Temporel.fr

Accueil > à l’écoute > Notes de lecture > H.-N. Bialik, par Bernard Grasset

H.-N. Bialik, par Bernard Grasset

25 avril 2009

par Bernard M.-J. Grasset

Haïm-Nahman Bialik, Le livre du feu. Traduction : Ariane Bendavid, Paris : Editions Caractères, 2008. 243

Le livre du feu de Bialik, donné à lire ici sous une très belle présentation et dans une traduction claire et précise, est en fait composé du long poème en prose qui donne son titre à l’ouvrage mais aussi de trois nouvelles, Regain, Derrière la clôture et Le clairon a eu honte. Le livre du feu a été écrit au cours de l’été 1905. Dans ce poème en prose, empreint d’un lyrisme ardent et symbolique, Bialik, auteur majeur de la littérature hébraïque du début du XXe siècle, poète fervent et fécond, témoigne d’une écriture de la soif. « (…) mon âme est toujours assoiffée de lumière (…) » (P. 25) Le regard qui aspire, dans les tourbillons du monde, à la clarté de l’aube, n’a d’autre richesse que la brûlure du feu. A une poétique de la soif se conjoint une poétique du feu. « L’appel du feu résonnait en lui » – « Voici la flamme divine, la flamme secrète ». (P. 30). Le feu inscrit l’existence dans le mystère de la présence. Un « homme mystérieux », chantant auprès du fleuve, accompagne la marche de feu. (P. 15, 19) La lumière de l’aube est la lumière de la Présence. Et le visage, ridé par la souffrance, attend « la venue du Messie » (p. 20).

Dans Regain, publié en revue en 1908 et 1919, achevé en 1923, dont le titre aux résonances bibliques est aussi celui du premier recueil (1927) de la poétesse Rachel, Bialik évoque poétiquement son enfance. Dans le très beau premier chapitre, Mon village natal et mon rêve, il se définit comme « faible et fragile, et toujours solitaire » (p. 38). Cet « enfant solitaire » (p. 60), ce « petit Shmulik (…) si insignifiant » (p. 76), se sent habité d’un rêve. Les images passées laisseront définitivement leur empreinte sur son âme de poète. Et Bialik d’évoquer « l’intensité de ces visions premières », les « premières visions, visions divines » (p. 40-41).

Le solitaire, faible et visionnaire, se trouve humilié par son père, « maître-gifleur » (p. 109) qui ressent à son égard « une haine féroce » (p. 107). Non seulement son père est tyrannique mais ses maîtres, à l’exception du bon et affable rabbi Meïr, se montrent durs, impitoyables. Une découverte toutefois illuminera l’enfance du poète, celle du langage. Il faut relire à ce sujet les lignes du chapitre 3, L’alphabet, et ce qui est entre les lignes, où il compare, toujours plein d’imagination, les lettres à des objets ou des animaux. Le lamed est ainsi une cigogne, le dalet une hache… La lettre préférée du poète, « sans forme particulière », est le tout petit iod, symbole de fragilité. (P. 54-55) Les mots acquièrent une importance essentielle dans son esprit d’enfant. Autre découverte décisive, celle de l’Ecriture Sainte. « (…) ce fut une bénédiction (…) » (P. 56) Et Bialik d’évoquer le chant des Psaumes. Toute son œuvre d’écrivain sera nourrie de la lecture biblique. Les références scripturaires abondent. Le Livre, par excellence, du Feu est le texte sacré où Moïse découvre le divin dans un buisson ardent, où la vocation d’Isaïe commence dans une atmosphère de flammes ardentes, où la Parole surgit du milieu du feu. Le feu est présence, le feu est amour. Et « l’amour de Dieu [est] plus fort que la mort ». (P. 29, cf. Ct 8,6). A l’étude de la Bible s’ajoutera celle de Rachi. Une rêverie poétique se déploie sur fond de symbolisme religieux. Dans l’âme de l’enfant-poète, l’univers biblique se superpose, par l’imagination, à l’univers réel. Ecriture et imaginaire deviendront inséparables dans l’existence de Bialik. Les personnages de l’Histoire sainte viennent s’insérer, comme en un rêve, dans le vécu le plus immédiat des jours. Une foi quasi mystique illumine l’enfance de Bialik. « Son [Dieu] invisible main sema des prodiges sur tous mes chemins et des énigmes partout où mes yeux se posaient. La moindre pierre, le moindre copeau de bois était une page impénétrable, chaque fossé, chaque rigole recélait le mystère du monde. » (P. 38)
Nouvelle de l’initiation au langage, à la Bible, Regain est aussi la nouvelle de la mémoire, évanescente et vivante, de l’enfance. La nostalgie du village natal apparaît en même temps, par-delà les cicatrices des humiliations passées, comme celle de l’harmonie passée avec l’absolu. Cette nostalgie est tout empreinte de douceur et s’élève en un chant brûlant.

