Temporel.fr

Accueil > à l’oeuvre > Hommage à Claude Vigée, par Esther Orner

Hommage à Claude Vigée, par Esther Orner

25 avril 2009

par Esther Orner

Claude Vigée, professeur-poète de littérature


La venue de Claude Vigée au début des années soixante au département de français fut une vraie révolution. Nous, les étudiants, le ressentions sans pouvoir vraiment l’expliciter.
Pour certains d’entre nous, nous entendions parler pour la première fois d’un Mallarmé ou d’un Camus. Le vingtième siècle n’était pas au programme. La littérature s’arrêtait au dix-neuvième siècle. Mais voilà, avec Vigée nous découvrions non seulement le vingtième siècle, mais aussi la modernité des grands classiques tel que Pascal ou Molière. C’était une entrée en profondeur dans la littérature. Et, en prime, le plaisir d’étudier. Etre convié à réfléchir sur l’existence à travers la littérature. Et je citerai Flaubert, dans une lettre à Mlle Leroyer de Chantepie : " Le seul moyen de supporter l’existence c’est de s’étourdir dans la littérature comme dans une orgie perpétuelle." On parlait du Néant, du MOI haïssable - des notions pour nous tout à fait étrangères et modernes.

Nous ne découvrions pas seulement un professeur de littérature qui la servait, mais un maître qui nous conviait à une parole qui avait une autre origine. C’était à la fois celle d’un artisan et d’un créateur. Lorsque Vigée parlait de poésie, il n’y mettait pas seulement son immense savoir, mais aussi son expérience de poète.

Et ainsi lorsque nous fûmes conviés à une soirée chez lui (autre nouveauté) où il nous lut ses poèmes – sa première rencontre avec Jérusalem. Il nous raconta comment il procédait (le mot n’est sans doute pas adéquat), comment il allait à la recherche de cette lumière enfouie dans les éclats de la pierre. Il cassait une pierre et observait ses éclats. Cette idée se retrouvait dans sa pédagogie, car il faut bien parler ici du pédagogue que fut Vigée tout en ne séparant pas son enseignement de sa voie (et voix) poétique. Ses poèmes qu’il nous a lus ce soir-là, où nous faisions la connaissance de sa femme Evy, ont dû être publiés, si je ne m’abuse, dans Les Cahiers de Jérusalem sous le titre Poèmes de Canaan (1960-1961).

L’apport neuf ainsi que la popularité du professeur venu de Brandeis provoqua de petites et grandes intrigues au sein du département de français. C’est de la vieille histoire, la plupart des protagonistes ne sont plus là pour se défendre, donc je ne m’étendrai pas sur les détails. Toutefois souvent je me suis posé la question de savoir comment ma vie aurait tourné si je n’avais pas participé avec d’autres camarades à une pétition lorsque nous avons appris que Vigée n’obtiendrait pas un poste à l’université de Jérusalem et serait obligé de repartir en Amérique, lui qui était tombé amoureux de Jérusalem et du pays.
Du haut de notre candeur presque juvénile nous sommes allés voir le doyen des lettres pour lui demander d’intervenir en faveur de notre professeur, nous pensions bien sûr que notre démarche resterait secrète or nous avons tous les quatre été stigmatisés en recevant une note qui ne nous permit pas de continuer notre M.A. au département. C’est ainsi qu’après mon année de boursière passée à Paris je n’avais aucune raison de me presser de rentrer. Et j’ai fini par rester vingt ans - vingt années qui, entre autres, sont devenues des années de formation et d’écriture littéraire.
Quant à Claude Vigée il a fini par rejoindre le département de littérature comparée. Et grâce à cela il est resté à Jérusalem au service de générations d’étudiants qui ont eu la même chance que nous d’avoir un professeur de littérature hors pair.

2006


temporel nous contacter | sommaire | rédaction | haut de page