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Henry Bauchau, par Frédéric Le Dain

28 septembre 2008

par Frédéric Le Dain

Le style d’une existence  ?
Notes sur Le Boulevard périphérique, d’Henry Bauchau, éd. Actes Sud, 2008.


Qu’est-ce qui fait tenir un grand livre ? Peut-être pourrions-nous répondre assez facilement à cette question, en trouvant une réponse toute prête, toute faite : « La force d’un style ». Ce ne serait pas faux.
Ce ne serait pas faux concernant Le Boulevard périphérique, d’Henry Bauchau, paru aux éditions Actes Sud au début de cette année.
Pourtant, il faudrait immédiatement se reprendre : le style dont il est question ici n’a rien de flamboyant, d’une grande démonstration de tous les possibles de la langue. Peut-être, au fond, s’agit-il au bout du compte d’une « écriture blanche » ?
Peut-être. C’est ce que l’on pourrait penser.
Mais ce dont il est d’abord question, à travers cette question du « style » d’une oeuvre, c’est bien de ce qui fonde l’œuvre, et la seule question du « style » ne me paraît pas être suffisante pour définir ce qu’il en est de cette « force » d’un livre. Elle est à chercher ailleurs.

Le Boulevard périphérique est un livre étrange, et c’est déjà dire ce qui en fait sa singularité et sa force. Etrange peut-être en ce que deux intrigues se nouent et se dénouent autour d’un narrateur qui n’est pourtant pas « au centre » de ce dont il est question.
La première intrigue, celle qui apparaît en tout premier, c’est celle qui se noue autour de Paule, la belle-fille du narrateur, la femme de Mykha, son fils. Paule est atteinte d’un cancer, et le livre est construit autour de cet accompagnement de Paule par le narrateur. Un accompagnement qui n’est pas solitaire : le narrateur est là, face à Paule, ou aux côtés de Paule, mais il y a aussi la mère de Paule, et il y a aussi la femme du narrateur, Argile. Il y a aussi son fils, Mykha. Et nous regardons Paule aussi à travers ces personnages.
Cet accompagnement, c’est l’accompagnement d’un personnage qui s’en va vers la mort. Pourtant, non, ce n’est pas cela : c’est l’accompagnement, dans l’espérance que la vie va l’emporter : « Est-ce que Paule, par une opération bien cachée, par une sorte d’humour divin qui s’est emparé d’elle, nous fait la grâce d’espérer de notre espérance ? » (p.188)

Cette première intrigue est doublée d’une deuxième intrigue, qui tisse avec la première une tresse de plus en plus serrée. Ce deuxième foyer narratif est construit autour d’une période plus ancienne qu’a connue le narrateur : la deuxième guerre mondiale –le narrateur a rencontré Stéphane en « juillet 1940 » (p.8) et Stéphane mourra en 1944, « assassiné par les nazis » (p.7). Le chapitre II évoque l’intime complicité des deux amis autour de la varappe, et l’initiation symbolique que représente pour le narrateur cette expérience.
C’est une mémoire qui est là, donc. Mais elle n’est pas mise à distance. Plutôt présente au cœur même du quotidien, et revécue. Revécue par un narrateur qui a face à lui et la mort à l’œuvre dans le corps de Paule, et dans son corps et sa mémoire la mort de Stéphane, un ami aimé dans ce temps autre mais bien présent.

