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Henri Meschonnic

27 septembre 2012

par Anne Mounic

Henri Meschonnic, Langage, histoire, une même théorie. Lagrasse : Verdier, 2012.

Nous pouvons manifester notre reconnaissance à Régine Blaig, car c’est grâce à sa patiente saisie des essais rassemblés dans Langage, histoire, une même théorie que nous bénéficions de cet ouvrage dont Henri Meschonnic disait qu’il n’avait jamais cessé de l’écrire, ainsi que nous l’indique l’exergue choisi par Gérard Dessons pour sa préface : « Toujours annoncé, jamais terminé, pendant plus de trente ans ce livre est passé, aux dires même de son auteur, pour un livre ‘infaisable’. Pourtant, en décembre 2008, Henri Meschonnic mettait un point final à cette longue entreprise. » (p. 7) Cette réflexion permet en effet aux lecteurs de ce poète et poéticien de mieux situer son œuvre dans sa perspective d’ensemble. Il renvoie d’ailleurs, au fil des pages, à certaines de ses études majeures, comme Le signe et le poème (Gallimard, 1975) ou Critique du rythme (Verdier, 1982). Si l’ouvrage de 1975 est dédié à Georges Lambrichs, directeur de la collection « Le chemin », l’autre est dédicacé « A l’inconnu », contient une remarque d’Ossip Mandelstam en exergue et renvoie au livre dont nous parlons aujourd’hui : « La théorie du rythme est politique. Elle prend la suite du Signe et le poème, et des volumes de Pour la poétique. Des éléments, impliqués dans Critique du rythme, sont développés dans Langage histoire une même théorie, qui est en cours. Les deux livres participent d’un même travail. » A la lecture de celui-ci, nous mesurons avec davantage d’attention l’intention de cette dédicace « A l’inconnu ». Nous savions, dans Critique du rythme, que le « rythme est imprévisible. Il est le nouveau dans l’écrit » et, qu’à ce titre, il « dépasse la mesure ». Dans l’ouvrage « infaisable », l’inconnu prend une nouvelle dimension, historique : « Lutter contre le maintien de l’ordre participe de l’utopie, et de la prophétie. » (p. 685) Le concept d’« historicité » participe d’une réflexion sur le temps, liée à la notion de sujet.

