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Hommage à Jean-Luc Wauthier, par Michèle Duclos

23 septembre 2015

par Michèle Duclos

Hommage à Jean Luc Wauthier


Apprenant le décès brutal de Jean-Luc Wauthier, une poète japonaise domiciliée en Belgique habituée des Biennales Internationales de Poésie de Liège s’écriait : « Il était comme la Meuse : un fleuve calme qui ne laisse personne indifférent par son récit qu’il raconte avec sa belle voix sonore et qui traverse la Wallonie et la France. » Calme, Jean-LucWauthier, JLW pour ses amis, ne l’était pourtant pas, boute-en train infatigable qui animait de sa belle voix sonore les rencontres du Marché de la Poésie à Paris ou celles des Biennales à Liège ; wallon plus que belge mais moins qu’européen et même citoyen du monde comme il aimait à se qualifier, une citoyenneté planétaire qu’illustraient les rencontres de Liège qu’il organisait, animées par les plus grands poètes de la planète et JDP, la revue qu’il a dirigée pendant de longues années, d’abord en collaboration avec Arthur Haulot, puis seul après la mort de ce dernier en 2005. Mais ce joyeux luron dont l’exubérance dissimulait moins le pessimisme qu’une angoisse existentielle profonde se définissait avec son humour habituel comme un « optimiste désespéré ». Derrière la simplicité et la limpidité des images qui tissent ses poèmes intervenait fréquemment l’évocation d’une enfance heureuse, mais déjà habitée par des cauchemars et par l’inquiétude devant le passage du temps. Ainsi dans son désormais dernier volume de poèmes Les Aiguilles du Temps, au titre inquiétant, présente-t-il un homme en lutte avec un Ange peu défini, tiraillé entre une enfance innocente, joyeuse, mais trahie, « un enfant sans visage (qui) s’obstine à rassembler les décombres du jour et une Mort qui rôde, omniprésente, Celle qu’on ne domine pas ». Entre ces deux extrêmes du temps, cet homme porte un masque : « Je ne suis pas / celui que je suis (…) Un autre que moi/ ricane/ de l’autre côté du miroir avec une âme écartelée / qui frappe à la porte de l’enfance. Seul refuge, et encore, le précaire abri des mots (…) Contre la chair de la finitude, château de poussières (…) Le poème pour seul remède. Fragile, durable, éphémère dans la jubilation de l’instant. Vient un autre poème, puis un autre encore. Le temps s’arrête, l’heure s’inverse. Mais D’un seul doigt la Mort remet en route le balancier (et) A nouveau, l’ordre règne. »
Mais c’est surtout dans son premier roman, magnifique, envoûtant et parfois effrayant, Le Royaume, que se manifestait au grand jour cet effroi ontologique incarné par une rupture avec les unités de temps de lieu et avec une logique que respectaient encore même les surréalistes français au fond très cartésiens. Par-delà les évocations très sombres des horreurs d’une guerre que lui-même ne pouvait pas, né plus tard, avoir connue ; plus pirandellien encore que les six personnages en quête d’un auteur, le personnage principal assez mal précisé, après avoir révélé à son auteur qu’il l’a créé, le supprime pour s’en débarrasser tout comme le portrait peint de Dorian Gray finit par tuer son modèle vivant :

Enfin, j’en arrive à ce qui, dans ce divin délire, m’a le plus marqué : comme il se livrait à une digression brillante sur les gares où personne n’attend personne et sur l’indifférence absurde des trains pour tout ce qui s’écarte des rails, il me dit, d’un ton désinvolte :

- A propos, savez-vous que vous êtes un de mes personnage ?
- Vous voulez dire que je ressemble à un de vos personnages ?
- Non, non. Je vous ai inventé, il y a ... disons ... quatre ans. Ecoutez ce grand secret : nul n’existe sans la fiction. C’est l’écrivain qui, créant le monde, lui donne un décor, des acteurs, des coulisses, tel le musicien qui, par l’harmonie, invente l’espace. Voilà l’erreur : avoir dépossédé les hommes d’aujourd’hui de cette infinité d’univers qui, comme l’écrit Georges Thinès, transforment le lecteur en statue. La nature et l’écrit, quelle différence ?
Dans ce roman, même les magnifiques images de la nature et les allusions sociales sont teintées d’horreur ou de dégoût. Ainsi : « S’enterrer vivant dans le coffre-fort de la peur. Ou : Le cours du Fleuve traverse [la ville)], grande cicatrice lacérant ses faubourgs, puis vipère blanche couchée au cœur d’une forêt de maisons moussues, avant de multiplier ses bouches pour aller rejoindre l’horizon. »
A propos de ce roman qui récuse toute apparence de réalisme et se termine sur scène désespérées, le poète avouait : « Ce roman (...) m’échappe en grande partie quant à sa symbolique. Un critique m’a fait l’honneur et le plaisir de le placer dans le voisinage de Magritte. En réalité, le roman qui a pour unique ambition de raconter quelque chose m’ennuie et, ici encore, je crois le roman français actuel largué par de grands courants extérieurs : l’Etrange belge et anglo-saxon, la Fantasy, les romans oniriques venus de l’Est ou d’Asie. »

Un entretien avec Jean-Luc Wauthier a paru dans Poésie/première n°45 (nov. 2009/fev. 2010) ainsi que des comptes rendus de ses livres dans La Revue des Ressources.


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