Dans Derrière la clôture, Bialik raconte une attachante histoire d’amitié et d’amour entre Noah et Marinka. Mais cet amour, unissant une goy à un Juif, ne pourra durer et laissera place à un mariage de raison. Cette nouvelle révèle, comme souvent chez Bialik, une écriture des contrastes. Contrastes entre la violence, la haine, l’indifférence, et la tendresse, la compassion, l’amitié. Bialik peint aussi bien la méchanceté que la bonté de l’homme. Contrastes également entre le profane et le sacré. A un monde hostile et menaçant s’oppose la pureté du cœur et du regard. Le temps est rythmé par la nature, les tâches agricoles et les fêtes religieuses. Dans Le clairon a eu honte, Bialik fait un récit sobre et émouvant d’une persécution tragique dont se trouve victime une communauté juive dans un petit village russe (shetl). Au sein de cet univers du mal absolu brille malgré tout la petite flamme de la sainteté.
Le livre du feu, en particulier les deux dernières nouvelles, peint de manière concrète, vivante, poétique, l’existence juive, ses rites, sa liturgie intime et communautaire. Et Bialik d’évoquer l’enfant devenu « bar-mitzvah », les « phylactères », la « hallah » (pain du shabbat), la « amida » (prière à voix basse), le « seder de Pessah  », le « minyan », le « shohet » (sacrificateur rituel), la « havdalah » (prière de la fin du shabbat), la « matsa » (pain azyme de Pâque) ou encore le « Sefer Torah ».

*

Le livre du feu apparaît comme un livre de l’intériorité. « (…) je me construisais un monde intérieur (…) » (P. 52) Récit de la construction d’un monde intérieur, cette œuvre représente aussi le récit de la naissance d’une vocation à l’écriture et au chant. Eclairé par le regard intérieur, le monde extérieur n’est plus vide mais éclairé d’une secrète lumière. « Mon âme pénétrait (…) au plus profond des choses ». (P. 49) Le regard intérieur se dévoile comme le regard de la profondeur. L’enfance est l’intériorité de l’homme.

« Ce chant mystérieux, tissé dans les rayons de lune, doux à en perdre le souffle, avait pénétré au plus profond de mon être, sans que nul ne le sache… » (P. 106-107) La poétique de l’intériorité se décline aussi bien comme une poétique du mystère. Il faut « voir (…) le mystère derrière le sensible. » (P. 39) Il y a un sens caché par-delà le sens extérieur. Des confins lointains, inconnus appellent le cœur et l’esprit.
Chanter reviendra à chanter, comme un enfant, le feu du mystère. Dans Le livre du feu, tout vient du feu et tout retourne au feu. « Je lève les yeux, pétrifié : Feu, feu ! Les confins du ciel et de la terre s’embrasent. » – « Flammes écarlates, blanches et vertes. » – « Et voici l’Eternel, dans sa terrible majesté qui lui aussi descend dans le feu… » (P. 103-104) [1]

Notes

[1Le poème en prose et les nouvelles sont accompagnées d’une riche étude de la traductrice. La lecture du Livre du feu trouvera un complément naturel dans celle d’Un voyage lointain (Stavit, 2004, édition bilingue) où sont rassemblés, toujours traduits par Ariane Bendavid, (auteur par ailleurs d’une importante biographie du poète, Bialik, la prière égarée, Paris, Aden, 2008), les poèmes de Bialik (dont le vaste et essentiel L’Assidu (Le Studieux)).


temporel nous contacter | sommaire | rédaction | haut de page