Cette étude, qui s’ouvre avec une réflexion de Walter Benjamin dans « La tâche du traducteur » (« C’est en reconnaissant bien plutôt la vie à tout ce dont il y a histoire, et qui n’en est pas seulement le théâtre, qu’on rend pleine justice à ce concept de vie. ») se compose de cinq parties. Dans « La poétique pour l’historicité », en sept chapitres, Henri Meschonnic établit le lien entre langage, histoire, politique, rythme et liberté. « L’enjeu : l’historicisation radicale des valeurs. » (p. 21) Dans le discours, qui est avènement du sujet, se prend et se donne le sens pour cette raison même. Le point de vue n’étant autre que subjectif, aucune discontinuité ne s’immisce entre « le montré » et « le caché » (p. 27) : « Par le langage, le monde n’a pas de résidu hors sens : même l’inconnu y est inscrit. » Ce dernier, relevant du dire et donc de la prophétie, participe de l’avenir. Nous nous situons dans la poétique, et dans l’Ouvert. Il ne s’agit pas de déceler un sens dissimulé de par le passé, ou bien une essence cachée, ce qui effleurerait le déterminisme, mais de dire oui à l’inconnu qui se trouve devant nous ; c’est la vie que nous avons à vivre et donc à « historiciser ». Dans le récit épique, le sujet se manifeste. Par cette conscience réflexive à l’œuvre dans le discours, il ne cesse de commencer. Son adéquation au devenir abolit toute forme de discontinuité entre origine et chute dans la durée (notion renouvelée par Heidegger) puisque l’éthique pétrit le temps subjectif. Nous y reviendrons. L’inconnu est donc le mouvement même de la vie qui dans le discours s’éprouve comme histoire. Henri Meschonnic cite également Spinoza, à diverses reprises, dans le Traité politique (chapitre 5, § 5) : « ... une vie humaine j’entends, qui n’est pas définie par la seule circulation du sang, et d’autres choses, qui sont communes à tous les animaux, mais surtout par la raison, la vraie vertu, et la vie de l’esprit » (p. 725). La poétique n’abandonne pas la vie au savant, fût-il biologiste, puisqu’il fait d’elle un objet. D’ailleurs Henri Meschonnic parle du « vivre » (p. 29), préférant à la stase du nom l’énergie du verbe. « On travaille une matière, y compris au sens épique du mot. » (p. 31) C’est ainsi que, dans le poème, « la plus forte mise du je », les « figures vont du réel vers la signifiance » (p. 33). Il n’est ni fiction ni métaphore. Il ne s’agit pas non plus d’un « écart » (p. 48). Le lien du rythme et de l’inconnu se précise : « En quoi penser est de l’ordre de l’utopie : à la fois ce à quoi les idées reçues ne font pas de place et qui a une force interne pour imposer de penser. C’est pourquoi le rythme, comme organisation du mouvement de la parole dans le langage, est la poétique de l’historicité. » (p. 57) Le rythme, en quelque sorte, est cette énergie de l’inconnu qui engendre l’avenir. A cet égard, il est liberté. La poétique s’oppose au pouvoir : « Le problème est de penser les conditions pour que vivre une vie humaine soit une invention de pensée, l’invention de sa propre historicité. Cette invention ne peut avoir lieu que dans et contre le maintien de l’ordre, qui définit le fonctionnement social de la pensée, avec ses effets de pouvoir. Ce qui signifie aussi nécessairement l’implication réciproque entre penser et être libre : penser, c’est être libre, et être libre, c’est penser. Sinon, il n’y a ni pensée, ni liberté. Mais les diverses soumissions au maintien de l’ordre. » (p. 80) C’est ainsi que l’opposition entre nominalisme (« Doctrine d’après laquelle il n’existe pas d’idées générales, mais seulement des signes généraux », Lalande) et réalisme (« doctrine d’après laquelle les Universaux existent indépendamment des choses dans lesquelles ils se manifestent »), deux points de vue hérités de la philosophie médiévale, prennent à notre époque, sous la plume d’Henri Meschonnic, une valeur nouvelle. « Du point de vue réaliste, l’humanité existe, et les hommes sont des fragments de l’humanité. Du point de vue nominaliste, les individus existent, et l’humanité est l’ensemble des individus. » (p. 723) L’auteur de cet ouvrage associe liberté et utopie dans sa conception du vivant : « Car une représentation nominaliste de l’humanité, telle que seuls les individus seraient jugés réels, supposerait, idéalement, une historicisation radicale de l’éthique, donc une reconnaissance et une mise à nu du théologico-politique comme haine de la vie et culte de la mort ‒ la mort de tous ceux qui ne sont pas conformes au modèle réaliste précisément. » (p. 86) On sort de l’opposition entre singulier et universel quand la valeur se déduit de l’activité d’un sujet. L’éthique implique choix, et non soumission, de l’individu. « L’éthique est l’enjeu du sujet, des sujets que nous sommes. Question de pensée du rapport entre langage, poème, éthique et politique. Qui change notre rapport à nous-mêmes et aux autres.

