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Gérard Pfister

26 avril 2014


Gérard Pfister, Le Livre des sources. Paris : Pierre-Guillaume de Roux, 2013.

Le roman de Gérard Pfister, réflexion sur le pouvoir et les compromissions qu’il induit et, en regard, sur l’utopie, débute avec un paradoxe, celui de « l’écriture », qui mène un individu à sa propre source : « Dans ces zones dangereuses de la conscience où le mensonge et la contrainte n’ont pas cours. » L’activité humaine se transcende pour ainsi dire elle-même : « Nous nous efforçons toute notre vie vers un but et c’est tout à fait autre chose qui advient, à quoi on n’avait jamais accordé attention. Son étude sur les Sources de la philosophie allemande avait commencé comme un simple exercice académique, et voilà que, par d’insoupçonnables détours, il y avait retrouvé ce en quoi étaient cachées non seulement ses origines, mais sa finalité même. » Serge Bermont, professeur de philosophie au lycée Fustel de Coulanges, à Strasbourg, est arrêté par la Gestapo, en dépit de son adhésion de façade au nazisme. « Nous subissons tous sans pouvoir faire grand-chose. » Le narrateur, qui enquête sur ce personnage, parle d’un « état de résistance intérieure radicale ».

Le Journal du professeur de philosophie place en parallèle un commentaire acerbe sur l’Occupation nazie et des considérations sur la philosophie de Maître Eckhart, ainsi que sur la « communauté des Hautes-Terres », sur laquelle il mène une recherche. « Il m’est venu ce matin cette idée que, même si la puissance militaire et l’Etat nazis sont balayés, la victoire de la liberté et de la démocratie ne sera pas complète tant que n’auront pas été identifiés et éliminés les poisons qui ont pu amener la culture occidentale à une telle aberration. »

Au chapitre VI, par un dialogue entre le narrateur et la veuve de Serge Bermont, s’engage l’élucidation des travaux du professeur, qui comprend une réflexion sur le judaïsme, par l’évocation du personnage d’Abraham Elifas, dont la pensée invite au questionnement ‒ non pas « fixer un sens », mais « garder vivante en nous l’interrogation ». La seconde partie du roman s’intitule « La recherche ». La thèse s’ébauche dans ce passage des « Carnets » : « ‘L’homme commande à Dieu’, ‘Dieu a besoin de l’homme pour être Dieu’ : partout chez Eckart l’appel à la liberté. Et même dans le ton, cette indépendance, cette audace ! Alors que chez l’Anonyme semblent triompher l’obéissance et la soumission : L’homme doit être à Dieu ce que la main est à l’homme.’ Une tout autre manière également dans l’écriture. Dès l’épigraphe, cette mise en garde contre les ‘esprits faussement libres’. Comprendre comment, en quelques décennies, a pu se produire une telle évolution, et comment certains caractères de la philosophie allemande trouvent peut-être leur origine dans ce glissement. » Gérard Pfister nomme en note le livre de Jean-Pierre Faye sur Heidegger, et dénonce les agissements du philosophe allemand. Il en vient ensuite au « Mythe » d’Alfred Rosenberg et à sa déformation de la pensée d’Eckhart, cette pensée d’équilibre, reniée en son temps par l’Eglise. Et nous suivons pas à pas la recherche qui mène à cette mystérieuse communauté, gardienne des valeurs de l’humanité, et tellement imprégnée de judaïsme. Au chapitre XI s’ouvre le journal d’Abraham Elifas. « Qui suis-je ? Qui es-tu ? nous demande-t-Il, et au lieu de laisser en nous résonner cette question, au lieu de devenir tout entiers cette question pour qu’Il nous donne, Lui, la réponse, nous essayons de bricoler une sagesse par nos propres moyens. » L’auteur de ce roman met en parallèle la violence des siècles, comme l’indiquent les titres de ses chapitres : « Les Hautes-Terres, 1349 », faisant suite à « Waldkirch, 1936 ». On pénètre alors plus avant dans l’évocation de cette communauté, jusqu’au chapitre XXV : « Strasbourg, août 1939 » : « Hélas, rien n’a-t-il donc changé ? Faudra-t-il à nouveau partir dans les montagnes, réinventer dans un utopique Haut-Pays une liberté et une vérité désespérément lointaines, reprendre toujours et encore l’unique maquis de l’âme ? » Ces mots résument, me semble-t-il, le propos du roman et nous offrent une belle définition de l’utopie, cet « unique maquis de l’âme », qui n’a rien à voir avec la « gestion cynique du désir et de l’angoisse », avec le « consumérisme et le stress » qui règlent le monde moderne, et dont Gérard Pfister tente de dépister, en une enquête singulière, les origines dans l’histoire de la pensée.


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