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Henri Bauchau, par Frédéric Le Dain

30 septembre 2009

par Frédéric Le Dain


« Le livre d’une vie », notes de lecture autour de Poésie complète, de Henry Bauchau, éd. Actes Sud, 2009.

Il y a des livres qu’on lit, et d’autres que l’on vit. Non par je ne sais quel bovarysme foncier, mais d’abord par nécessité existentielle de « manger le livre » (Gérard Haddad), de s’y ressourcer profondément, de rêver sa vie de « rêveur définitif » (André Breton), par goût de vivre, enfin, rythmant le goût des livres.
Et puis surgit la rencontre.
L’œuvre d’Henry Bauchau est pour moi de ces œuvres-là, œuvre qui m’accompagne dans la vie de tous les jours, dans la respiration matinale et silencieuse des jours :

(…)
Ecoute
ce qui va
sans chemin
Ecoute
ce qui
existe presque
Ce qui aspire
respire
en toi
sans chemin
et sans toi
(…)
(« Mandala pour un poème », Poésie complète, éd. Actes Sud, 2009, p.335)

Cette œuvre, dans son ensemble, dont je ne ferai pas ici le tour, et pas même le cadastre, est traversée par plusieurs mouvements, qui se rapportent, je crois, aux mouvements mêmes de la vie, à la nécessité qui est la nôtre de vivre cette vie et d’en comprendre quelque chose (au moins au sens de « intelligere »), d’essayer, par les faibles moyens qui sont les nôtres, d’en écrire les battements secrets, plis intimes de ce « corps subjectif » (Michel Henry), chair invisible :

(…)

Ignorance
existence
éclairée par les rythmes
le souffle
et l’espérance du corps

(…)
(« Mandala pour un poème », Poésie complète, éd. Actes Sud, p.336)

Peut-être le poème commence-t-il par une écoute, en effet :

« Survient un son, un rythme, une image, une intuition et j’ai soudain le désir, l’espérance d’écrire un poème. Je ne sais d’où viennent ces impressions inattendues, je vois seulement qu’elles sont en mouvement et que pour les retenir je dois me faire mouvant comme elles. (…)
Je me sens guidé par un rythme d’abord confus mais auquel je dois me conformer, par un son de voix que je reconnais peu à peu pour le mien lorsque j’ai la fermeté suffisante pour l’attendre et pour l’écouter. »
(« Dépendance amoureuse du poème », Poésie complète, éd. Actes Sud, p.7)

Cette écoute, écoute de soi, s’est éveillée notamment auprès de « la Sybille », figure mythologique intime et poétique de l’analyste Blanche-Reverchon Jouve (épouse de Pierre Jean Jouve) –notamment, car elle est peut-être aussi une figure de l’énigme de la vie. Si elle s’appuie sur « l’ignorance », une « docte ignorance », « ignorance éclairée », cette écoute s’exerce au quotidien de l’écriture, selon une quête dont la densité et l’intensité rappellent la quête spirituelle.
Ce quotidien intérieur dont l’écriture dit le rythme par le roman (et les romans d’Henry Bauchau sont des « romans de l’écoute intérieure », je pense à Œdipe sur la route, dans son errance vers soi, surgi des profondeurs, avec ses blocs d’énigme ; ou plus près de nous L’enfant bleu, parcours d’une naissance à la vie), autant que par les journaux, véritables carnets d’un « atelier spirituel », laboratoire de l’intime et de la pensée profonde. Sans oublier les rencontres, lieux d’écoute, comme dans l’exercice de l’analyse freudienne, naguère, ou l’amitié attentive, comme en témoigne certaines pages du Présent d’incertitude (éd. Actes Sud, 2007, par exemple p.117-119), et comme les nombreuses dédicaces en marquent ici la trace discrète.
Tout cela constitue à mes yeux une véritable « stylistique de l’existence », dont j’ai dit l’importance, à propos d’une lecture du roman Le Boulevard périphérique (éd. Actes Sud, 2008).

L’écoute se fait donc à partir de « la nuit », comme dans la poésie de Jean de la Croix. Nuit de la vie ?

« L’esprit rejoint la nuit sa demeure première,
le souffle du corps endormi
C’est là que j’ai vécu l’éveil de l’éveillée
Et l’or bleu, le regard de ma vive seigneure.
Seule une mendiante, ma prière Antigone
Toute en la pauvreté de soi-même
Toute en Sibylle, en acharnement de fleurir
Ecrit encore en L. la lumière, l’exil
Le passage de naître de la vie dans la vie. »

(« Exercice de la nuit », Poésie complète, éd. Actes Sud, p.347)


Ici, comme en d’autres endroits de ce « livre de vie » qui est aussi le livre d’une vie, on a le sentiment que toute une vie s’est lovée dans le lit du poème, dans le dit des mots. La vie de l’Aimée, Laure, présente au cœur de l’œuvre, dont Le passage de le Bonne-graine a dit la douleur vécue dans « le passage de la vie », qui est aussi expérience de la nuit, nuit infernale de l’absence que le poème explore dans la simple présence de son écoute : le poème éclaire alors la nuit de la douceur d’une ombre qui s’éveille. N’est-ce pas là l’expérience d’Orphée ?
C’est le sentiment que l’on a, et le poème se fait élégie pour dire discrètement la douleur, avec le moins possible de sentimentalisme, dans « les eaux vives » qui mêlent les pleurs et la vie qui nous porte :

