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Gorgée de braises, par Michel Cosem

27 septembre 2006

par Anne Mounic

Gorgées de braises. La Chevallerais : Sac à mots éditions, 2006.


Michel Cosem est un poète qui se fie au paysage, car ce dernier constitue une présence dont on puisse espérer qu’elle ne se dérobe pas. A preuve, dans la première partie de son nouveau recueil, « Gorgées de braises », la circularité du premier poème et du trente-huitième. Le premier, une seule phrase, revient sur lui-même en une note qui, si l’on n’admettait les mystères du monde phénoménal, pourrait passer pour inquiétante

« Sur un chemin de sable, dans un matin d’empreintes, entre des roseaux plantés dans le néant, dans le silence des miroirs d’eau [...], sur ce chemin de sable, dans ce matin d’empreintes fraîches entre des roseaux plantés dans le néant. » (p. 9)
Le poète insiste aussi, dans le trente-huitième poème, en sa reprise, sur le « vide », qu’il mêle toutefois à la plus haute énergie :
« Sur le port
grand et vide où roule un soleil rouge
des oiseaux comme des ombres sur le ciel blanc
rêvent d’un autre monde
[...]
ils adoucissent les imaginaires et les soifs ardentes
sur le port grand et vide où roule
un soleil rouge. » (p. 46)

Cette notion de reprise parcourt les trente-neuf poèmes de cette première séquence : « Je retrouve » constitue comme anaphore le leitmotiv du deuxième poème :

« Je retrouve un pays que serre la brume
[...]
Je retrouve un pays endormi dans un rêve
[...]
Je retrouve ce pays
pareil à un oiseau
dans le bonheur tranquille des recouvrances. » (p. 10)
Le poème 4 débute par « J’ai retrouvé » (p. 12), le suivant s’achève par « tout est à recommencer » (p. 13), le numéro 35 place en anaphore « Te revoilà » (p. 43) :
« Te revoilà telle l’onde du jour, levée dans l’absolu et porteuse de l’éveil. Te revoilà comme si ce retour effaçait tous les départs et te sachant charmeuse tu sais
paraître dans un simple battement. »

Il s’agit donc bien d’« effacer » l’œuvre du temps, cet incessant départ. Le poète, dans le poème huit, parle à l’imparfait : « J’aimais la pierre » (p. 16). Il décrit, au numéro 17, la honte de la « maison abandonnée [qui] se cache dans le bois » (p. 25) et admet, au poème quatorze :

« Tout est extrême dans la minute et tout risque à jamais de s’enfuir. » (p. 22)

Le poème, en ce qu’il est reprise, arrachant à l’extrême et à la fuite ce qu’aimait le poète, s’en remet au paysage, ce qui se marque aussi très habilement dans le choix des pronoms. Le Je (numéros 2, 4, 8, 12, 23, 27 et 32) n’est pas prépondérant (sept poèmes sur trente-neuf seulement) ; le nous apparaît au poème 24, mais c’est le on, cet impersonnel dont tout le monde aujourd’hui abuse, mais qui est ici employé à propos, qui fait la jonction de l’être et de l’univers. On se réfère ici à cette part humaine qui rejoint, en son origine, l’impersonnel de ce qui résiste à l’humain, nous dépasse et nous enchante tout à la fois, cette permanence qui transcende notre existence individuelle. C’est ainsi que On permet l’identification à une altérité qui évite au poète l’enfermement en son intériorité et lui épargne le risque solipsiste :

« On est fleur, on est oiseau. » (p. 28)
On permet aussi la communion :
« Et si enfin l’un des oiseaux meurt
on a le cœur réduit en pierre
on est soudain tout ensanglanté. » (p. 19)
la projection de l’être sur l’univers :
« On promène inlassablement le soupir de l’inachevé
On fait goutter à la fontaine le temps de l’improbable et l’on mélange les pelages » (p. 21)
l’appartenance :
« On va habiter la demeure de l’errance, de l’improbable, de l’infini. On est habillé pour toutes les insomnies. » (p. 29)
l’adhésion et la sublimation de l’humain :
« On est simplement dans les mains de la vie et l’on a la mémoire juste au bout des lèvres. » (p. 27)

On entre en communion avec toutes ces troisièmes personnes qui emplissent la création et font notre mythe : « mythe couleur d’algues et de velours / et voyages à l’alcool d’azur » (p. 20). Celui-ci se fonde sur le hasard du regard : « Il est entré comme par hasard dans ce poème / où il s’écorche. » (p. 33) En ce sens, discrètement, Michel Cosem parle de « culte » :

« La prière devient plume si légère
simple signe du néant »
 
Le Je, trouvant de la sorte une assise dans le paysage sans le déifier ni le parer d’intentions, se fonde sur sa présence pour transcender son propre désir et surtout sa propre inquiétude. Le paysage devient en quelque sorte le médiateur, l’autre, le « corrélatif objectif » (Eliot) :
« J’ai trouvé des paroles de sel
ce matin en ouvrant le soleil » (p. 40)
qui évite le repli sur soi et l’épanchement et permet que le Je s’atteigne et se parachève dans le nous :
« Nous étions sur la berge avec les mélèzes
Et regardions passer. » (p. 32)

Les deux séquences suivantes « De terre et d’air au pelage fauve », puis « Pierres d’envol », sont attachées à des lieux précis, les Corbières pour la première, cette terre sauvage, à la fois fascinante et sévère, où se dressent quelques châteaux cathares, dont Peyrepertuse (p. 61), nom poétique en son redoublement sonore et sa finale en u que prolonge la sifflante : « tel un sifflement d’étoiles », puis l’Aubrac, en Aveyron, cette séquence se trouvant de plus précisément datée (septembre 2002) : telles sont les « empreintes », dans l’espace et dans le temps, dont parle le poète dès le début de la première séquence (p. 9).

Dans le titre du cycle consacré aux Corbières, le pays prend une allure animale (« pelage »). C’est le rythme de la marche qui est ensuite mis en relief par la répétition anaphorique de « Au bout du chemin » (p. 51). Cette promenade est une quête de connaissance (« Je veux savoir », répété p. 54) et de communion, par imitation :

« J’imite les loups
Nul n’est là pour l’enfer
Simplement pour le grouillement des pensées » (p. 62)
et réciprocité :
« La dépouille d’un chevalier accroché à la roche
et le vent comme un chien qui joue
avec les buis et les pins
et parle avec tous d’une mer réciproque. » (p. 51)
 
On retrouve ce même désir dans le dernier cycle de poèmes :
« L’âme et la peau se mélangent » (p. 69)
Le paysage s’anime comme chez Shakespeare. Ce « diable vert » (p. 71) n’est pas loin du Puck des métamorphoses et des espiègleries dans Le Songe d’une nuit d’été :
« Les bêtes sorties des profondeurs du brouillard
transforment les crânes en pierre de lune
et le diable vert
est prêt à s’enhardir
et à dépecer les champs de leur toison
à boire les sources. »
Le recueil s’achève par cet aveu :
« Sobrement
se tissent les sèves nouvelles
les soifs à gueule ouverte
et cet écho si nécessaire
dans les grandes étendues. » (p. 74)

La marche suscite la parole en cette conjonction d’intériorité et d’extériorité où s’unit, par la grammaire et l’impersonnel, l’être à l’univers. Le poème place son désir là où le poète saisit en sa quête ce qui manifeste son humanité, en toute pudeur et sans succomber à la tentation solipsiste. Le paysage à cet égard ouvre la cage.


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