L’éthique, c’est ce qu’on fait de soi et des autres. C’est un agir, et c’est faire de la valeur. Et la valeur ne peut qu’être le sujet, ce qui immédiatement ne peut avoir qu’un sens double, faire de soi un sujet, faire que les autres soient des sujets, reconnaître les autres comme des sujets. Et il n’y a de sujet que si le sujet est la valeur de la vie. » (pp. 717-18) Si le sujet « est seul le lieu et le temps des valeurs », alors il engendre ce qu’on peut nommer universel, mais dans un sens opposé à celui que lui donne Hegel, qui y voit la résorption du singulier. La pensée d’Henri Meschonnic se veut résolument anti-idéaliste. « Chaque fois qu’on perd le singulier on perd l’universel. » (p. 544) L’auteur nous renvoie au Signe et le poème pour l’étude de « la théorie hégélienne du signe, la théologisation la plus forte de la métaphysique du signe » (p. 318). Il y consacre en effet un chapitre au « Fonctionnement du sacré dans le signe chez Hegel » : « Disparition de la matière pour la transformation en signification, disparition temporelle, le langage est encore disparition ou vide opposé au plein des choses. » Il en va du signe comme du symbole, et cette conception a eu un effet dévastateur sur la poésie moderne, chez Mallarmé, Valéry, ou T.S. Eliot. « Disparition, vide, le langage est aussi l’opaque, la langue de la vie courante obscurcie par l’usage, qui n’a que des représentations et pas de concepts. Seul le discours philosophique, la pureté des concepts peut rendre le langage transparent [...]. »

Henri Meschonnic veut sortir du dualisme idéaliste du signe pour élaborer « une stratégie du discours, c’est-à-dire une stratégie non plus du dualisme mais de la pluralité, une stratégie du sujet » (p. 101). L’opposition entre signe et discours se déduit de la distinction qu’opère Emile Benveniste, dans un essai de 1969, « Sémiologie de la langue », entre sémiotique et sémantique : « Le sémiotique (le signe) doit être RECONNU ; le sémantique (le discours) doit être COMPRIS. » On connaît l’importance de la lecture de Benveniste pour l’élaboration de la pensée d’Henri Meschonnic. J’en veux pour preuve par exemple le titre d’un entretien du linguiste avec Guy Dumur, publié en 1968 dans Le Nouvel Observateur : « Ce langage qui fait l’histoire ». Dans Langage, histoire, une même théorie, Henri Meschonnic cite à plusieurs reprises Benveniste : « ... seule la langue permet la société », « ... la langue est l’interprétant de la société », « ... bien avant de servir à communiquer, le langage sert à vivre. » Cette pensée se nourrit également de la lecture de Humboldt, de celle de Bernard Groethuysen et de poètes comme Baudelaire, Mallarmé ou Ossip Mandelstam, nommé à plusieurs reprises dans l’ouvrage. Toutefois, elle s’enrichit également de l’apport de penseurs dont elle dresse la critique. Henri Meschonnic définit ce qu’il entend par critique dans le dernier chapitre de la première partie : « Pas de critique sans théorie critique du rythme ». Il pose d’abord sa critique comme « critique du signe, et cette critique elle-même n’est possible, ne m’a été possible que comme et par une critique du rythme. Une expérience du rythme. » (p. 112) De nouveau, cette démarche s’oriente vers l’avenir, s’accordant à l’utopie et à la liberté contre l’ordre existant, ou tyrannie du passé : « Mais elle n’est une critique ‒ à la différence d’un savoir ou d’une science ‒ que dans la mesure où elle est tendue vers son propre inconnu. » (p. 117)