Quelque chose se noue autour de ces deux intrigues : la mort de Paule est un enjeu, important pour elle. Cette jeune femme qui n’a rien d’une métaphysicienne vit pourtant cette mort comme un bouleversement, certes, mais aussi comme une « expérience de vie », ou, plus exactement, comme un moment de sa vie qui va révéler « un être mystérieusement éveillé à sa condition mortelle » (p.255)
Il y a du Malraux, si l’on peut dire, dans cette évocation, et l’on ne peut s’empêcher de penser à La condition humaine, avec pourtant l’exaltation de l’héroïsme en moins. Plus exactement, l’héroïsme est ici presque invisible, et la fonction de roman est peut-être là : faire apparaître ce que nous ne voyons plus, et que le monde moderne semble gommer.
Et si la mort de Paule est un enjeu, celle de Stéphane aussi. Il va être exécuté par Shadow, officier nazi. Dans cette exécution, vers laquelle tout le roman nous achemine, comme vers la mort de Paule, il y a pourtant un échec, un ratage : Shadow ne parviendra pas à tuer Stéphane comme il le voulait. Dans la mort de Stéphane s’exprime une profonde liberté. Parce que la mort n’appartient à personne. Parce que nous n’appartenons à personne.
Et Paule aussi, à sa façon, échappe à tous les scénarios que le narrateur lui-même semble élaborer pour lui venir en aide : la mort est une dé-possession, de soi et des autres, qui sont invités à se dépouiller, semble nous dire ce narrateur. Le seul « non-vouloir » que nous puissions reconnaître.
A travers ces deux morts, qui, dès le début du roman sont liées (« Il me semble qu’il entre avec moi dans la chambre de Paule », dit le narrateur au tout début du roman (p.7)), il me semble qu’Henry Bauchau cherche, peut-être, à ré-humaniser la mort, en la situant en effet dans cette « liberté » qui caractérise les deux personnages. Comme à travers ces deux intrigues, il cherche peut-être à réconcilier notre monde moderne avec son passé, et le roman est ici investi d’une belle « mission » : être un pont entre deux époques.

Oui, Le Boulevard périphérique est un livre étrange et singulier. Etrange aussi par cette position du narrateur. Qui n’est pas simple spectateur. Il est témoin, et ceci n’est pas sans intérêt dans le roman moderne, je veux dire dans le roman qui se situe après la deuxième guerre mondiale. Cette position de « témoin » est donnée dès les premières pages du roman, pour ne pas dire dès la première phrase : « (…) je pense à ma famille telle qu’elle était dans mon enfance. » (p.7), avec, bien sûr, le « témoignage » sur les années 1940-1944. Témoignage oblique, à travers la mémoire de Stéphane.
Ce narrateur semble vivre dans deux espaces-temps. L’un, celui de la mort imminente de Paule ; l’autre celui de la mort de Stéphane. En réalité, c’est bien au cœur d’une conscience moderne que nous plonge Henry Bauchau à travers ce narrateur qui pourrait paraître dédoublé. Dialogisme, peut-être… Jean-Louis Jacques, dans une « Préface » à La déchirure, premier roman de Henry Bauchau, en notait déjà la « composition polyphonique »…
Cette conscience moderne, habitée, dialogique, ne peut ignorer qu’elle est habitée par un Autre. De la scène du présent à la scène du passé, de la scène du passé à la scène du présent, c’est bien de ce va-et-vient que nous parle la psychanalyse quand elle situe chacun dans son histoire, dans une Histoire. Et Henry Bauchau l’analyste sait cela, intimement.
J’en voudrais pour preuve « l’écoute du rêve », qui est ici un exercice d’écoute de « soi », de l’inconscient comme cœur : « Je me retrouve avec le souvenir vague d’un rêve de démission, peu à peu, je comprends que dans ce rêve il fallait vraiment démissionner de l’espérance. Fin de mission. » (p.231)
Face au réel de la mort, une autre mort, un autre temps. Imaginaire ? Un autre lieu. Symbolique ? Qui permet de penser, qui permet de ne pas être happé par ce qui advient. Ce narrateur est une sorte de « sage » : il est dans l’événement, et pourtant il n’est pas prisonnier de l’événement. A la manière de Stéphane, et face à Shadow-la mort, l’ombre de la mort, lui aussi peut « plonger à côté », non pas pour faire diversion, mais pour affirmer sa liberté, son irréductibilité d’humain.
Ce narrateur est ce qui nous relie à une forme de pensée de l’événement. Ce qui advient là, ce qui est vécu là, c’est en quelque sorte un moment que chacun d’entre nous peut avoir à vivre, et ce narrateur est une présence, une présence humaine et rassurante.
Un narrateur qui n’est pas un « héros » : il pleure quand Mykha lui demande raison de son désir de voir Win à l’enterrement de sa mère. Un narrateur qui se dit lui-même comme « à côté ». Mais ce pas de côté du narrateur nous est précieux : il nous dé-centre parce qu’il est décentré. En cela plus fort que le narrateur proustien, qui semble toujours « au centre ».

