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Hommage à Charles Tomlinson, par Michèle Duclos

23 septembre 2015

par Michèle Duclos

Hommage à Charles Tomlinson (1927-2015)


Né en 1927, universitaire, essayiste, traducteur du russe, de l’espagnol et de l’italien (éditeur de L’Oxford Book of Verse in English Translation), peintre reconnu en Grande-Bretagne et au Canada, Charles Tomlinson était avant tout un poète délicat qui tirait son inspiration de son Staffordshire natal, du Gloucestershire proche de Bristol où s’est déroulée toute sa carrière universitaire, et de nombreux voyages ou séjours en Italie, en Grèce, en Amérique du Nord (où il a enseigné dans des universités prestigieuses telles que Princeton), au Mexique (une longue amitié et complicité créatrice l’a lié à Octavio Paz dès 1967) et plus tard au Portugal et au Japon, s’attachant dans ses poèmes à rendre la lumière particulière des paysages tout comme celle des peintres (et des musiciens) contemporains auxquels il consacre des poèmes, Van Gogh, Cézanne, Picasso, Braque ou Schoenberg. « Relationnelle », « phénoménologique » selon ses propres termes, sa poésie se veut très « physique », factuelle et sensorielle, dans une approche ontologique immédiate d’unité entre l’homme et le monde, le cosmos. « Les gens ne savent pas voir », déplorait-il. Le titre de son premier grand volume de poèmes, Seeing is Believing (littéralement : Voir, c’est Croire), dit bien les épiphanies que constituent les moments où l’œil et l’oreille exercés du poète réussissent à rendre sa vision du monde dans toute sa sensorialité. Les dernières années de sa vie furent obscurcies par la perte brutale de la vue :

L’Accident

La perte d’un œil – en un éclair
Le couteau du chirurgien avait emporté
Le monde par lequel vivaient les deux yeux :
Voir, c’était croire. Ce que je voyais
Etait la certitude double que chaque vue
Me renvoyait, une assurance substantielle
Que le monde n’était pas soumis à mon caprice.
Et maintenant ? Je vois à la fois moins et plus –
Plus étant de savoir ce qui me manque
Alors que la projection plate se déroule devant moi.
Ou je verse du vin loin au-delà du verre,
Et le liquide répandu répète ce qui s’est produit ce jour-là
Alors qu’il capte l’éclair du soleil puis lentement s’écoule.

Une fréquentation précoce des poètes américains et hispanophones au début des années cinquante lui avait révélé des rythmes en rupture avec la prosodie usée du pentamètre iambique et amené à insuffler un dynamisme nouveau à la grande tradition poétique britannique romantique du lieu et de l’expérience immédiate, à ce « sense of place » après Wordsworth cher à Seamus Heaney. La nature quotidienne, vue et dite avec précision : formes, couleurs, mais aussi sons, chants d’oiseau, la musique orchestrale, sont pour lui sources d’inspiration et de Jubilation (titre d’un volume publié en 1995).

Tomlinson a eu pour tuteur à l’université de Cambridge le poète et critique Donald Davie dont les théories sur la syntaxe et la prosodie exprimées entre autres dans Purity of Diction in English Verse et Articulate Energy achèveront d’aiguiller son étudiant vers la concision verbale et la clarté d’exposition. Plus souvent qu’aux romantiques Tomlinson se référera à la poésie « augustinienne » et à Dryden qu’il admire comme poète et comme traducteur des grands classiques latins et grecs.

Aux critiques qui à propos de son écriture évoquent les poètes du 18ème siècle il répond qu’il s’agit d’ « un néoclassicisme qui a connu l’impact de la poésie française – de Baudelaire à Valéry – et de la poésie américaine moderne » (Contemporary Poets, Macmillan, 1995). Son tempérament empirique, son refus du rationalisme dualiste l’opposent à Descartes qu’il montre enfermé dans son « poêle » et doutant de la présence du monde physique qu’il vient de traverser :

Descartes et le poêle


Lançant vers lui son blindage de chaleur délicieuse l
Au ventre négroïde, comme l’attirail
Tout entier menaçait de l’assouplir
Jusqu’à la reconnaissance. Au dehors, la neige
Durcissait tout ce qu’elle n’était pas –
Le réseau nervuré des branches, dont angles et pinions
Bosselaient les brillants revêtements. L’empreinte
Que ses pieds avaient laissée en entrant était devenue
Lustre terne et ferme, que le gel
Doublait d’une fourrure de froidure. Maintenant
Le dernier flamboiement de jour changeait
Tout le blanc en jaune, remplissant
D’ombre bleuâtre les fentes et les foulées.
Où, une fois de plus, renard et blaireau zigzaguaient
Dans la phosphorescence. Tout s’inclinait
Pour entrer dans ce feu glacé, enserré étroitement
Par des rais de lumière comme le soleil lent
Descendait vers sa disparition. L’ombre, maintenant,
Ne définissait plus : elle remplissait, puis débordait
Chaque faille dans la neige, tirait chaque chose
Vers son propre anonymat d’un bleu
Tournant au noir. Le grand esprit
Assis le dos tourné au vent irraisonné,
Doutait, doutait de son oreille
Du crépitement de la cendre, et, au-delà, des fermes prises dans la neige,
Flore de flamme et contingence de fer
Et de la réciprocité moite de ses paumes.