Dans la deuxième partie, « ... Et pour le politique », composée de cinq chapitres, l’auteur exprime sa dette à l’égard de la pensée de l’auteur d’Anthropologie philosophique, Bernard Groethuysen (1880-1946) : « ... un mode de philosopher qui, indépendamment de ce que peut dire son discours, se met tout dans la vie. » (p. 137) La théorie évitera le définitif : « La théorie est histoire en ceci qu’elle ne cesse de se réécrire imprévisiblement. » (p. 148) Et le poème d’affirmer son lien avec le vécu, l’expérience (p. 154). La critique de la pensée de René Girard, largement fondée sur son discours, est radicale. « Je montre par quel chemin Girard s’identifie à la vérité. » (p. 210) Il n’en est pas de même pour Roger Caillois, du fait du « tremblé » (p. 256), chez lui, ou de l’émotion, mais Henri Meschonnic conteste sa conception du sacré, comme « le sans-issue de l’alternative ordre ou chaos, d’où nécessairement il est le choix de l’ordre, le maintien de l’ordre » (p. 257). Il insiste également sur la situation « extraordinairement contradictoire » (p. 284) de Sartre, qui veut à la fois une « théorie du sujet et le marxisme. Pour avoir tout. La clé universelle. » Dès lors, Henri Meschonnic conclut : « Si une anthropologie est possible, qui ne soit plus la théologie humaniste, elle ne peut l’être qu’en étant une anthropologie du langage, du sens comme activité des sujets, hors toute unité, toute totalité, toute vérité, qui sont la trinité du mythe occidental, rassemblée en une personne à son image et à son profit exclusifs. » (p. 300) Le premier chapitre de cette deuxième partie s’intitulait : « Le langage, le pouvoir ». Partant de Roland Barthes et de la sacralisation de l’écriture (p. 122), l’auteur en vient à assimiler la structure et le signe, se référant à Marx et à Nicholas Marr (1865-1934), linguiste et historien : « La transcendance de la structure par rapport au sujet semble le trait fondamental que partagent ici le langage et le pouvoir. L’effet de sans issue se redouble apparemment de la répétition qui, chez Marx, fait de l’individu la créature des rapports sociaux, et, dans la théorie du signe, fait du discours la création des rapports entre les signes, le sujet étant doublement grammatical : effet linguistique au sens linguistique, effet structurel au sens d’une logique des rapports sociaux. » (pp. 127-28) La « fiction du contrat social » renforce « ce redoublement du signe et du social » (p. 128). « Le Souverain, qui est la volonté générale, se caractérise comme homologue au signe. » Le sujet, rejeté hors du social et hors du langage, se confond avec l’individu. « A l’universel qu’est le schéma du signe s’ajoute l’universel de la raison, l’universel du schéma du pouvoir. » Henri Meschonnic fait écho à Claude Vigée dans Délivrance du souffle quand il écrit : « C’est en ce sens que le poète est juif, que le poème est juif, et que le signifiant est le juif du signe, ‒ pour montrer que l’enjeu théorique, l’enjeu politique sont inséparables. » Le poème, accordant sa place au signifiant, accorde également sa place au sujet : « ... il en est l’aventure » (p. 130). « Le primat du signifiant fait que le politique s’exerce dans et par une pratique du sujet. C’est cette pratique qui fait du sujet un sujet historique. » (p. 132)

Dans la troisième partie, « ... Et pour le langage », en huit chapitres, Henri Meschonnic aborde Marx et le marxisme : « Le matérialisme historique et dialectique est l’oubli du langage. » (p. 329) Il indique combien les marxistes suivent Hegel : « La raison de l’histoire s’oppose au discours. Elle est la non-personne qui rend impossible la personne. » (pp. 371-372) La science elle-même va contre le discours. « Mais... », suggère Henri Meschonnic au chapitre 14 : « Le primat libéraliste de l’économique réitère l’erreur même du marxisme dont il proclame la fin. Ce bruit devrait laisser la place à un peu de silence, il a l’impudeur de la bêtise planétaire. On oppose la liberté à l’utopie-égalité, mais c’est toujours l’opposition de l’individu à la société, avec ses conséquences. » (p. 409) Les chapitres suivants sont consacrés aux penseurs de l’Ecole de Francfort, Max Horkheimer (1895-1973), Theodor Adorno (1903-1969) et Jürgen Habermas (né en 1929). Se situant dans le « schéma du signe » (p. 415), le premier connaît une « contradiction majeure » en sa « Théorie critique », qui est « de se vouloir critique, et de ne pas pouvoir l’être ». « Adorno n’a pas la poétique de sa politique. » (p. 435) L’« analogie-musique » (p. 463) rend « impossible une pensée technique du langage comme rythme ». Henri Meschonnic s’insurge contre ce qu’il nomme le « discontinu », ici, la « séparation des raisons, la raison esthétique, la raison éthique, la raison politique, la raison des sciences » (p. 478), héritée des Lumières. En ce qui concerne Habermas, il reconnaît « l’importance du langage pour la théorie de la société », mais : « Le langage y est tout entier mis dans, ou laissé à, l’herméneutique. » (p. 486)

