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Hommage à Jean Mambrino, par Gérard Paris

20 avril 2013

par Gérard Paris

Jean Mambrino : l’homme, l’œuvre

« Bien cher Gérard,
« merci de votre lettre (avec la photo-carte de Bar-sur-Seine). J’admire votre courage, votre élan, votre fidélité. »
(Lettre de Jean Mambrino,11-03-1996 )

Jean Mambrino, né à Londres en 1923, possède des attaches milanaises et andalouses (avant le XVème siècle) par son père, champenoises par sa mère, ce qui l’entraînera dans son œuvre à mêler la fougue italienne, le sens du sacré chez les Espagnols et le bon sens et la rigueur des Champenois. Entre 1986 et 2005, je lui ai rendu de nombreuses visites au siège de la congrégation jésuite, rue Monsieur à Paris. Ce qui frappe d’abord c’est la stature de l’homme (imposante), puis ce mélange continuel de sévérité envers les œuvres (il admire plus d’auteurs étrangers comme Rilke que de poètes français contemporains), qui n’exclut pas cette chaleur amicale, puis cette familiarité affective (par le tutoiement),dans sa relation avec moi. Cette amitié, cette ferveur envers ceux qu’il aimait, je l’ai ressentie profondément dans ses lettres, mais aussi pendant les visites que je lui ai rendues (où il m’offrait généreusement tous les livres qu’il publiait), ce qui ne l’empêchait pas de m’exhorter à relire ses livres, éberlué parfois de mes jugements trop hâtifs et à l’emporte-pièce. En dehors de toutes les modes, victime de l’ostracisme des médias et des grands éditeurs, Corti mis à part (n’était-il pas jésuite ?), Jean Mambrino s’est résigné à l’incompréhension et au silence.
Quant à son œuvre, pour ne citer qu’un exemple, il a mis dix ans à écrire l’un de ses livres essentiels, La Saison du monde, prouvant par là tout à la fois son goût immodéré pour la perfection et son humilité devant la création littéraire. L’une de mes grosses surprises fut de constater la place qu’occupaient les livres de poètes anglais (écrits en anglais) dans sa bibliothèque, démontrant ainsi l’attachement, jamais démenti envers les poètes anglais : il aura traduit notamment G.M Hopkins et Kathleen Raine (qui sera sa traductrice en Angleterre).

C’est dans la Saison du monde que l’on assiste à un brassage permanent des êtres dans la création de l’univers ; là ce sont les temps qui se mélangent ‒ la Chine des T’ang côtoie Sophocle, le soldat romain salue : « quand le temps fait semblant d’être enfin immobile / Alors qu’il s’écoule par en-dessous sans bruit ». Mais pour le poète, l’espace et le temps ne dressent ni murailles ni frontières ; ils ne sont pas balisés :

La fascination de cet univers sans loi ni lien dont les seules
Frontières
Sont le vent ,naît du dénuement et de la monotonie
Des heures confondues avec l’espace ,quand le recommencement
N’offre plus de sens et de surprise que la survie. »

Mambrino n’observe-t-il pas le simple miracle d’une terrasse qui recrée le pur présent ? Cet instant unique et préservé qui « Efface ainsi les mirages du temps ?
Table des siècles, lieu des songeries du soir,
Image de la calme majesté qui règne
Sur le hasard et sur l’inéluctable ».

Une longue fréquentation de l’œuvre permet de percevoir la densité des territoires que le poète explore, la variété des formes employées, et de nous accorder à ces ondes multiples bien qu’une même voix chante en chacune d’elles. Ainsi dans son recueil Le mot de passe, constitué de quatre cents distiques (qui sont comme quatre cents flèches destinées à une cible invisible), Mambrino nous fait entrevoir le seuil de ce passage comme finalité ultime – comme une récompense peut-être même :
Si le passage
Est la perpétuelle arrivée

Si, ici, c’est toujours l’ambivalence (fréquente chez Mambrino) entre le mobile (le passage) et l’immobile (l’arrivée), ailleurs, c’est le temps qui façonne les faces pour qu’apparaisse enfin le véritable visage, le regard comme sculpté : « Le temps martèle les visages / Afin que sorte le regard ». Mais le poète n’est pas le mieux placé pour étalonner tout ce travail intime qui va de l’inspiration à la parole, grâce à l’énergie créatrice du souffle : « Avant la parole, le souffle / Avant le souffle, l’inspiration. »

Pourtant, parmi les poètes contemporains, il y en a peu qui possèdent autant d’envergure que Jean Mambrino. Affinant sans cesse sa recherche intérieure et bien que les thèmes soient souvent identiques d’un recueil à l’autre, il creuse la nuance qui va de métamorphose en métamorphose dans les arcanes de l’être : « La voix offre une vibration unique, l’entendre, c’est s’enfoncer dans l’ouverture par ton chemin (ta voie) qui est toi-même ».

Dans une époque glaciale où les seuls vecteurs de communication se nomment image, position sociale et argent, restons attachés à cette voix chaude et profonde, la voix d’un poète (Jean Mambrino) qui a su faire résonner son être intime dans son chant poétique.