La longue expérience de « diariste » qui est celle de l’écrivain et poète Henry Bauchau n’est peut-être pas pour rien dans ce « travail du narrateur », singulier et original.
Le journal, pour Henry Bauchau, depuis celui lié à La déchirure jusqu’au Présent d’incertitude s’avère un lieu de méditation personnelle de l’œuvre, nous le savons, et un lieu d’élaboration, en même temps qu’un lieu où il est possible de considérer autrement l’existence.
J’ai retrouvé à la fois le rythme de lecture et l’intensité qui sont présents dans les journaux. Ainsi, une notation telle que : « Je voudrais rester là, méditer, prier, veiller peut-être ainsi qu’on le faisait autrefois auprès des morts, mais il faut libérer la chambre. »(p.224) Ou encore : « Je pense à Dieu et j’ajoute intérieurement : s’il existe. S’il accepte d’habiter un monde comme le nôtre et le cœur oublieux des hommes. » (p.252), sans parler de la fascination pour les arbres… (p.199-200)
Et c’est bien cela qui donne sa force à ce livre : il nous invite à méditer sur la vie et sur la mort, sur l’essentiel de ce qui fait nos vies, écartant l’absurdité

C’est d’ailleurs bien cela qui donne cette intime parenté à deux livres de Henry Bauchau : La déchirure, écrit en 1966, mûri comme nous savons dans ces années soixante ; et, quarante années plus tard, Le boulevard périphérique.
L’écart pourrait paraître énorme. Mais la réécriture partielle de La déchirure, sa reprise en 1986, 1998 et 2003 gomme l’écart important.
Mais ne perdons pas le fil : parenté, disais-je… Bien sûr, il y a la présence d’Argile, la compagne du narrateur, à la fin de La déchirure. Une présence constante, dans Le boulevard périphérique.
Plus profondément, peut-être, la comparaison peut nous aider à mesurer l’écart qui existe entre les deux œuvres : le narrateur, dans La Déchirure, est « en train de naître », une naissance difficile. Dans Le Boulevard, il est en pleine maturité, et n’est plus « centré sur lui-même ». Il est comme « divisé » et enrichi d’une « scène intérieure » dédoublée, comme nous l’avons signalé. Et déjà, à la fin de La déchirure, surgit quelque chose de cette écoute profonde que signale cette division.
Car c’est bien à cela que nous invite ce narrateur : à une écoute en profondeur. L’Ecriture à l’écoute, n’était-ce pas le titre d’un recueil d’essais ?

Le Boulevard périphérique, titre étrange, dira-t-on… Mais n’est-il pas lié, lui aussi, à une forme de dé-centrement ? N’est-il pas lié à une expérience commune, celle que fait le narrateur qui sort de l’hôpital, du côté d’Aubervilliers, pour se rendre dans les Yvelines ?
Mais, au fil des pages, ce boulevard périphérique qui est comme un point de réalité, devient à son tour comme une métaphore, le point obligé par lequel en passe toute existence. Il acquiert une densité : « Irrésistiblement nourriture, sommeil, travail, argent, la vie continue et les camions, les voitures continuent à rouler sans fin sur le périphérique formant une éternité de mouvement, de bruit et d’énergie. » (p.252) Comme un flux héraclitéen, primordial, invisible dans sa trop grade visibilité : savons-nous encore le sens de nos déambulations ?

Au début du journal intitulé Jour après jour, « journal d’Œdipe sur la route » (Actes sud, coll. « Babel », 2003, p.12), Henry Bauchau écrit : « Je pense au manuscrit de la première version de La mort sur le boulevard périphérique, roman qu’à ma grande surprise je n’ai jamais pu reprendre ni même relire jusqu’ici. ».
Par les étranges et mystérieuses voies de la création, dont les journaux d’Henry Bauchau tente de cerner les contours, ce manuscrit est désormais un roman…

Ce qui fait tenir un livre, oui, c’est « un style ». Et le livre d’Henry Bauchau n’en est pas dépourvu. Car au travers de ces phrases qui pourraient paraître banales ou ordinaires, une force lyrique s’exprime, une densité intérieure se crée, pleine de retenue.
Mais si le style est bien au cœur de l’œuvre, au cœur d’une œuvre, il me semble que ce dont témoigne cette œuvre singulière d’Henry Bauchau, c’est que le style d’une œuvre, c’est aussi « le style d’une existence ».
Quelque chose se tient là, au cœur de la vie, qui, au prix d’un travail sur soi et d’un travail d’écriture, va prendre forme et se révéler, se réveiller, se dire. Quelque chose se tient là, et va aussi vers son dehors : le style de l’existence. Celle de l’auteur.


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