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Gilles Lades : poèmes

1er mai 2008

par Gilles Lades

De la brume au plein jour

la lumière devient si juste que l’année pourrait

continuer sans passer par l’hiver

chaque forme
voisine avec la joie de respirer

nul objet n’est si pauvre de sens
qu’on pourrait le désirer ailleurs

pourtant
rien n’est résolu dans les mille collines
et les chênes retardent leurs feuilles
pour cueillir au plus bas les sèves

l’ombre, prenant tout arbre pour pivot
parachève l’inventaire du soleil

quelque part un poète va trouver sa voix
comme une eau fracturée
redevient sonore au faible d’une pente

*

L’angle de la maison tombe droit dans l’échec

on ne voit ni sa base
ni le temps de l’enfance à courir de peur
ou de lutter avec les lointains

l’éclaircie s’annonce
mais quel chemin subsistera
suffisamment fondé sur des siècles de pas
sur le retour du cornouiller
comme une fête d’or dans l’écorce et la pierre
ou sur les fleurs du cerisier
rondes comme l’œil de la jeune amoureuse

épaules droites le mois s’avance
nous sommes bois contre bois
jouteurs sur le canal des eaux montantes
l’oeil sur nos ultimes blasons
bleu de la mer rouge du souffle
et l’oiseau d’argent de la liberté
prêt à jaillir des eaux

*

L’esprit s’est épuisé d’angoisse et d’oubli
et le corps attendait

il veut avancer
dans le bris des branches mortes
l’odeur d’un conifère entaillé
la course embrouillée des jeunes chèvrefeuilles

ah ! si loin
de l’embrassement jeune et fort

mais les gestes
et le poids le long des bras
reforgent la belle pensée simple
le goût de cadencer la distance d’avec la falaise
font revenir la chanson irlandaise
de si bon cœur, d’eau si vaste

trouvera fin le jour d’errance
avec l’image, avec le mot
comme une mémoire ranimée
par la tournure verte des versants

*

Le bonheur est avide comme un enfant
qui voit venir de loin les traîneaux
du bon côté de la maison

du soleil d’hiver
il reçoit tout ce qu’il n’a pas demandé
larmes de joie sur les joues rouges
après la dague de glace

le temps alors se dépasse lui-même
hume l’obscur des roses disparues
brassées de douceur et de vie
malgré les taillis cuirassés

ceux dont la vie court avec nous
suspendent leurs voix
à la clarté d’un feu de Nouvel An,
victoire sur l’ombre loup
qui rampe sous les armoires
en fixant les cendres

*

Le mouvement de la rue est le même qu’alors
(deuil, hiver, marche étroite et contrainte)

aujourd’hui, lenteur sans passion dans l’automne
des mains qui manient les tasses

tu le rappelles
ton cœur de ce temps-là
écrasé d’imminence

tu le rappelles
au bord de l’avenue
large et longue comme toute une vie
plantée d’aubes de juin et de nuits de Noël

et tu regardes chacun
encalminé de vague et de fumée,
sans savoir où s’orientent
les sillons qui montent du fond de ta main

*

Comme un fleuve
comme toute une vallée
la vie repart à la rencontre
(elle creusait sa propre absence
image pâle d’elle-même)

face aux ravins
face aux tours blanches
bondit son frisson rêche

elle n’atteint pas encore
le plus vaste soleil
ni la gloire des grandes pistes

elle veut simplement le corps de l’immobile
l’arôme de la présence
mur après mur la maison sans limite

à peine plus lourde que son attente
elle plonge au bas du bleu du monde
comme on laisse une menthe passer du plein jour à la nuit

*

Le labeur et la mémoire du labeur
descendent dans la terre avec les crues et les saisons

les épaules se voûtent selon le sommet des collines
et le cours des vents et des récoltes

l’homme s’accorde un répit de reflets
le long de la rivière offerte ou rencontrée

tout le gris tout le brun des chênes en sommeil
mûrissent l’alcool taciturne des vigueurs
près du champ trop sec pour la charrue

l’oiseau
deviné dans le plus mince souffle
sonne comme un exact présage

et l’art des pierres
laissé à la révélation de la neige
éclaire étrangement la routine

aller pour le plaisir sonne comme un danger
alors que le bétail crie

nul repos qu’en la nuit mi-close
devant les braises de lendemain

*

Quand le soleil est triste
celui qui marche est sans demeure

peau par peau le corps se dissout
devient l’eau luisante d’un lac

froid le vent froides les années
qui ne sont plus les nôtres,
grands défilés de pierre
où l’on ne passe plus

lever la tête
voir
la lumière sans miroir
les murs sans les humains
et cette ouverture errante
par où l’on respire
les matins disparus


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