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Harry Guest, poèmes, traduits par Anne Mounic

20 avril 2013

par Anne Mounic

Inventory : Homage to Jacques Prévert

Anne Mounic, Tulipes. Gouache, 2013.

Two Elizabethan miniatures, one Jacobean tragedy, one Caroline succession, one Regency terrace, one Victorian horror, one Edwardian afternoon.

Five finger exercises, four quartets, three blind mice, two lilywhite boys, one pair of hands.

One gaudy night.

Twelve honest men and true, three months without the option, twenty-two yards.

One chain.

First light, second sight, third time luckv, fourth dimension, fifth avenue, sixth sense, seventh seal, eighth army, forty-ninth parallel, eleventh hour, twelfth man.

Four Bills, eight Hals, one Steve, eight Teds, two Jims, two Charlies.

Two Lizzies, two Maries, one Anne.

Three guineas. Two gentlemen of Verona. One tale of two cities. Seven samurai. Three men in a boat. One way pendulum.

To say nothing of the dog.

Two years before the mast. Four feathers. Nine pins. Three card tricks. Six of the best. Four corners of the earth. One wonder. Two Tudors. Four forgers. Ten tenders. One book of revelation. Half a dozen of the other.

Six of one.

Nine tailors. Ten green bottles. Thirty-nine articles. Six proud walkers. Seven maids (with seven mops). One partridge (in a pear-tree).

No fear. No name. No bed for Bacon. No room at the inn. No time to argue.
Two for the price of one.

Three legged races. Three cornered hats. Three bags full.

Forty winks. Four posters. Forty pianos. Fourscore years and ten. One rod, pole or perch. Sixteen ounces.

One pound. Fourteen pounds.

One stone.

Inventaire : Hommage à Jacques Prévert

 [1]

Deux miniatures élisabéthaines, une tragédie jacobéenne, une succession de Charles, un terrasse Régence, une horreur victorienne, un après-midi édouardien.

Exercices des cinq doigts, quatre quatuors, trois souris aveugles, deux garçons blancs comme neige, une paire de mains.

Un cœur et sa raison.

Douze pour juger, trois mois sans alternative, vingt mètres.

Une chaînée.

Prime lumière, seconde vue, troisième et bonne, quatrième dimension, cinquième avenue, sixième sens, septième sceau, huitième armée, quarante-neuvième parallèle, onzième heure, douzième au cricket.

Quatre William, huit Henri, un seul Steve, huit Ted, deux Jim, deux Charlie.

Deux Lizzie, deux Marie, une Anne.

Trois guinées. Deux gentilshommes de Vérone. Un conte de deux villes. Sept samouraïs. Trois hommes dans un bateau. Un casse-tête.

Sans parler du chien.

Deux ans comme simple matelot. Quatre plumes. Comme neuf. Trois cartes au bonneteur. Six grands coups. Quatre coins de la terre. Un incroyable. Mille illusionnistes. Quatre Capet. Dix digues. Une Apocalypse. Une demi-douzaine d’autres.

Un blanc bonnet.

Neuf tailleurs. Dix bouteilles vertes. Trente-neuf articles. Six fiers marcheurs de la chanson. Six bonnes (avec six balais). Une perdrix (dans un poirier).

Sans crainte. Sans nom. Pas de lit pour Bacon. Pas de place à l’auberge. Pas le temps de discuter.

Deux pour le prix d’un.

Deux pour courir sur trois jambes. Trois cornes et un chapeau. Compte les moutons.

Six siestes. Quatre colonnes et un ciel. Un piano droit. Quatre-vingts ans, à la rigueur. Un arpent, cent perches. Seize onces.

Une livre. Quatorze livres.

Six kilos et quelques.

*

The Truth of Blue

We know by now that sapphires can be red
(garnets grass-green too ‒ rubies indigo)
just mimicking another gem instead
of flaunting what they really are, that glow

flicked by a wave at sunrise or the sky
when no rain’s threatened. So I’ll celebrate
to-day our jewel’s old identity
as blue as Mary’s robe, a paperweight

of dark Czech glass, the level flash along
a stream each time a kingfisher flies by,
delphiniums near grey walls, glints which belong
to a baby’s marvelling eyes, to purity

and wonder, to immensity and calm ...
Sea. . . Twilight ...
Forty-five years.
A past tense
with so much.
Wear this necklace as a charm
to ward off shifts in colour, make all dense

blocks of obsidian keep black, snows hold
their whiteness, pimpernels quite stubbornly
stay scarlet and the future’s store of gold
shine uninfected with duplicity.

December 28th, 2008

Bleu vrai

Anne Mounic, Martin-pêcheur. Gouache, 2012.

Nous savons désormais que le saphir peut être rouge
(le grenat, vert pré aussi ‒ le rubis, indigo)
se contentant d’imiter une autre pierre plutôt
que de parader en leur être propre, cette lueur,

chiquenaude d’une vague au couchant, ou du ciel
sans que la pluie menace. Je célébrerai donc
aujourd’hui l’ancienne identité de notre joyau
bleu comme la robe de Marie, presse-papiers

de sombre cristal de Bohême, l’éclair plan
sur le courant à chaque fois que l’effleure un martin-pêcheur,
delphiniums près de murs gris, éclats propres
aux yeux émerveillés d’un enfant, à la pureté

et au miracle, à l’immensité, au calme...
Mer... Crépuscule...
Quarante-cinq ans.
Un temps du passé
comblé.
Porte ce collier comme un charme
afin d’esquiver l’inconstance de la couleur, puisse tout bloc

compact d’obsidienne demeurer noir, et la neige retenir
sa blancheur ; puisse le mouron absolument
s’entêter à rougir et l’or que l’avenir nous réserve
briller d’un éclat indemne de duplicité.

