pouvions nous confier des secrets que chacune emportera dans sa tombe. Evy est partie avant moi. Claude a rappelé que Ruth Reichelberg, partie elle aussi, et moi, nous étions ses plus grandes amies en Israël. Je le savais. Souvent Evy me le rappelait.
Que tout cela m’attriste. Nous avons été séparées surtout géographiquement. Maintenant aussi, Evy est enterrée en Alsace.
Daphna appelait Evy la dame du lundi. Evy venait me voir ce jour-là à la rue Gutenberg, elle n’avait qu’à traverser le fameux pont Mirabeau. Nous n’habitions pas très loin l’une de l’autre comme à Jérusalem ou quelques rues seulement nous séparaient.
Que je suis contente d’avoir revu Evy à Paris lors de la remise du grand prix des amitiés judéo-chrétiennes à Claude, son mari, pour qui elle avait une admiration sans borne. Elle était sa première lectrice. C’était sa récompense, me disait-elle. Je ne soupçonnais pas que je ne la reverrais plus à mon prochain voyage à Paris. Elle était heureuse, entourée et entourante. Je savais qu’elle était malade. Je ne voulais pas le savoir. Elle était toujours aussi belle et rayonnante.
Evy aurait eu 84 ans fin avril et Claude vient d’avoir 86 ans. S’ils ont vécu soixante ans ensemble, ils s’aimaient depuis longtemps, un amour d’adolescence qui dura toute une vie. Déjà à l’époque cela me faisait rêver. Et là je rêve tout haut de cette vie qu’Evy a su créer dans son quotidien. Elle aimait la vie. Elle était douée pour elle. Et en toute lucidité. Je me souviens de ces moments de bonheur qui devraient me réjouir et ils me réjouissent, tout en étant prise d’une infinie tristesse que je ne cherche pas à chasser. Je suis reconnaissante à Claude de m’avoir appris la nouvelle que je n’aurais pas aimé découvrir par quelqu’un d’autre.

Tel-Aviv, janvier 2007

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Sylvie Parizet

Merci, Évy, et à-Dieu

Évoquer le souvenir d’Évy, pour moi, c’est d’abord ressentir une grande joie. Celle de revoir, l’espace d’un instant, ce magnifique sourire avec lequel Évy m’accueillait, chaque fois que j’arrivais rue des Marronniers. En sortant de l’ascenseur, je trouvais toujours la porte de l’appartement grande ouverte : d’un sourire, j’étais invitée à entrer.
Évoquer le souvenir d’Évy, c’est ressentir une vive émotion. Celle de sentir de nouveau se poser sur moi ce regard intense et profond. Un regard d’une rare acuité dont la voix, au timbre grave et chaleureux, se faisait l’écho. Avec Évy, pas de mondanités, pas de faux-semblant : la communication, simple et authentique, s’établissait d’emblée sur le plan de l’être. Évy avait le don de rejoindre l’autre au plus intime de lui-même, dans ses joies comme dans ses souffrances.
Évoquer votre souvenir, Évy, c’est aussi ressentir une grande peine. Nous ne rirons plus ensemble. Vous êtes partie trop tôt, bien trop tôt. Au cours de ces après-midi où nous partagions thé, café, gâteaux et salades de fruits que vous prépariez avec tant d’affection, nous goûtions la vie ensemble, tout simplement. Et cela était bon. Vous me demandiez des nouvelles de mes enfants, vous m’en donniez des vôtres. Nous évoquions les sujets les plus graves comme les plus légers. Claude et vous m’offriez de partager quelques heures de cette exceptionnelle complicité qui vous unissait depuis tant d’années. Je vous ai dit, lors de ce bel après-midi de janvier où nous avons pu passer ensemble, pour la dernière fois, un long moment, combien le témoignage d’amour que vous apportiez, Claude et vous, était précieux. Dans votre soixantième année de mariage, vous étiez encore une jeune fille amoureuse d’un poète, qui, sans conteste, vous aimait.
Nous avons passé de si bons moments, tous les trois, à partager des fous rires ou à nous émouvoir devant les photos d’autrefois destinées à illustrer notre livre d’entretiens... Vous nous manquez, Évy, vous me manquez. Mais « absente » de ce monde, vous y êtes à jamais présente, d’une autre façon : pour tout ce que vous m’avez offert durant ces dix-huit mois, très simplement, je vous remercie.
Merci, Évy, et à-Dieu…
Lorsque je songe à ce moment où il me faudra quitter cette vie pour affronter le grand mystère dont vous connaissez maintenant les arcanes, je rêve parfois que des anges seront là pour m’aider. J’aimerais qu’ils aient votre sourire, votre regard, votre voix, et qu’ils sachent aimer et rire comme vous.

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Helmut Pillau

Hommage à Evy Vigée

Evy steht uns, d. h. meiner Frau Katherine und mir, als eine fröhliche und lebenslustige Frau vor Augen. So haben wir sie seit 1998 bei verschiedenen Gelegenheiten kennen gelernt. Wenn ich beim Studium der Schriften von Claude Vigée auf sein unbändiges Bekenntnis zum Leben stoβe, muss ich immer auch an Evy denken. Dieses Bekenntnis wurzelt ohne Zweifel wesentlich in der vorbildlichen Gemeinsamkeit von Claude und Evy. In der letzten Zeit, insbesondere noch im Oktober 2006, beeindruckte uns Evy durch die Tapferkeit, mit der sie die Last ihrer Krankheit trug. Sie lebt in den Schriften ihres Mannes und wird in all dem, was er noch schreiben wird, weiter leben.