Un chapitre est ensuite consacré à Bourdieu, l’« institutionnalisme » (p. 529) du sociologue étant mis en valeur : « Comme l’historicisme est la réduction aux conditions de production du sens. Il ne voit les productions que comme des produits, pas comme une activité. » Historicisme n’est pas historicité. Au chapitre 20, « L’épreuve du désastre doit-elle se poursuivre par le désastre de la pensée ? », Henri Meschonnic récuse les amalgames : « Comme si chaque crime contre l’humanité n’avait pas sa propre singularité, son autojustification. » (p. 540) Il conteste un peu plus loin l’usage du mot « Shoah » pour désigner le génocide des Juifs par les nazis.
Nous abordons l’éthique dans la quatrième partie, « ... Et pour l’éthique », composée de six chapitres, un sur Giraudoux, un sur Foucault, les autres abordant des sujets généraux : « Note sur l’éthique et l’écriture », « Le poème, l’éthique et l’histoire », « Civique, politique, et l’éthique », « Choc ou dialogue des cultures ». Avec Giraudoux, comme avec Céline, Henri Meschonnic refuse de « couper en deux » (p. 557), « Opération favorite de nos élites ». A Foucault, il reproche le dualisme de la norme et de sa subversion : « L’idéologie de la subversion interdit la poétique. » (p. 600) Les réflexions contenues dans les autres chapitres nous permettent de mieux appréhender la théorie de leur auteur : « C’est que l’écriture, si elle est l’aventure d’un sujet, est l’exposition maximale d’un sujet dans le langage. la plus grande vulnérabilité d’un sujet. D’où elle est la figure du sujet. » (p. 551) Si « le langage, la langue, ne se réalisent que dans le discours » : « Activité première, et non plus emploi des signes, le discours est la critique du signe. » (p. 570) Et puis : « Le signe, la langue, la raison, l’identité font un même paradigme. Qui fonctionne comme unité-vérité-totalité. » (p. 571) Et encore : « Attention au terme de dialogue : il faut que je et tu soient dans une relation de sujet à sujet, pour qu’il y ait dialogue. D’où l’importance majeure, pour penser les civilisations, de la poésie, de l’art, de la pensée. Pourquoi ? Parce que, en tant qu’actes éthiques, au lieu d’opposer identité à altérité, ils montrent que l’identité n’advient que par l’altérité. » (p. 609)

Nous aboutissons à « ... Et pour aujourd’hui », avec « L’enjeu de la pensée du langage » : « Le sens est passé de la totalité à l’infini. » (p. 622) Intervient alors le « continu entre le langage et le corps, entre le langage et l’éthique, le langage et le politique ». L’étude consacrée à Alexandre de Humboldt (1769-1859) explique l’intérêt que lui porte le poète, si l’on considère cette citation (p. 630) : « Le langage consiste seulement dans le discours lié, grammaire et dictionnaire sont à peine comparables à son squelette mort. » Henri Meschonnic distingue l’arbitraire du signe du conventionnalisme, et met en relief « la force dans le langage » (p. 663). Il situe la lecture dans le devenir, à la fois historique et subjectif : « En fait, chaque retour à Humboldt, chaque relecture est une relance, tout sauf un ressassement. » (p. 668) Il précise ce qu’il entend par ce mot « théorie » : « ... il n’y a pas de dualité poétique/théorie. Parce que du point de vue où je me place, la poétique est la théorie, au sens où la théorie est la réflexion sur l’inconnu, sur ce que les savoirs tels qu’ils sont constitués (essentiellement le signe) empêchent de savoir : le continu corps-langage, le poème comme acte éthique et système de discours, le continu langage-poème-éthique-politique. » (p. 681) Et la poétique est « l’étude du mouvement du sens » (p. 682). C’est à propos de Humboldt que l’auteur de cet ouvrage pétrit le temps selon le mouvement de la pensée et non selon le temps linéaire, chronologique, en distinguant trois passés, trois présents et trois futurs, chacun s’orientant vers le passé, le présent et le futur. Au passé du passé se situe l’oubli ; au futur du passé, la résurgence ou la perspective nouvelle : « L’art des cavernes commence en 1911 ‒ avant, ce qu’on en connaissait n’était pas considéré comme de l’art. » (p. 676) Les trois temps du présent bousculent la notion de « contemporain » (p. 677). Quant au « futur du futur », il a trait au « bouleversement du savoir par la théorie ».

