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Helmut Pillau, par Andrée Lerousseau

29 septembre 2007

par Andrée Lerousseau

(In memoriam Evy Vigée 22. April 1923 – 17. Januar 2007)

Helmut Pillau, Unverhoffte Poesie – Poetik des Unverhofften. Studien zur Dichtung von Claude Vigée, LIT VERLAG Dr. W. Hopf Hamburg 2007 (Forum Literaturen Europas 4), 232 pages.

 Helmut Pillau

Il est un verbe allemand, "sich auseinandersetzen mit", dont celui qui est familiarisé avec cette langue saisit immédiatement le sens et les implications, et qu’il est pourtant malaisé de traduire en français. Il y a là l’idée de "s’exposer à", d’une prise de risque, d’un acquiescement à cette "in-quiétude", au sens lévinassien du terme, que fait naître le face à face avec l’autre et le texte. C’est à ce type de rencontre féconde, de lecture engagée très éloignée du simple commentaire académique que nous convie Helmut Pillau, qui rassemble un certain nombre de ses articles et essais consacrés à la poésie et à la poétique de Claude Vigée dans un ouvrage dont la remarquable composition permet de dégager l’évolution et l’unité de l’œuvre. Avec une secrète jubilation et une impatience parfois, comme lorsqu’il rebondit sans préambule sur ce poème admirable intitulé Soufflenheim, l’auteur procède à une exploration, à la fois profonde et rigoureuse, des écrits du poète français, alsacien et juif et, dans un geste d’hospitalité langagière, il donne à entendre la voix de Claude Vigée en français ou en dialecte alsacien, les écrits cités étant régulièrement accompagnés d’une traduction en allemand. Ce franchissement constant des frontières linguistiques (Helmut Pillau publie également deux traductions de ses essais en français), outre qu’il reflète, au cœur même de la réflexion, la condition du poète alsacien et juif qui constitue le propos du livre, rend la parole de Claude Vigée accessible à un plus large public. Le lecteur ignorant du dialecte alsacien peut ainsi appréhender sensuellement, de manière auditive et presque gustative, cette langue qui vient semer le trouble sur la page, "in-quiéter" précisément, dans une ultime résistance à l’asphyxie, les deux idiomes plus "nobles" qui l’enserrent, et qui semble avoir d’une certaine façon contaminé le français, conférant à la langue de Claude Vigée son unicité. La rugosité du dialecte, son aspérité, se conjugue avec celle du paysage déserté du Ried, figé entre vie et mort, où le temps paraît s’être arrêté. Les magnifiques photographies d’Alfred Dott ne sont pas une simple illustration des textes de Claude Vigée et de l’analyse de son commentateur. A leur manière silencieuse elles "disent", en écho, la même chose : qu’il ne faut pas trop se fier aux apparences, aux illusions d’optique. Paradoxalement, elles pointent l’invisible, les "sources secrètes sous une surface déprimante" (H. Pillau), la rivière souterraine d’où va sourdre peut-être la parole, le grain de semence oublié d’où va jaillir sans s’annoncer la poésie inespérée (Unverhoffte Poesie) et "fuser, faucon, vers le soleil" (C. Vigée).
Si Helmut Pillau parle en priorité du poète alsacien, avant de faire figurer dans son recueil l’un des essais les plus pénétrants jamais écrits sur la poétique juive de Claude Vigée, c’est en souvenir de la rencontre, un jour de 1997, avec la voix du poète lisant Schwàrzi sengessle flàckere ém wénd (Les orties noires flambent dans le vent). Mais l’Alsacien, le Juif, et par un subtil jeu d’équations, le poète et l’homme, font cause commune, alliés dans une seule et même résistance afin de préserver l’intégrité de l’individu au sein de la Création. Claude Vigée entre en rébellion – même si Helmut Pillau se méfie de ce terme – contre toutes les tentatives d’assimilation, voire d’annihilation, et contre toutes les formes d’idolâtrie, contre la pensée occidentale "logocentrique" et essentiellement conceptuelle, avec son aspiration à l’absolu, et contre un art qui, lorsqu’il ne se complaît pas dans la mélancolie, affichant un nihilisme désabusé, se laisse prendre au vertige de sa propre sublimité. Le poète et essayiste, auquel nous devons aussi une poétique de l’inespéré et de l’inattendu (Poetik des Unverhofften), dénonce aussi bien le confort intellectuel que procure une logique binaire et par essence exclusive que la dialectique de Hegel, son "ennemi intime", qui filtre les événements et les choses afin de les ranger en un système, prétendant maîtriser ainsi le temps, développe une philosophie ignorante du nom - et, ajouterions-nous, du visage -, et qui "subordonne le devenir à ce qui est advenu" (H. Pillau), ne laissant aucun espace pour l’imprévisible. Face à ce courant longtemps dominant de la pensée occidentale, Claude Vigée développe une dialectique subtile, inspirée à notre sens de la dialectique juive de "l’Unique et de l’Universel" (J. L. Talmon) où, comme le remarque Helmut Pillau, "l’antithèse ne parvient pas à infirmer la thèse". A l’Esprit universel hégélien aux allures de Moloch, il oppose le Dieu vivant de la Création qui - chose paradoxale aux yeux de ceux qui n’ont qu’une vision fausse ou partielle de Dieu – maintient l’avenir ouvert avec sa part d’imprévisible, la dimension du "peut-être". Contre les différents modes de désertion du monde et du temps, le poète dit son acquiescement à l’hic et nunc, désireux "d’interroger le monde dans ses entrailles", comme le faisaient sans même le savoir les "màdràtzeschàtzgräwer", les "gratteurs de paillasses" de son enfance.
Contrairement aux confessions narcissiques dont nous sommes abreuvés, cette "écriture de soi", pour reprendre la définition que donne J. F. Chiantaretto, cité par Helmut Pillau, de l’écriture de Claude Vigée, ne se referme jamais sur elle-même, pas plus que l’affirmation d’une identité alsacienne et juive ne se traduit par un repli frileux dans un quelconque régionalisme ou communautarisme. La teshouvat, mouvement qui va à l’encontre de "la volonté apparente de l’histoire universelle" (C. Vigée), est par essence un double mouvement : un retour à soi, aux sources, afin de mieux se projeter vers l’autre et le futur. Quant à cette patrie, "lieu de nulle part, invisible, mais charnellement présent" (C. Vigée), qu’Helmut Pillau, à l’instar de l’écrivain, tente de cerner à la lumière de Jérusalem jetée sur le paysage de l’enfance, inutile de dire qu’elle n’est nullement synonyme d’enracinement. Il n’est d’autre demeure, au fond, semble suggérer Helmut Pillau en s’effaçant afin de donner le dernier mot à Claude Vigée, que ce "labyrinthe de paroles et d’années où nos existences se retrouvent ou s’égarent à jamais", traversé par "un souffle de vie" - le souffle même qui un jour se fit voix, intimant à l’ancêtre : "la vie et la mort, je les donne en face de vous, / la bénédiction et la malédiction. / Choisis la vie, afin que tu vives, toi et ta semence" (Deut., 30-19)


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