Evy demeure présente devant nous, ma femme Katherine et moi-même, comme une femme emplie de gaîté et de joie de vivre. C’est ainsi que nous l’avons connue et qu’elle nous est apparue en plusieurs occasions depuis 1998. Quand, en étudiant les écrits de Claude Vigée, je me laisse surprendre par son exaltation de la vie, je ne peux m’empêcher de penser toujours également à Evy. Pour l’essentiel, cette exaltation plonge sans nul doute ses racines dans cette complicité exemplaire qui lie Claude et Evy. Durant les derniers mois, et en particulier, il n’y a pas si longtemps, en octobre 2006, Evy nous a impressionnés par ce courage avec lequel elle supportait le poids de la maladie. Elle vit dans l’oeuvre de son mari et continuera de vivre dans tous ses écrits à venir.

Traduction d’Andrée Lerousseau.

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Hans-Georg Renner

Kometenschweif
Abschied von Evelyne Vigée

Lautlos am Zaun lauert er schon auf Einen
von uns. Schweigend schleicht er wieder von dannen.
Zurück bleibt Leere, schattenfrei. Wir weinen
wollen’s nicht versteh’n, denn die Schmerzen bannen

untätig fest uns am verlassenen Platz.
Augen schließen sich brennend, in den Ohren
gellt, dröhnt und kreischt jetzt alles, quält jeder Satz,
die Sinne taumeln wahllos vor den Toren,

suchen verlor’ne Tränen, Seufzer, die schon
erstickt worden sind, wie’s allerletzte Wort.
– Schweigen muß ich bei seinem Angesicht. – Von

weitem aber, hör’ich, ohne Zeit und Ort,
hellen Gesang, immer deutlicher im Ton,
als ein Kometenschweif strahlt ein Leben dort.

La chevelure de la comète
Adieu à Evelyne Vigée

Silencieux à la clôture, il guette déjà l’un
d’entre nous. En silence à nouveau, furtivement, il s’éloigne.
Derrière demeure le vide, sans ombre. Nous pleurons,
ne voulons pas comprendre, le chagrin dès lors

nous tient désoeuvrés, ancrés au lieu abandonné.
Les yeux se ferment en brûlant, aux oreilles
tout retentit, résonne et crie désormais, chaque phrase, un tourment,
aux portes, les sens vacillent, à l’aveugle,

en quête de larmes égarées, de soupirs, qui déjà
sont étouffés, comme la toute dernière parole.
– Il faut me taire auprès de son visage. – Au loin

cependant, j’entends, hors du temps et du lieu,
un chant lumineux, de plus en plus distinct,
tandis que muée en chevelure de comète rayonne là-bas une vie.

Traduction A.M.
revue par Claude Vigée

*****

Anthony Rudolf

Our friendship began when I met Evy and Claude in Jerusalem in 1969 on the first of my visits to Israel. Claude and I had an immediate rapport as fellow Jewish poets and for me, as a translator from the French, it was and remains natural and appropriate to translate his verse and prose, so close to my own concerns, not least in these last dark and painful weeks. But the rapport was immediate with Evy too, and not only because of the extraordinary mutual closeness of the couple, so rare and beautiful, over sixty years of married life : it was, to pick up on Rimbaud’s phrase, a reinvention of love. Her warmth and her generosity, her humour and her concern for others, her passionate interest in ideas and her independence of thought, ensured that she was always her own person (and her honey-cake was a bonus). Sometimes, of course, she echoed the powerful and intense man who was always by her side through the best and worst of times –and sometimes he echoed her : not an eye for an eye, but an I for a thou. A harmonious dialogue with occasional discords always resolved : this was the music of their long marriage. The music will resound as long as Claude is alive, and indeed beyond. Even now, Evy is not alone in the little Jewish cemetery of Bischwiller, where the “pregnancy of death” (as Alsatian Jews say) began with her burial and will end, in nine months time (according to the custom of Alsatian Jews), when the “matseva” (the tombstone) is consecrated.

Notre amitié a commencé quand j’ai rencontré Evy et Claude à Jérusalem en 1969, lors de l’un de mes premiers voyages là-bas. Claude et moi nous sommes entendus tout de suite, en tant que poètes juifs contemporains, et pour moi, comme traducteur du français, il était, et il demeure, naturel et pertinent de traduire ses poèmes et sa prose, si proches de mes propres préoccupations, pas moins en ces dernières semaines, sombres et douloureuses. Mais la relation fut immédiate avec Evy également, et non seulement du fait de l’extraordinaire entente mutuelle du couple, si rare et magnifique, en soixante ans de vie conjugale : c’est, pour emprunter à l’expression de Rimbaud, une réinvention de l’amour. Sa chaleur et sa générosité, son humour et son intérêt pour autrui, son intérêt passionné pour les idées et son indépendance de pensée, faisaient qu’elle était toujours elle-même (et son gâteau au miel était un don supplémentaire). Quelquefois, bien entendu, elle faisait écho à la puissante intensité de l’homme qui était toujours à ses côtés, aux meilleurs et aux pires moments – et parfois, c’est lui qui lui faisait écho : non œil pour œil, mais œil pour oreille dans le dévouement du Je et du Tu. Harmonieux dialogue ponctué de rares discordes toujours résolues : telle était la musique des longues années de leur mariage. Celle-ci résonnera tant que Claude sera vivant, et au-delà en vérité. Même maintenant, Evy ne se trouve pas seule dans le petit cimetière juif de Bischwiller, où la « grossesse de la mort » (expression juive d’Alsace) débuta avec son inhumation pour s’achever, dans neuf mois (selon la coutume des Juifs d’Alsace), quand la « matseva » (pierre tombale) sera consacrée.

Traduction A.M.


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