28 décembre 2008

*

In the Small Hours

Curtains stirred. Mutter of thunder. Our dark-
gold tabby found crouching flat behind the sofa.

The west sky featureless. Electric clouds
smeared with quick yellow. Pause. Rumbling nearer.

Fetching a length of string I dangle it to tempt
a paw. He pats it listlessly, won ’t budge.

Fibres of light like gold nerves. Shorter silence.
Drumstammer. He steals away, belly scraping the carpet,

reaches a better haven beneath a chair. How
to explain. Console. As at the vet’s. During

even that brief car-journey to the chalet
where we’d left him in good hands and flown off

to see orchids in Crete. My Welsh grandmother
feared thunder, stood by the french windows

with her four children each time there was a storm
feigning enjoyment till at last to her surprise

she felt no longer afraid. I jump when crash
seems simultaneous with double brilliance, kneel

by the wide-eyed cowerer to stroke his soft flank
getting rewarded by no purr. As well as all

the hullabaloo and flashing he must sense
a wrongness in the atmosphere, blaming no god,

no human, hoping for no end. Present misery
endures as constant. This morning’s well-fed doze

was also endless, unremembered. In a life
unaware of future, where a past is just the best

route through a neighbour’s rose-garden, some dreams
that make his limbs twitch and a set of blurry

warnings (largely unimportant), comparisons
between this state and that, because

impossible, convey no help. The first rain
clatters on the plastic awning. I recall

my sleeping wife upstairs and go round the house
dutifully shutting all the windows.

Au petit matin

Les rideaux remuent. Grommellement de tonnerre. Notre chat
d’or sombre se retrouve terré derrière le canapé.

A l’Ouest, ciel sans caractère. Nuages électriques
tachés d’éclairs jaunes. Pause. Le grondement s’approche.

Allant chercher un morceau de ficelle, je le laisse retomber afin de tenter
une patte. Il en donne nonchalamment un petit coup, refuse de bouger.

Fibres de lumière pareilles à des nervures d’or. Silence plus bref.
Bégaiement de tambour. Il se dérobe, le ventre rasant le tapis,

gagne un havre meilleur sous une chaise. Comment
expliquer. Consoler. Comme chez le vétérinaire. Même

pendant ce court voyage en auto jusqu’au chalet
où nous l’avions laissé en de bonnes mains avant de partir

pour voir en Crète des orchidées. Ma grand-mère galloise,
ayant peur de l’orage, se tenait près des portes-fenêtres

avec ses quatre enfants à chaque fois qu’il éclatait,
feignant de l’adorer jusqu’à ce qu’enfin, à sa surprise,

elle n’éprouvât plus de crainte. Je bondis au moment où le fracas
paraît accompagner un double éclat, m’agenouille

près de l’animal prostré, yeux écarquillés, pour caresser sur son flanc
le doux pelage ; nul ronronnement en retour. Autant que tout

le vacarme et l’éclair il doit sentir
une fausseté dans l’atmosphère, ne blâmant ni dieu,

ni humain, n’espérant nulle conclusion. Le malheur au moment
perdure en sa constance. Le somme bien nourri de ce matin

se révéla également infini, oublié. Dans une vie
qui ne se soucie pas d’avenir, où le passé se limite au souvenir

du meilleur itinéraire pour traverser la roseraie d’un voisin, à quelques rêves
qui font se contracter ses membres et à une série de vagues

mises en garde (sans grande importance), les comparaisons
entre cet état-ci et celui-là, du fait

qu’elles s’avèrent impossibles, ne transmettent aucune aide. La première pluie
crépite sur l’auvent de plastique. Je me souviens

que ma femme dort en haut et entreprends le tour de la maison
en fermant consciencieusement toutes les fenêtres.

Ces poèmes, grâce à l’aimable autorisation de leur auteur, sont extraits de : Some Times. London : Anvil Press Poetry, 2010.

Notes

[1La traduction de ce poème tient de la transposition, car, outre les jeux de mots sur les chiffres et les expressions, on y trouve une série d’allusions à des ouvrages, qui ne sont pas toujours des classiques. « Three guineas » évoque Virginia Woolf, mais tout n’est pas si simple. Par exemple, Gaudy Night (1935) est le titre d’un roman de Dorothy L. Sayers. Toutefois, celui-ci dérive d’une réplique d’Antoine dans Antoine et Cléopâtre (1606-1607) : « Come, / Let’s have one other gaudy night » (III, 13, 182) : « Viens, Offrons-nous encore une nuit joyeuse ». Le « douzième homme » au cricket est un remplaçant puisque l’équipe compte onze joueurs. Ce qu’on nomme en anglais « four Bills » représente la dernière tentative, en décembre 1647, de conciliation entre le Parlement et le roi Charles 1er. « One Steve » évoque l’expression télévisuelle « one Steve limit » qui dicte que les prénoms, dans une telle œuvre populaire, ne doivent ni se répéter, ni pouvoir se confondre. « One way pendulum », une impossibilité absolue, bien évidemment, est un film de Peter Yates (1964), lui-même inspiré d’une pièce de théâtre. Le titre n’a pas, à ma connaissance, été traduit. « Ninepins », en un seul mot, désigne un jeu de quilles. La série « One wonder. Two Tudors. Four forgers. Ten tenders » jouant sur l’allitération et assonance du chiffre et de la première syllabe du mot, j’ai louvoyé de mon mieux pour sauvegarder en français l’esprit et l’idée. Et je laisse le lecteur découvrir les autres astuces, et la façon dont je me suis amusée à leur faire écho, en français.


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