L’art pour lui contient sa propre transcendance. Sans préoccupation métaphysique, religieuse ou utopique en arrière-plan. Comme le rappelle Michael Edwards, pour lui « by trusting to sensation, we enter being’, en faisant confiance aux sensations, nous avons accès à l’être ». L’histoire, un temps présente dans son œuvre, dit son horreur des extrémismes tant individuels que collectifs. Il est préoccupé par la violence des utopies.et n’apprécie pas les idéalistes, même pacifiques, tels Scriabine (« Prometheus ») qui croit œuvrer à changer le monde par sa musique. La période de la Terreur abordée à travers Danton, Marat, Charlotte Corday lui apparaît comme la répétition générale d’un autre régime de terreur que fut la Révolution russe, évoquée à travers le personnage du meurtrier de Trotski, halluciné moins à la vue sanglante de son crime prémédité dans l’abstrait, que « les papiers [qui] neigent sur le sol dans un murmure assourdissant […] et le cri animal / Qui alors me saisit à la racine des cheveux ». « La porte de l’histoire est plus étroite que celle de l’œil ou de l’oreille » (« Assassin »). Mais chez le poète à l’écart des taches d’huile de l’Histoire, l’humour réaliste l’emporte sur la crainte :

Sienne en soixante-huit

L’orphéon municipal, oscillant rêveusement sur ses pieds
Sous les portraits de Gramsci et de Ho,
Joue « Sélections de La Norma », et la lune,
Casta diva, s’élève pour montrer
Qu’il est haut le ciel au-dessus de la Toscane moissonnée,
Au-dessus de cette convivialité communiste à l’intérieur des murailles
D’une forteresse qui ne défend plus rien.

L’histoire devient statues, déguisements
Et le chic de Guevara sous son bonnet. Ici,
Oublieuses, des vendeuses en blouse rouge
Pour la révolution flirtent avec des mâles
Dans une librairie sous un auvent rouge :
Lénine, Che, Debray et Mao –
Titres laissés pour compte, dans un ordre originel serrés.

« Réalisme et sobriété » pourrait-on intituler l’exposition :
Dans Non à la Répression, un défilé de femmes
Point levé, crie Non, Non, Non.
Et entre Bombardiers américains et Petit Noir Cireur de Chaussures
Quelqu’un irrémédiablement irrécupérable
A creusé délibérément dans la peinture
Les stigmates de saint François dans Le Miracle du Saint.

Les consciences somnolent dans cette nuit d’été
Réchauffée par le dernier éclat du soleil. Une odeur de cuisine
Pèse sur les sens qu’elle nourrit déjà ;
Le sanglier tourne et retourne sur sa broche ;
Et l’air trop grassement repu pour soulever le drapeau rouge,
Les manchettes des quotidiens du matin s’estompent dans la pénombre :
« Où est Dubcek ? » « Des tanks dans les rues de Prague ».

Comme son ami Philippe Jaccottet, Tomlinson arrive, en des poèmes de plus en plus dépouillés, à suggérer le « presque rien » de l’œil et de l’oreille éveillés, qui nous laisse, comme lui devant un tableau de Braque (« Le miracle de la bouteille et des poissons ») « dans un esprit ravi et désorienté par/ une fraîcheur du monde rendu à lui-même. ») :

Champignons
Pour Jon et Jill

Scrutant l’herbe pour trouver des champignons,
Une pierre, une tache, une aigrette de pissenlit
Trompent le regard – leur couleur suffit
A gonfler l’image à la taille d’un champignon
Et conduire par l’illusion à une écorce
Qui est vraie – pierre, poussière et plume. Sans hâte
Interroge l’odeur musquée de la terre, la blancheur ferme et humide,
Et, taquiné plutôt que trompé, ne gaspille
Aucune des ruses du regard ; goûte la vue
Que tu contemples sans être sûr – une ressemblance, aussi,
Est réelle et tisse un réseau de vérités
Pour la vue. Pour commencer, tu peux
Etre pris, porté plutôt, au-delà
De ce lieu de clair-obscur qui semblait net,
Car plus réels qu’un mythe de clartés
Sont les sens que tu lis sans qu’ils y soient :
Bientôt, dans la fraîcheur du soir, tu viendras
Au cercle que tu cherches et, un après l’autre,
Attiré par leur bonne odeur tu te baisseras pour les cueillir ;
Ton chemin un parcours sinueux où conduisait le reste
Comme des dalles qui traversent une prairie d’eau.

Dans son très beau livre sur Le Génie de la poésie anglaise, Michael Edwards consacre son dernier chapitre « Par une journée pluvieuse dans le Gloucestershire » à David Jones, Charles Tomlinson et Geoffrey Hill. Dans l’introduction du volume, par préférence de l’anaktisis plotinienne à la mimesis platonicienne, il rappelle aussi que « Pope compare l’action de la poésie à celle du soleil, qui, en illuminant tout, le transfigure, sans rien changer » : n’est-ce pas le sentiment que nous procure cette très simple nature morte, riche, dans sa polysémie, de toute la plénitude d’un instant de quotidienneté et d’amour ?

