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Henri Meschonnic

25 avril 2015

par Anne Mounic

Henri Meschonnic théoricien de la traduction, sous la direction de Marcella Leopizzi et Céleste Boccuzzi. Préface de Giovanni Dottoli. Paris : Hermann, 2014.

Marcella Leopizzi écrit, dans sa notice introductive ‒ dans laquelle elle exprime toute son admiration affectueuse pour Henri Meschonnic ‒ que ce « livre constitue l’une de études visant à la réalisation du projet de recherche, intitulé Henri Meschonnic : poeta, traduttore, linguista », qu’elle supervise à l’Université de Bari Aldo Moro, en Italie.
Giovanni Dotoli, qui dirige la collection « Vertige de la langue » dans lequel paraît ce volume, le préface fidèlement en citant abondamment Henri Meschonnic, notamment dans Poétique du traduire : « Traduire équivaut à être en analyse, et revient moins cher. » Il fait de la traduction le « huitième art ». Jacques Ancet, poète et traducteur lui aussi, insiste, chez Henri Meschonnic, sur la « continuité qui réunit le poète, le traducteur et le penseur ». Il relève, brièvement et avec clarté, quelques poncifs du discours sur la traduction que Meschonnic a dénoncés. Je relève une belle formule, qualifiant la poésie et étendue à la traduction comme « métaphore de la résurrection ». Jacques Ancet insiste sur « la force de vie » qui anime Henri Meschonnic « dans tous les aspects de son œuvre », soulignant combien la théorie de l’intraduisible tient d’un « pessimisme foncier ‒ je dirais même d’un état dépressif ». Mais peut-être faut-il être poète pour ne pas se trouver démuni à l’écoute de la voix d’autrui.

L’essai, très stimulant, de David Banon confronte traduction et herméneutique, mettant en valeur la position nuancée d’Henri Meschonnic sur cette question et abordant également la notion controversée du sacré, critiquée aussi par Emmanuel Levinas. Des termes hébraïques ayant trait au verset, David Banon déduit une belle définition du rythme : « Ainsi, le rythme c’est le souffle rendu sensible, l’intervalle du silence, le jaillissement des mots par grappes, avec le relief que donne le placement dans le verset. » Il décrit ainsi l’effort d’Henri Meschonnic : « La typographie de Meschonnic visualise l’oralité et souligne fortement la dimension juive par excellence de la Bible hébraïque, appelée miqra : lecture. » Rien à voir avec l’opposition, grecque, nous dit David Banon, entre voix et écriture, que préconise Jacques Derrida. Cette dernière remarque souligne ce qui à mon sens fait la difficulté de la pensée de Derrida ‒ cette tension entre Athènes et Jérusalem.
Marlena Braester confronte poème et traduction, citant Henri Meschonnic poète et présentant sa propre conception de l’acte de traduire : « Et le rythme s’ajoute à tout cela ». Le rythme étant pour Henri Meschonnic le corps même du poème, et non un simple battement, une simple cadence, il ne peut s’ajouter. De même Giovanni Dotoli, dans « Henri Meschonnic militant de la traduction », affirme-t-il : « Ce n’est pas le discours qui l’intéresse, c’est la langue, c’est-à-dire le langage dans son acte de fondation. » Je rappellerai, afin de bien délimiter ces termes, ce paragraphe de la Critique du rythme (Verdier, 1982, p. 29) : « La résistance à la valeur vient du sens. Elle tient au règne universel du sens. Le sens, référé à la langue, fait obstacle à l’historicité. Car l’historicité a lieu dans la valeur. Seule transformatrice et transformée, la valeur fait ce qu’un discours a de trans-subjectif, de trans-historique. » Cette remarque vient après une référence à Emile Benveniste, qui dit bien que le discours est l’acte fondateur du sujet et de son rapport à autrui dans le devenir. D’ailleurs, à la fin de l’essai, Giovani Dotoli cite Henri Meschonnic dans Poétique du traduire : « Sujet ! C’est-à-dire individu, recherche de la parole orale et écrite, communication, ‘passage de la langue au discours’. »

Alexander Eyries, à travers des exemples, montre combien Henri Meschonnic met « du gustatif dans le discursif », indiquant bien que le « rythme fait le sens du verset ». Lynne Franjié met l’accent sur le « contexte historique et politique » de l’acte de traduction puisqu’on traduit des « textes en situation ». Constantin Frosin dédie à Henri Meschonnic sa traduction de trois poèmes d’Ion Barbu, poète roumain. Marcella Leopizzi propose une bonne définition du rythme : « C’est pourquoi Meschonnic suggère de ‘penser rythme’ et non pas signe : le rythme étant, dans un texte, ce qui ne se surimpose pas au sens, n’orne pas, ne découpe pas, mais fait l’homogénéité même du langage et de la pensée. » Et elle ajoute : « il faut traduire le discours ». Elle analyse la traduction, par Danièle Sallenave et François Wahl, de l’œuvre d’Italo Calvino, Se una notte d’iverno un viaggiatore. Pascal Maillard s’intéresse à l’éthique de la traduction, montrant qu’il ne s’agit pas de l’étroite morale du respect, mais d’une théorie du sujet, un ouverture donc. Philippe Païni débute son essai par une jolie remarque : « La traduction fait l’amour à trois ‒ trois sujets : celui de l’écriture, celui de la traduction, celui de la lecture. » Il s’interroge sur les liens entre amour et connaissance dans leur mouvement infini. Marko Pajevic propose l’analyse de traductions de poèmes de Rilke. « La conviction fondamentale de la pensée du langage est que le monde humain est un monde défini moins par les choses que par le rapport aux choses, et que ce rapport passe dans et par le langage. » Si le langage est un rapport, il me semble qu’il est avant tout un rapport entre sujets. Avec l’objet, le rapport conclut à une absence, et c’est un des problèmes épineux que pose la pensée occidentale dan le sillage d’Athènes. D’ailleurs, Marko Pajevic cite ensuite Benveniste à propos du discours et de l’intersubjectivité.
Alain Rey aborde la notion de traduction à partir des mots, appelant le dictionnaire un « exercice voué au signe », dont il souligne la féconde ambiguïté. Le volume s’achève avec des contributions de Hugo Savino, sur la traduction de l’œuvre d’Henri Meschonnic en espagnol, Fabio Scotto, qui aboutit à la notion développée par meschonnic de « sujet du poème », Marie Vrinat-Nikolov et Patrick Maurus, qui ouvrent sur « l’après-Meschonnic ». Marcella Leopizzi propose ensuite une « bibliographie chronologique et synoptique » et Régine Blaig nous introduit dans les « coulisses du travail de traduction d’Henri Meschonnic » grâce à des photographies qu’elle a prises de lui, de ses fiches et des livres sur lesquels il travaillait. Je rappelle que la traduction, inachevée, du Deutéronome fut publiée en janvier 2014 dans le numéro 5 de la revue Peut-être.

Cet ouvrage en sa richesse montre à quel point la lecture est singulière et se fait en interaction, œuvre intersubjective, de même que la traduction. Marcella Leopizzi a su réunir, avec une très aimable disponibilité, tous ces points de vue.


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