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Hommage à Henri Meschonnic par Claude Vigée

25 avril 2009

par Claude Vigée

Viatique pour un porteur d’aube

Paris, le 15 avril 2009


Henri Meschonnic, toi qui, – sauf dans ton nom et les paroles de ton chant –, n’es déjà plus ici, parmi nous, nul ne nous rendra ta force de vie, le rayonnement de joie, et parfois de colère, émanant ensemble de ton visage comme de tes deux bras grands ouverts à tous les autres. D’où nous viendra encore ton don prodigieux pour le rire, et pour les syllabes dansantes où il s’inscrit ?
Peut-être entendrons-nous désormais, le court temps qui nous reste, ta parole scander le silence de nos nuits d’insomnie, afin de transformer une fois encore en une danse nouvelle du corps transi et de l’âme muette, soulevés tout à coup par tes mots pulsants, le mutisme obstiné d’un monde sans poètes ? Déjà je crois un peu t’entendre ; tu nous refais ton joyeux signe d’envol de la main, ton signe de vie familier, depuis là-bas, qui est partout et nulle part.

Ton vieil ami,

Claude Vigée

***

Etre poète, c’est respirer...

par Claude Vigée*

Henri Meschonnic n’est pas seulement un penseur majeur de notre temps, un théoricien de la poétique qui a bouleversé le paysage de la réflexion contemporaine sur la nature et le sens du rythme, principe organisateur de la parole humaine, – un critique qui allie l’acuité de l’analyse textuelle à une sensibilité vibrante, la justesse de l’oreille habitée par le souffle. Il est devenu un traducteur hors pair de la Bible hébraïque, qui renouvelle pour le lecteur français d’aujourd’hui l’approche du texte antique. Il est aussi et surtout un poète d’une grande originalité, une voix dont le timbre et le ton inimitables marquent de leur musique signifiante la poésie française de notre temps.
Henri Meschonnic m’a écrit un jour : « Oui, la poésie c’est respirer ! » (27 avril 1990). L’oeuvre entière d’Henri, les traductions de la Bible incluses, n’est-elle pas la métaphore immense de ce seul petit mot : respirer ? De la mort qui menace à la vie qui l’affronte sans jamais renoncer, « nos mots sont le passage... nous vivons de bouche en bouche ». À la description aveugle et superficielle des choses qui nous assiègent et nous étouffent, fait place ici le cri sphérique de la lumière qui, en parlant à travers notre bouche ouverte, nous engendre une nouvelle fois, et ressuscite le monde inerte de la matière opaque
« La lumière
ronde
nous remplit
comme le cri de l’oiseau plus grand que lui sort de lui... »
Merci, chers Henri et Régine, qui savez d’une intime science que « la lumière est la matière de l’amour et que l’homme et la lumière sont un seul qui se retrouve. »

(28 février 2006)

* Claude Vigée reprend ici, en son hommage à Henri Meschonnic, l’allocution prononcée à l’occasion de la remise du Prix Nathan Katz, 2005 à Strasbourg, et publiée dans son dernier ouvrage : Le fin murmure de la lumière. Il écrivait aussi, dans un essai intitulé "Respirer, chanter, danser avec Henri Meschonnic" et paru dans Dans le creuset du vent :

« Si l’on s’interroge sur l’évolution de la poétique française dans la seconde partie du xxe siècle, c’est dans une perspective novatrice, éclairée jadis par les intuitions géniales de Paul Claudel, que l’on peut saisir l’enjeu audacieux du travail théorique d’Henri Meschonnic. Celui-ci trouve son application pratique dans son œuvre de poète, aussi bien que dans sa traduction de la Bible hébraïque – en particulier celle des Cinq Rouleaux (1970) et celle des psaumes parue en 2001.

Dans ses ouvrages critiques, Meschonnic dénonce sans répit une certaine « schizophrénie du langage » qui « consiste à le diviser en deux parties radicalement hétérogènes l’une à l’autre, l’une qu’on prend pour du sens, l’autre qu’on prend pour du son. Cette maladie s’appelle le signe », tel qu’il est conçu dans la linguistique moderne. Dans Pour la poétique III (1973), il rejetait déjà le divorce du sens et de la matérialité sensible des mots, « le dualisme langagier et anthropologique du signe » décrit plus tard dans son Utopie du juif (2001). Citant dans l’ouvrage antérieur le poète anglais Gerard Manley Hopkins, Meschonnic y envisageait une écriture qui serait « le mouvement de la parole dans l’écriture », son lieu d’étude préférable étant désormais « plus le rythme et la prosodie dans leur rapport avec un vivre particulier, que les universaux tels que le genre ou la rhétorique ». Dans l’Utopie du Juif, il souligne l’importance souvent incomprise et surtout l’omniprésence des te’amim – « les accents rythmiques de la cantilation, qui ont valeur de regroupement et de dégroupement » ; ils organisent de manière originale la totalité des textes bibliques, en leur imprimant de proche en proche un vaste mouvement d’ensemble. « L’organisation des te’amim est une grammaire de l’écoute. Pour changer toute l’écoute du langage. » Meschonnic précise dans un article récemment paru qu’au-delà du discontinu surmonté du sens et du son « il y a aussi du continu dans le langage : l’organisation sérielle du mouvement de la parole », effectuée par les te’amim, et qu’il s’agit enfin de révéler. « C’est une rythmique de groupe en même temps qu’une notation des accents toniques des mots [...] la seule ponctuation du texte biblique, avec une hiérarchie rigoureuse des accents », disjonctifs et conjonctifs.

Cette rythmique de groupe issue du cœur même des versets, et des paroles dites qui les constituent, informe et unifie de l’intérieur, en intégrant mille heurts et dissonances, le poème hébreu. Elle en est à la fois la charpente orale, et le noyau pulsant qui le renouvelle pour l’entraîner sans cesse vers l’avenir indéfini. Un des principes objectifs de Meschonnic traducteur de la Bible est de donner à entendre et à vivre ce mouvement vital du poème saisi dans son ubiquité : n’est-il pas identique, quand il est vraiment dit et entendu, au texte écrit qui l’incarne dans tous ses détails, sans distinction des genres littéraires ou des logiques qui sont par ailleurs en jeu ? Orchestrée globalement par les te’amim, l’onde de choc rythmique persistante se propage à travers l’espace-temps du texte hébreu, coupé seulement (pasouk) par l’intervalle de respiration du verset. « Oui, la poésie, c’est respirer », m’écrivait Henri Meschonnic le 27 avril 1990. »

(Juillet 2001)

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