Don gracieux


Deux tasses
don gracieux,
flottantes et blanches
sur le bassin d’acajou
de la table. Elles desserrent
l’esprit, le remplissant
d’elles-mêmes.
Bien que de vaisselle ordinaire
ces reflets rares,
une fraîcheur du brun
renforce et raffine si bien
la brûlure de leur blancheur,
que tu ne les voudrais pas
autres qu’elles ne sont –
toi, défié
et rempli par
ces vaisseaux vides

Bibliographie très sommaire

Charles Tomlinson, New Collected Poems. Manchester : Carcanet, 2009.
Charles Tomlinson, Comme un rire de lumière, édition bilingue, préface de Michael Edwards, traduction et postface de Michèle Duclos. Paris : Caractères, 2009.
Michael Edwards, Le Génie de la Poésie Anglaise. Paris : Le Livre de Poche, 2006.

The Accident

The loss of an eye – one flick
Of the surgeon’s knife had taken away
The world that both eyes lived by :
Seeing was believing. What I saw
Was the two-fold certainty each sight
Gave back, a substantial vow
That the world was not subject to my whim.
And now ? I see both less and more –
More being the knowledge of what I lack
As the flat projection is unrolled before me.
Or I pour wine far beyond the glass,
And spillage repeats the occurrence of that day
As it catches the flicker of sunlight and then seeps away.

Descartes And The Stove

Thrusting its armoury of hot delight,
Its negroid belly at him, how the whole
Contraption threatened to melt him
Into recognition. Outside, the snow
Starkened all that snow was not–
The boughs’ nerve-net, angles and gables
Denting the brilliant hoods of it. The foot-print
He had left on entering, had turned
To a firm dull gloss, and the chill
Lined it with a fur of frost. Now
The last blaze of day was changing
All white to yellow, filling
With bluish shade the slots and spoors
Where, once again, badger and fox would wind
Through the phosphorescence. All leaned
Into that frigid burning, corded tight
By the lightlines as the slow sun drew
Away and down. The shadow, now,
Defined no longer : it filled, then overflowed
Each fault in snow, dragged everything
Into its own anonymity of blue
Becoming black. The great mind
Sat with his back to the unreasoning wind
And doubted, doubted at his ear
The patter of ash and, beyond, the snow-bound farms,
Flora of flame and iron contingency
And the moist reciprocation of his palms.

Siena In Sixty-Eight

The town band, swaying dreamily on its feet,
Under the portraits of Gramsci and Ho,
Play ’Selections from Norma’, and the moon,
Casta diva, mounts up to show
How high the sky is over harvested Tuscany,
Over this communist conviviality within the wall
Of a fortress that defends nothing at all.

History turns to statues, to fancy dress
And the stylishness of Guevara in his bonnet. Here,
Red-bloused, forgetful sales girls
For the revolution, flirt with the males
At a bookstore under an awning of red :
Lenin, Che, Debray and Mao–
The unbought titles, pristinely serried.

’Realism and sobriety’ one might write of the art show :
In No to Repression, a procession of women
With raised fists, shouts No, No, No.
And between American Bombers and Black Boy Cleaning Shoes,
Somebody, unteachably out of step,
Has gouged intently into paint
The stigmata of St Francis in Miracle of the Saint.

Consciences drowse this summer night
Warmed by the after-glow. Fragrance of cooking
Weighs on the sense already fed by it,
The wild boar turning and turning on its spit ;
And the air too greasily replete to lift the red flag,
The morning headlines grow fainter in the dusk :
’Where is Dubcek ?’ ’Tanks on the streets of Prague.’

Mushrooms

for Jon and Jill

Eyeing the grass for mushrooms, you will find
A stone or stain, a dandelion puff
Deceive your eyes–their colour is enough
To plump the image out to mushroom size
And lead you through illusion to a rind
That’s true–flint, fleck or feather. With no haste
Scent-out the earthy musk, the firm moist white,
And, played-with rather than deluded, waste
None of the sleights of seeing : taste the sight
You gaze unsure of–a resemblance, too,
Is real and all its likes and links stay true
To the weft of seeing. You, to begin with,
May be taken in, taken beyond, that is,
This place of chiaroscuro that seemed clear,
For realer than a myth of clarities
Are the meanings that you read and are not there :
Soon, in the twilight coolness, you will come
To the circle that you seek and, one by one,
Stooping into their fragrance, break and gather,
Your way a winding where the rest lead on
Like stepping stones across a grass of water.

A Given Grace

Two cups,
a given grace,
afloat and white
on the mahogany pool
of table. They unclench
the mind, filling it
with themselves.
Though common ware,
these rare reflections,
coolness of brown
so strengthens and refines
the burning of their white,
you would not wish
them other than they are–
you, who are challenged
and replenished by
those empty vessels.


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