« Eaux vives qui n’avaient jamais habité mon regard,
Je vous retrouve, espace immense imaginaire,
en ce lieu de douleur et de soins, sous les grands arbres innocents

(…)

Est-ce que les eaux perpétuelles, les eaux vives de l’instant sont celles qui suffisent ?
La fête presque du rien, presque du tout et si j’ose
Si j’ose vraiment le penser : la fête de l’existence ? »

(« Les eaux vives », Poésie complète, éd. Actes Sud, p.348-349)

L’écoute du poème se lie ainsi à la vie, vie d’amour, réserve de souvenirs :

« Tu es venu dans le pré avec Laure. Elle a aimé le fin rectangle ouvert au ciel, enclos sur la secrète
déchirure
Les nuages, l’un après l’autre, inscrivaient la mémoire et traçaient les rayons d’une robe enchantée.
Elle est allée jusqu’au bord du ruisseau. Son pied s’est par mégarde enfoncé dans la boue. Comme
elle a ri, comme une enfant qui joue au chat perché.
Ainsi tu joues avec la fin de ton poème, disant : Un mot, encore un mot, ne survient pas encore.
Nous sommes si mêlés, nous sommes si heureux ensemble.
(« La sourde oreille ou le rêve de Freud, Poésie complète, éd. Actes Sud, p.244-245)

Pourtant le poème, dans sa liberté, loin d’enchaîner, est une « dé-liaison » qui s’ouvre, comme le signifie me semble-t-il la suite du poème, et à la manière du travail analytique, peut-être :

« Que le ciel était beau ce jour-là et que le sens est difficile quand il s’inscrit –comme il le fait- dans
le discours que tient l’histoire universelle
Que tient l’histoire des hommes en sommeil sous la constellation des lumières du rêve. »
(« La sourde oreille ou le rêve de Freud, Poésie complète, éd. Actes Sud, p.245)

Dé-liaison du tragique au cœur du « travail de vivre » :

« A l’aube, à l’hôpital,
après le long travail de vivre
après la nuit sans lutte
j’ai vu passer sur l’autre rive
la femme aux yeux ouverts
Sur sa fin souriante. »

(« Madame Jupiter », Poèmes pour Laure, op. cit., p.350)


Dé-liaison de soi qui va vers le monde, à partir de la nuit. Nuit du rêve qui n’a rien de dés-incarné, comme le montre le très long poème-fleuve (j’entends : au sens du Bateau ivre) « La Sourde oreille ou le rêve de Freud » (p.221-245), poème d’une vie, qui trace le parcours d’une existence qui veut « rimer avec la vie », selon l’expression d’Henri Meschonnic.
Nuit de la vie qui se trouve en partie éclairée par le travail d’analyse fait auprès de « la Sybille », à partir de poème venant à son tour valider cette dé-liaison nécessaire au cœur de toute vie. Car cette nuit qui est au cœur de toute vie, le poème l’approche à l’instar du rêve, qui nous laisse parfois de la nuit une trace diurne (c’est là tout le travail, immense, de Freud), qui dit parfois bien mieux « que nous » ce que nous voulons.
A l’instar du rêve, le poème dé-lie, libérant au moins un espace intime, ouverture sur le quotidien comme « vu dans l’Autre ».
« Heureux les déliants », dit alors le poète dans une sorte de dixième béatitude qui dit le désir de marcher à la lumière de cette dé-liaison que l’écriture permet, et notamment l’écriture poétique (mais nombreux sont les liens qui se tissent, dans cette déliaison, avec l’œuvre romanesque : le thème de « l’enfant bleu » est plus d’une fois présent, Antigone visite aussi le poème, etc.)
Le monde est alors exploré dans sa sensibilité : qu’il s’agisse de la « biographie » personnelle qui consonne avec l’Histoire, comme dans « La Sourde oreille ou le rêve de Freud », ou qu’il s’agisse du 11 septembre 2001, lu en compagnie d’une autre « déliante », Nancy Huston :

« Aucune grande voix
de lumière et pardon
ne s’est élevée des décombres.
Nancy Huston, avant le crime
avait prophétisé dans un poème :
« Que feront-ils sans nos prières ?
Qui priera pour nos assassins ?
Quand ils nous auront tués. »

(« Petite suite au 11 septembre 2001 », Poésie complète, Actes Sud, p.343-344)

Et cet appel pressant, qui résonne encore dans l’actualité et qui me touche, quant à moi :

« Assez d’images de la guerre
Assez d’églises de la peur « 

(« Petite suite au 11 septembre 2001, op. cit., p.344)

Le « livre d’une vie », qu’évoque Rousseau au début des Confessions, je ne sais si nous pourrons le lire en cette vie. Mais je sais, d’expérience, que l’on peut vivre avec cette œuvre d’Henry Bauchau. En compagnie d’une vie qui s’écrit dans la nuit, nous approchons un peu de la « vraie vie » qui se donne comme « littérature », dont nous parle Marcel Proust dans Le Temps retrouvé.
N’est-ce pas cela, « être poète » : donner à lire, et s’approcher, par la vie, de la « vraie vie » ? Rimbaud disait-il autre chose ?
Il y a des livres qu’on lit, et d’autres qui vous font vivre et vous aident à penser. Poésie complète, de Henry Bauchau, est de ceux-là.


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