Evoquant Hugo, Henri Meschonnic définit le « rôle de l’intellectuel dans la société : être la mauvaise conscience de son temps » (p. 683). « Dire maintien de l’ordre signifie qu’il n’y a ni vie humaine, ni pensée, ni liberté. » (p. 684) Le maintien de l’ordre nécessite le discontinu. Henri Meschonnic se situe du côté de « l’intempestif » (p. 664), « lieu même de l’utopie ». Toutefois, en réponse à la question posée lors d’une table ronde en 2002 : « Où va la poésie après le 11 septembre ? », il ne tombe pas dans le piège courant, et à la mode, du journalisme, et montre qu’un poème n’est pas un « tract » (p. 698) : « Le poème est un acte quadruple, qui transforme les quatre éléments. Le poème transforme la poésie, le langage, l’éthique et le rapport au politique. Autrement dit le poème est un acte de résistance aux clichés de l’éthique et du politique. Et aux clichés de la poésie, et sur la poésie. » De même, citant (complètement) la réflexion d’Adorno sur l’impossibilité du poème après Auschwitz (p. 477), Henri Meschonnic montre qu’il y va plutôt de la défaite de la théorie critique traditionnelle et de son dualisme, ou discontinu : « Il faut dire qu’elle ne comprend pas plus un poème qu’elle ne comprend Auschwitz. » (p. 479) Il revendique, et c’est le titre du dernier chapitre, « Le bonheur, c’est les vivants d’abord ». Distinguant le sacré (« mythe de l’union primitive des mots et des choses »), le divin (« la transcendance absolue du principe créateur de la vie ») et le religieux (« une institutionnalisation, une appropriation du divin ») (p. 695), il décrit son « point de vue » comme « celui d’une poétique du divin » (p. 730), montrant, à partir de l’hébreu, que la vie, ce sont les vivants. « Seul le nominalisme des vivants d’abord, des individus d’abord, rend possible une éthique des sujets. la possibilité d’un bonheur. » (p. 730)

La théorie du langage se fait dans le langage. Le discours est vif, incisif et direct. Un exemple : « Avec quel air sentencieux ces idées ont cours. Profondeur qui n’est fausse que d’avoir le creux sans fond de la mimesis derrière elle. L’opinion, qui répète, et croit dire une vérité, n’est que la concierge de la métaphysique. » (p. 28) La critique n’est pas, pour reprendre une expression de Benjamin Fondane, une « pensée enseignante ». Henri Meschonnic ne s’identifie pas à la vérité et n’aspire guère à la totalité. Il avance sa théorie comme une proposition, une « transformation » (p. 690) qui associe le continu et l’inachèvement. Cet aspect, qui peut dérouter le lecteur, est aussi ce qui rend cette pensée stimulante, par son dynamisme même et sa propension au questionnement. L’association du singulier et du multiple est fructueuse, car elle sort le poème, et la pensée, du solipsisme du moi souverain, du « génie », le rendant dès lors possible. Sans éclectisme, et sans volonté de tout rapporter à un commun dénominateur, on décèle chez plusieurs penseurs des vint et vingt et unième siècles une égale méfiance à l’égard du dualisme idéaliste ainsi qu’une volonté de restaurer la confiance en l’énergie singulière du sujet et de son œuvre.


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