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Georges-Emmanuel Clancier

25 avril 2009

par Anne Mounic

Georges-Emmanuel Clancier, Vive fut l’aventure. Paris : Gallimard, 2008.


Sous ce titre qui met en valeur l’existence en sa merveille et en consonance la force de la vie et les risques de l’aventure, Georges-Emmanuel Clancier chante la joie d’exister, celle de l’amitié, rassemble ses amis et les êtres qui lui sont chers – auxquels nombre de poèmes sont dédiés – et se souvient. Ce très beau recueil se situe donc dans la continuité de l’œuvre en son entier. L’ « être de langage / – ou d’image » qu’est le poème, qui vient comme une visitation, s’insurge conte « le vain / monde d’orgueil » qui incessamment menace : « Le crime / a mille noms. // Toujours / partout // le Golgotha. » Le poète se souvient des affres du vingtième siècle :

« Ce fut sur la guerre que se leva,
une jeunesse après, le rideau noir
sur étés de mort sur hivers de sang.
Qu’il est vieux ce monde agrippé au crime…
Quel enfant lui donnera les étoiles
promises dans les yeux bleus d’une mère ? »

Et le poème paraît être une tanière d’enfance en un univers sans cesse en deçà des espoirs de l’esprit : « notre terrier / sourd aux sources / du chant ». La mélodie est tissée de tels échos rythmiques qui tintent sans heurts. Le vers s’écoule d’ailleurs plutôt comme le murmure de l’eau, en un jeu d’échos, un balancement sonore qui peut être le fruit de parallélismes syntaxiques :

« Au terme du long voyage parfois heureux
il n’est plus qu’une seule et même terre
il n’est plus qu’une seule et même vie
aux rives et aux collines de l’enfance. »

Souffle et rythme s’accordent pour faire surgir ce « sentiment océanique » dont parlait Romain Rolland :

« Somptueuse magnificence
simplement être

respirer

être cette vie
qui respire
face à l’océan
à son ample et tumultueux
respir. »

Le recueil se compose de cinq séquences : « Etincelles d’instant », « Suite marine », « Dits de mémoire », « Suite parisienne », « A la lisière des nuits ». Ces titres esquissent une poétique. Sous le signe de l’instant, Georges-Emmanuel Clancier, en un « portrait du peintre Georges Badin » s’interroge sur la lutte de Jacob avec l’ange :

« Danse ou combat ?
Arabesque et guerre
avec l’ange
qui vient, s’enfuit, revient, s’échappe
en toute vague.

Et les bras, les jambes, les mains, la chaude
allègre fureur du corps
étreignent enlacent épousent
le tumulte
originel »

La « Suite marine » découvre un ailleurs inquiétant :

« Ici la pensée respire
au fil des nuits.
Là-bas vivre est chant
qui ne s’achève.
Ailleurs chacun de nous
a son double cruel. »

En mémoire, l’évocation de Federico Garcia Lorca inspire au poète cette belle réflexion sur la jeunesse :

« Notre présence jeune en ce vieil univers
imposait la mise en chantier du bonheur
pour nous pour tous à l’instant même ici même. »

La « Suite parisienne » donne lieu à une évocation de Max Jacob :

« Max
plus que le crapaud
malheureux
et qui déménageait
de Saint-Benoît et de la vie
non point vers les manèges
de l’avenue du Maine
tandis qu’ils l’emmenaient
à Drancy à Drancy. »

« A la lisière des nuits » surgissent le temps, le vertige et l’absence :

« Sournoise
inexorable marée
de la dévastation. »

Cette conscience tragique est celle que le poème, « apaisante étincelle / entre le signe et l’inconnu », affronte bravement en sa nudité :

« Depuis toujours
aventurier
des choses
sans paroles

tu vas
nu

sur cette route
bordée
de tendres signes. »

Chaque poème constitue un « seuil » qui « livre passage / à l’être vagabond ». Et celui-ci, selon les modulations du vers, sur le mode du sonnet ou de la ballade, en distiques, en tercets, en des vers courts ou bien en alexandrins, métamorphose l’inquiétude tragique en chant d’allégresse terrestre :

« terre
ta lumière

qu’elle s’étende
de cercle
en cercle
sans fin

et chante. »

La parution de ce nouveau recueil s’accompagne de la réédition du Paysan céleste, suivi de Notre part d’or et d’ombre (Poèmes 1950-2000 – Poésie Gallimard), et préfacé par André Dhôtel : « Alliance, promesse, langage, amour ne sont plus qu’une même réalité qui traverse le drame d’une vie destinée à la destruction et du même coup à la révélation de ce qui a pu passer justement au travers de la mort. »


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